23 juin 1565 - Le sacrifice du fort Saint-Elme - Herodote.net

23 juin 1565

Le sacrifice du fort Saint-Elme

Le fort Saint-Elme, à l'extrémité du mont Sciberras, sur l'île de Malte, commande l'accès aux ports de Birgu et Senglea. Il est pilonné pendant plus d'un mois par la flotte turque et barbaresque avant d’être enfin conquis le 23 juin 1565. Son siège aura coûté la vie à plus de 2.000 assiégeants musulmans et 1.500 défenseurs chrétiens.

Tous les défenseurs du fort ou presque périssent, et il est difficile de ne pas admirer encore aujourd’hui le courage des assiégés, qui obéirent au grand-maître La Valette et firent le choix de tenir le fort jusqu’au bout, offrant aux cités portuaires de Birgù et Senglea le répit nécessaire à l’organisation de leur défense.

Ainsi auront-ils permis à Malte, contre toute attente, de supporter victorieusement le « Grand Siège ».

Anne Brogini

Siège et bombardement du fort de Saint-Elme par les Turcs le 27 mai 1565 (Matteo Perez d' Aleccio, fin XVIe siècle, National Maritime Museum, Londres)

Histoire du christianisme et le Grand Siège de Malte

Vous pouvez retrouver cet article dans le dossier que le magazine Histoire du christianisme (N°76) consacre au Grand Siège de Malte.

Histoire du christianisme (76), juin-juillet 2015Ce dossier de vingt pages, richement illustré et très documenté, a été préparé et rédigé par Anne Brogini, agrégée d'histoire, ancienne membre de l'École française de Rome, maître de conférences à l'université de Nice Sophia-Antipolis.

Histoire du christianisme présente par ailleurs dans ce numéro de juin-juillet 2015 une enquête sur Mossoul, un reportage sur le Kerala et ses Églises d'origine syriaque (plus anciennes que l'Église de Rome !), et divers articles sur l'actualité de l'Histoire (Poussin, Napoléon...), accessibles à tous les publics.

En kiosque ou sur internet (7,90 euros).

Une position stratégique

Bâti à la pointe du mont Sciberras en 1552, Saint-Elme est un petit fort dont le plan en étoile est caractéristique des constructions de moyennes dimensions édifiées au milieu du XVIe siècle pour soutenir des défenses urbaines, mais incapables de soutenir des longs sièges. Séparé du mont Sciberras par un fossé, il est constitué de quatre angles aigus bastionnés, d’un cavalier triangulaire extérieur à double niveau, édifié en 1554, et d’un ravelin sur son flanc occidental, ajouté en 1556 pour consolider le bastion.

Quand les musulmans l’encerclent, il est défendu par 140 chevaliers et 700 soldats maltais, espagnols, italiens. Ravitaillé par des barques qui font la traversée du port depuis Birgù ou Senglea, Saint-Elme présente la faiblesse de son isolement, raison pour laquelle il est choisi par les musulmans comme premier objectif de combat.

Le fort constitue un enjeu réel : qui le tient, contrôle l’embouchure du port et l’ouverture de Malte à l’extérieur. Si les Turcs s’emparent de Saint-Elme, le port se trouvera coupé de tout secours chrétien par voie maritime et pourra tomber aux mains des musulmans. Tant que Saint-Elme résiste, les chevaliers bénéficient donc d’un temps précieux pour organiser la défense des cités portuaires, où sont enfermés Hospitaliers, soldats, marins, et surtout de nombreux civils inaptes au combat.

Les musulmans se mettent en place rapidement : le 26 mai, les pièces d’artillerie sont en position et les Turcs entament le creusement de tranchées, distantes de 600 mètres du fossé qui sépare le fort Saint-Elme du mont Sciberras. Les bombardements débutent, et le 31 mai, le fort essuie des coups de canons qui endommagent tant ses flancs, que La Valette écrit au vice-roi de Sicile que « dans peu de jours, les nôtres seront ensevelis sous les ruines [de] cette place étroite ».

Le fort Saint-Elme, à l'extrémité du mont Sciberras, commande l'accès aux cités portuaires de Senglea et Birgu (Malte, 1565), doc : Histoire du christianisme

Une vie offerte à Dieu

Deux assauts violents sont conduits les 3 et 8 juin, qui rendent les Turcs maîtres du ravelin et causent la perte de 1.500 musulmans et d’environ 370 chrétiens, soit presque la moitié de la garnison du fort ! En peu de temps, la situation se dégrade : le ravitaillement est souvent empêché par des navires turcs qui interrompent les liaisons entre Birgù et Saint-Elme, et si les assiégés ont encore des réserves d’eau douce et de nourriture, c’est pour peu de temps. Surtout, avec des ballots de laine et des sacs de terre, les Turcs comblent le fossé situé entre le ravelin conquis et la muraille du fort.

Exténués, jugeant la résistance vaine, les chevaliers adressent au soir du 8 juin une lettre au grand-maître, déclarant que le fort ne tiendra pas, et l’implorent de leur permettre d’affronter les Turcs à découvert, en attaquant le ravelin ; en cas d’échec, ils proposent d’empoisonner l’eau des citernes et de faire sauter le fort avec le reste de l’artillerie.

