3 février 1468

Gutenberg lègue l'imprimerie à l'humanité

Le 3 février 1468 meurt à Mayence, sur les bords du Rhin, un certain Johannes Gensfleisch, plus connu sous le nom de Gutenberg.

Ce modeste graveur, en inventant l'imprimerie (note), a autant révolutionné l'humanité que son contemporain Christophe Colomb en débarquant en Amérique. L'un et l'autre demeurent plus présents dans la mémoire des hommes que n'importe lequel des souverains et dirigeants de leur époque.

André Larané

L'imprimerie, première industrie de masse

Johann Gutenberg, gravure anonyme sur bois du XVe siècle Au milieu du XVe siècle, à la fin du Moyen Âge, l'art de l'enluminure est à son apogée avec des ateliers comme celui de Jean Fouquet ou des frères de Limbourg.

Mais la copie de manuscrits n'est plus en état de satisfaire les besoins de lecture et d'apprentissage d'un nombre croissant d'étudiants et d'érudits. L'Europe, dans l'impasse, est dans l'attente d'une révolution... Elle sera le fait de Gutenberg.

Celui-ci est né dans une famille bourgeoise de Mayence entre 1397 et 1400 mais doit s'exiler en 1428, sans doute à la suite d'une rixe. 

Il s'établit alors à Strasbourg. C'est comme Mayence une ville libre du Saint Empire. Elle compte seulement six mille habitants, au lieu de vingt mille à Mayence, mais tire fierté de posséder la plus haute cathédrale d'Europe, achevée en 1439 par l'architecte Jean Hultz.

Strasbourg compte aussi d'excellentes fonderies et maîtrise tous les savoir-faire qui se révéleront indispensables à l'imprimerie : papier, encre, verre, alliages...

Strasbourg en 1493 (gravure de la Chronique de Nuremberg, par Hartmann Schedel, 1493)

Gutenberg va y demeurer jusqu'en 1444 ou 1448. Il s'y fait enregistrer comme orfèvre et ouvre un atelier de travail du métal et de gravure sur bois, près de la cathédrale, sur le site de l'actuel lycée Fustel de Coulanges. Avec le concours des artisans locaux, il perfectionne un procédé de gravure à base de caractères mobiles en plomb. Mais, chassé par l'irruption de bandes d'Armagnacs, il doit revenir à Mayence pour conclure ses recherches.

C'est ainsi qu'il invente ou plutôt industrialise l'imprimerie. Il va révolutionner la manière de fabriquer des livres et, en abaissant considérablement leur prix, mettre la lecture à la portée de tous. Il va aussi révéler aux Occidentaux l'utilité de mécaniser le travail manuel !

Manuscrits, copistes et miniaturistes

Avant Gutenberg, les livres étaient écrits à la plume d'oie par des copistes professionnels sur des feuilles de parchemin ensuite reliées entre elles.

Au début du Moyen Âge, la confection de ces livres appelés manuscrits (d'après l'expression latine manus scriptus qui veut dire : « écrit à la main ») était le lot exclusif des moines. Des ateliers monastiques appelés scriptoriums s'étaient spécialisés dans la recopie de la Bible, de livres religieux et d'ouvrages hérités de l'Antiquité.

Les monastères vont continuer à dupliquer à la main leur fonds de manuscrits jusqu'à la fin du Moyen Âge et même jusqu'au XIXe siècle en ce qui concerne les monastères grecs du mont Athos. Mais dès le XIIIe siècle, la demande croissante de la bourgeoisie suscite la création d'ateliers laïcs dans les villes.

Les ateliers de copistes se multiplient dans les villes universitaires comme Paris. Ils travaillent pour les clercs laïcs (érudits, professeurs...). Ils vendent aussi des Bibles et des livres d'heures (recueil de prières pour chaque moment et chaque jour de l'année) à des bourgeois et des nobles.

Les clients passent commande à un libraire qui définit avec eux le cahier des charges puis répartit le travail entre différents ateliers spécialisés : à l'atelier des copistes s'ajoute ceux des filigraneurs, des enlumineurs, qui agrémentent les pages de délicates miniatures ou enluminures aux couleurs vives, des relieurs etc. Dans ces ateliers, on travaille souvent en couple et en famille. Ainsi des femmes s'attirent-elles à Paris une solide réputation d'« enlumineuresses ».

« Un bon copiste exécute en général un ou deux feuillets par jour, y compris les réglures sur lesquelles se cale son texte, explique Marie-Hélène Tessière, conservateur en chef à la BNF. Au final, au XIVe siècle, une Bible modeste, sans enluminure, revient environ au même prix qu'une vache ». Notons que le travail de copiste va perdurer jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle malgré Gutenberg et l'imprimerie, pour les ouvrages à petit tirage (à moins de cent exemplaires, la copie demeure longtemps plus économique que l'imprimerie).

Un procédé magique

L'imprimerie est dérivée de la gravure sur cuivre ou sur bois, une technique connue depuis longtemps en Europe et en Chine mais seulement utilisée pour reproduire des images :
– on grave l'image sur une surface en cuivre ou en bois,
– on enduit d'encre la partie en relief,
– on presse là-dessus une feuille de papier de façon à fixer l'image sur celle-ci.

