28 mars 1566

Fondation de La Valette

Le 28 mars 1566, Jean Parisot de la Valette, Grand-Maître des chevaliers de Saint-Jean ou chevaliers de Malte, fonde sur l'île de Malte, au centre de la Méditerranée, une puissante cité fortifiée avec un plan en damier et quarante kilomètres de solides remparts.

Cette nouvelle ville est conçue pour résister à d'éventuels assauts de la flotte turque. Elle est aujourd'hui la capitale administrative de l'État de Malte. Son nom, La Valette (ou Valeta), honore la mémoire du Grand-Maître qui brisa le Grand Siège de 1565.

Ce chevalier d'origine toulousaine, né 72 ans plus tôt (!), avait accompli une brillante carrière au sein de l'Ordre monastique, devenant gouverneur de la plaza de soberania ou « préside » de Tripoli en 1546, puis Grand-Maître des chevaliers de Saint-Jean en 1557.

Anne Brogini

La ville nouvelle de La Valette, capitale de Malte, aujourd'hui

Histoire du christianisme et le Grand Siège de Malte

Vous pouvez retrouver cet article dans le dossier que le magazine Histoire du christianisme (N°76) consacre au Grand Siège de Malte.

Histoire du christianisme (76), juin-juillet 2015Ce dossier de vingt pages, richement illustré et très documenté, a été préparé et rédigé par Anne Brogini, agrégée d'histoire, ancienne membre de l'École française de Rome, maître de conférences à l'université de Nice Sophia-Antipolis.

Histoire du christianisme présente par ailleurs dans ce numéro de juin-juillet 2015 une enquête sur Mossoul, un reportage sur le Kerala et ses Églises d'origine syriaque (plus anciennes que l'Église de Rome !), et divers articles sur l'actualité de l'Histoire (Poussin, Napoléon...), accessibles à tous les publics.

Sur Internet (7,90 euros).

Cité idéale de la Renaissance

Afin de porter témoignage de l’événement qui vient de se produire à Malte en 1565, le grand-maître Jean de La Valette souhaite la construction, sur le mont Sciberras, d’une nouvelle cité incarnant le souvenir de la victoire obtenue.

Conséquence d’un siège qui a failli provoquer l’éviction des Hospitaliers de la Méditerranée, la ville est conçue comme l’origine d’un nouveau temps, dans lequel il est désormais impossible de déloger l’Ordre de son fief, et d’un nouvel espace, où Malte ancre définitivement en Méditerranée occidentale la frontière entre les empires espagnol et ottoman et la limite maximale de l’aire d’expansion musulmane.

L’édification de la cité s’accompagne donc d’un travail de construction imaginaire, qui contribue à en faire le symbole de la ville idéale. Construite ex-nihilo, cette cité militaire portant le nom de son prince (La Valette) illustre non seulement les utopies urbanistiques de la Renaissance, mais également la matérialisation urbaine de la croisade chrétienne et de la victoire obtenue par l’Ordre sur les Ottomans en 1565. Dorénavant, en deçà de La Valette, on est en chrétienté, au-delà, s’étend le monde de l’islam.

Le choix du plan orthogonal de La Valette, inspiré des cités romaines, et celui de l’enceinte urbaine bastionnée reflètent les conceptions d’urbanisme et de construction guerrière de la Renaissance italienne.

Francesco Laparelli (5 avril 1521, Cortone ;  20 octobre 1570, Héraklion)L’ingénieur de la cité, Francesco Laparelli est d’ailleurs un Toscan qui a d’abord été au service de Côme de Médicis, avant de passer à celui du pape en 1560. À Rome, il est l’assistant de Michel Ange et s’illustre notamment dans la réfection du fort Saint-Ange.

Comme ses travaux sont achevés en 1565, il accepte de partir pour Malte en novembre 1565 et de prendre en charge la construction de la nouvelle capitale de l’Ordre. Le projet qu’il soumet au Conseil de l’Ordre est si onéreux que le financement de la future cité se fait à la fois par des ponctions sur les possessions foncières de l’Ordre et par des dons octroyés par le Saint-Siège et les princes catholiques embarrassés de n’être pas venus plus tôt au secours de Malte durant les quatre mois de siège.

Les travaux, dirigés par Laparelli (1566-1568) puis par un ingénieur maltais Girolamo Cassar (1568-1575), sont extrêmement rapides.

En 1566, la muraille est édifiée ; l’église conventuelle est bâtie de 1572 à 1577 ; en 1571, l’Ordre choisit officiellement la ville comme nouvelle capitale et en 1576, les Auberges des chevaliers sont achevées. Les travaux ont duré une décennie, au cours de laquelle la ville est devenue aux yeux des Maltais, des chevaliers et de tous les chrétiens d’Europe, plus qu’une ville, le symbole de la résistance inexpugnable aux Infidèles.