Très inquiet, La Valette leur fait répondre que, quoi qu’ils fassent – conduire une attaque ou subir le siège –, leur mort est évidente, mais qu’elle doit servir au salut de l’Ordre et de Malte, et que pour ce faire, ils doivent défendre le fort jusqu’au bout. Il exige néanmoins une expertise de Saint-Elme et de sa capacité à résister jusqu’à la venue d’un secours chrétien : dans la nuit du 8 au 9 juin, trois chevaliers (un Italien, un Français et un Espagnol) gagnent Saint-Elme en barque, pour vérifier l’état des remparts et des réserves d’artillerie.

Au terme de l’expertise, le chevalier italien déclare que le fort peut tenir, à condition de colmater les brèches et de le défendre correctement. L’affirmation provoque la colère. Des chevaliers crient aux commissaires de demeurer dans le fort pour constater, à la lumière du jour, le mauvais état des murailles ; d’autres les invitent à assurer la défense au prochain assaut et à montrer l’exemple à tous ceux qui résistent depuis plusieurs jours mais qui, apparemment, ne savent pas comment s’y prendre. De retour à Birgù, les commissaires rapportent au Conseil les événements survenus dans la nuit.

À l’aube du 9 juin, un messager du fort, arrivé à la nage, apporte un nouveau message des assiégés, qui souhaitent abandonner le fort pour venir au secours des cités portuaires. Cette fois, Jean de La Valette n’hésite plus : il fait voter l’octroi d’un secours de 200 soldats, assorti d’une missive rappelant sèchement aux assiégés qu’en prenant l’habit, ils se sont engagés à se mettre au service de Dieu et de leur ordre, qu’ils doivent tenir pour offrir à l’Ordre le temps nécessaire à la défense de Malte, mais que les blessés et ceux qui ont peur peuvent se rendre à Birgù. Ainsi tancés, les chevaliers ne peuvent que s’engager à résister, ainsi que les soldats, qui refusent à leur tour de quitter les lieux. Un ultime message est envoyé, faisant connaître la résolution des défenseurs de demeurer dans Saint-Elme ; à cette date, tous ceux qui s’y trouvent savent désormais qu’ils y mourront.

L’étau se resserre. Les 15 et 16 juin, deux assauts sont menés, qui coûtent la vie à 2.000 musulmans et 250 chrétiens. La vie dans la forteresse est insupportable : les murailles sont fragilisées par 19.000 coups d’artillerie et les hommes assourdis par la canonnade ; l’eau et les vivres manquent et les soldats n’ont plus le temps d’organiser le transport des blessés vers Birgù, ou d’enterrer les morts, dont les corps pourrissent parfois au sein même du fort.

Au soir du 16 juin, le grand-maître envoie 150 nouveaux volontaires, des armes et des vivres, et fait ramener à Birgù les hommes les plus gravement touchés. C’est durant ces bombardements que Dragut est mortellement blessé : surveillant les combats sur une langue de terre située en face de Saint-Elme (appelée depuis « Pointe de Dragut »), il est atteint à la tempe par des éclats de roche et décède le 23 juin. Entre-temps, le 18 juin, les Turcs achèvent le creusement de tranchées qui isolent Saint-Elme du port. Le fort est perdu : si ses défenseurs ne périssent pas au combat, ils mourront de faim et de soif.

Après un nouvel assaut le 22 juin, les défenseurs savent qu’ils vivent leur dernière nuit. Ils colmatent les brèches, placent des morts sur les remparts pour faire croire qu’il reste des combattants, rassemblent les flasques de poudre et les armes pour le dernier combat. Le 23 juin, vers midi, Saint-Elme est vaincu ; l’étendard rouge à croix blanche de l’Ordre est abattu, remplacé par celui des Turcs. Les assiégés sont tous tués, hormis huit chevaliers qui, blessés avant le combat, gisent dans la chapelle du fort, et qui sont réduits en esclavage par les Barbaresques (ils seront rachetés plus tard par l’Ordre). Quelques soldats maltais prennent la fuite à la nage, rapportant aux chrétiens des cités les derniers instants de la forteresse.

Prise du fort de Saint-Elme par les Turcs le 23 juin 1565 (Matteo Perez d' Aleccio, fin XVIe siècle, National Maritime Museum, Londres)

Le lendemain, les habitants découvrent au sommet du mont Sciberras quatre têtes de chevaliers plantées sur des piques, tandis que le long des murailles de Birgù, viennent buter des corps de chevaliers cloués à des croix de bois, certains décapités, d’autres auxquels manquent les mains ou les pieds, portés par le courant depuis Saint-Elme où les Turcs les ont jetés. En représailles, La Valette fait décapiter les prisonniers musulmans et bombarder les positions turques avec les têtes tranchées.

Les pertes s’élèvent au moins à 4.000 hommes pour les musulmans et à 1.500 hommes pour les chrétiens. Les Turcs informent le sultan de la victoire chèrement obtenue, qui laisse présager un succès final ; devant ces assurances, Soliman peut envisager que sa flotte hivernera dans Malte à l’automne 1565. Fin juin, les musulmans renforcent donc leurs batteries sur le mont Sciberras et se déplacent vers Birgù et Senglea. La fin de Saint-Elme marque le commencement d’un autre siège, celui des cités.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-20 18:32:35

 
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