La Valette possède des rues droites et larges, organisées autour d’une place centrale située à la croisée de deux voies principales, et sur laquelle sont édifiés deux des principaux bâtiments de la vie des Hospitaliers, que sont le palais du grand-maître et l’église conventuelle de Saint-Jean.

L’organisation de la ville s’inspire de l’idéal d’esthétique urbaine de la Renaissance, fondé sur certaines règles de construction : la beauté des façades et des bâtiments, la définition d’un axe structurant la symétrie de toute la composition urbaine, la rectitude des rues et leur convergence vers un édifice ou une place centrale, le respect de la perspective monumentale, qui suppose le recours à un monument placé à l’extrémité d’une rue, comme terme ou point d’appui visuel et emblématique.

La rue principale, organisant le plan urbain et ponctuée d’édifices symboliques, est la Strada Reale (Rue Royale) : elle prend naissance à la Porte de la cité (Porta Reale), conduit à la place centrale où se trouve le Palais Magistral attenant à l’église conventuelle, avant de déboucher sur le fort Saint-Elme, situé à l’extrême pointe de la cité.

La puissance des représentations est ici maximale : pénétrant par l’unique porte de la ville, flanquée de bastions protecteurs, le visiteur peut apercevoir au loin le cœur de la ville, où se dresse le symbole de la puissance politique et religieuse de l’Ordre ; une fois parvenu au pied de ces bâtiments, son regard plonge alors vers la mer, et vers le fort Saint-Elme, lieu du sacrifice des chevaliers pendant le siège.

Plan orthogonal de la ville nouvelle de La Valette, sur le mont Sciberras (Malte), en 1582 (DR)

Ville de la « frontière »

Esthétiquement parfaite, La Valette est aussi la cité militaire par excellence, comme le rappelle l’apparence massive et fortifiée de sa muraille flanquée de douze bastions, dont deux sont renforcés par des cavaliers (Saint-Jacques et Saint-Jean) qui entourent la Porte royale. La hauteur des remparts, accusée sur le flanc occidental de la ville par le creusement en 1574 d’un grand fossé, révèle l’aspect imprenable de la forteresse chrétienne.

L’impression de puissance est encore accusée par la population urbaine essentiellement militaire, constituée de membres de l’Ordre et de soldats à leur service. Pour garantir une protection rapide et performante, les Auberges des chevaliers ont été bâties à proximité des bastions et des murailles, placés sous la responsabilité de chaque nation (Langue). Le temps de mobilité des soldats et des chevaliers est ainsi réduit en cas d’attaque.

Deux décisions prises en 1566 témoignent de la dimension mémorielle revêtue par la cité. La première est l’insertion volontaire dans l’enceinte urbaine du fort Saint-Elme, lieu du martyre des Hospitaliers et des chrétiens.

La seconde est l’édification d’une petite église, Notre-Dame de la Victoire, accolée au flanc du cavalier Saint-Jacques surplombant la Porte royale. Commémorant la victoire, l’église est intégrée à la ligne de fortification urbaine : par sa portée emblématique et son emplacement stratégique, elle est l’incarnation de la croisade. Mais le travail de matérialisation urbaine de la croisade exige que La Valette ne soit pas uniquement la mémoire du siège : elle doit lui être associée.

En 1566, le grand-maître Jean de La Valette fait alors frapper une médaille à son effigie : l’avers représente son profil, tandis que le revers illustre les remparts de la nouvelle cité, entourés d’une inscription, Turcicæ obsidionis perpetuo propugnaculo (« rempart perpétuel contre le siège des Turcs »), accompagnée d’une légende, DEO IVV (Deo Iuvante, « Dieu aide »). Bien que La Valette n’ait jamais soutenu le siège de 1565, l’Ordre opère avec cette médaille le basculement dans l’imaginaire chrétien d’une cité mémoire à une cité-frontière, en lui inventant un passé guerrier.

Sanctifiée par une histoire réelle et inventée, La Valette devient une référence urbaine. Elle n’est plus seulement la capitale maltaise et devient celle de toute la chrétienté.

Considérée comme le « rempart du christianisme » par les auteurs de l’époque, elle n’est plus l’œuvre des hommes, mais le « produit de la Grâce divine » (selon Giacomo Bosio, auteur d’une Histoire des Hospitaliers en 1596), qui ancre définitivement dans le sol insulaire la césure entre l’islam et la chrétienté. La cité devient l’objet d’une profonde affection, traditionnellement portée aux villes de pèlerinage.

Dès la fin du XVIe siècle, des Européens de toutes nationalités veulent la visiter, la découvrir, l’admirer, tandis qu’elle devient une escale obligatoire sur le pèlerinage vers la Terre sainte. Ultime étape chrétienne de Méditerranée occidentale, La Valette est le symbole du passage vers l’Orient et du fil invisible, mais toujours solide, qui relie l’Europe et les chevaliers de Malte à la croisade et aux Lieux saints.

La Valette aujourd'hui (DR)

Publié ou mis à jour le : 2019-03-26 11:34:48

 
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