Gutenberg a l'idée aussi simple que géniale d'appliquer le procédé à des caractères mobiles en plomb (ou plutôt dans un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine qui permet de fabriquer des caractères à l'infini à partir d'un même moule).

Chaque caractère représente une lettre de l'alphabet en relief. Leur assemblage ligne à ligne permet de composer une page d'écriture. On peut ensuite imprimer à l'identique autant d'exemplaires que l'on veut de la page, avec un faible coût marginal (seule coûte la composition initiale).

Quand on a imprimé une première page en un assez grand nombre d'exemplaires, on démonte le support et l'on compose une nouvelle page avec les caractères mobiles. Ainsi obtient-on un livre à de nombreux exemplaires en à peine plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour un unique manuscrit !

Notons que le graveur rhénan n'est pas à proprement parler l'inventeur des caractères mobiles en métal car on a trouvé les premiers exemplaires en Extrême-Orient.

Les Chinois ont imprimé en plusieurs exemplaires, en 868, la traduction d'un traité indien, le Sutra du diamant. Les Coréens auraient quant à eux mis au point des caractères mobiles en plomb vers 1350. Mais ils n'en ont pas tiré parti. Sans doute ne ressentaient-ils pas le besoin de l'imprimerie aussi fortement que les Européens de la Renaissance.

L'imprimerie façon Gutenberg

L'imprimerie de Gutenberg est au confluent de quatre innovations techniques :
– en premier lieu les caractères mobiles en plomb,
– le papier, substitut au parchemin (cuir tanné très fin),
– l'encre, assez grasse pour ne pas détremper le papier,
- la presse à bras.

La presse d'imprimerie est analogue à un pressoir à raisin, d'où son nom.

Les caractères mobiles en plomb sont appelés types, du grec tupos, empreinte, qui vient lui-même de tuptein, frapper. D'où le nom de typographie (du grec tupos et graphein, écrire) donné au procédé d'imprimerie de Gutenberg.

Les caractères mobiles sont disposés sur la partie inférieure de la presse, appelée « marbre ». On les encre et l'on dispose au-dessus une feuille de papier. On imprime la feuille par une pression sur la partie supérieure de la presse, appelée « platine ».

Le papier, indispensable à l'imprimerie, est apparu en Chine dès le IIIe siècle avant JC ; il a été révélé aux Européens par les Arabes, qui l'ont eux-mêmes acquis des Chinois à Samarkande en 712. Dès 794, il existe une manufacture de papier à Bagdad. Le mot vient du papyrus, plante fibreuse du delta du Nil, qui servait parfois à sa fabrication, en concurrence avec le lin puis le coton.

Le vélin, papier très fin, rappelle le parchemin de grande qualité que l'on tirait au Moyen Âge d'une peau de veau ou d'agneau.

C'est à l'influence chinoise que l'on doit le découpage habituel des livres en feuillets pliés in-folio (feuillet de 4 pages), in-quarto (feuillet de 8 pages) ou in-octavo (feuillet de 16 pages).

NB : aujourd'hui, la typographie est remplacée par d'autres procédés, tels que l'offset ou l'héliogravure.

La Bible à 42 lignes de Gutenberg

Un succès immédiat

Ayant mis au point à Strasbourg son procédé d'impression, Gutenberg s'associe à Mayence, en 1450, avec Johann Fust pour fonder un atelier de typographie. On peut y voir la première imprimerie au monde.

Au prix d'un énorme labeur, il achève en 1455 la Bible « à quarante-deux lignes », dite Bible de Gutenberg. Ce premier livre imprimé à 180 exemplaires recueille un succès immédiat, dès sa présentation à la foire de Francfort de 1454. Il est suivi de beaucoup d'autres ouvrages.

Le procédé de typographie se diffuse à très grande vitesse dans toute l'Europe (on ne peut s'empêcher de comparer ce succès à celui de... l'internet).

On estime que quinze à vingt millions de livres ont été imprimés dès avant 1500 (au total 30 000 éditions, 10 000 à 15 000 textes différents). Les livres de cette époque portent le nom d'« incunables » (du latin incunabulum, qui signifie berceau).

Ces livres furent imprimés en lettres gothiques. 77% étaient en latin, la langue commune à tous les lettrés européens, et près de la moitié avaient un caractère religieux. 

Beaucoup d'incunables ont été imprimés à Venise, alors en pleine gloire. Au siècle suivant, le XVIe, Paris, Lyon et Anvers devinrent à leur tour de hauts lieux de l'imprimerie avec un total de 200 000 éditions.

Honneurs tardifs

Gutenberg n'eut pas le loisir de savourer son succès. L'année même de la publication de sa Bible, son associé lui intente un procès pour se faire rembourser une somme prêtée lors de leur installation. Dans l'incapacité de payer, l'imprimeur se voit confisquer son matériel de typographie le 6 novembre 1455.

Il parvient à fonder plus tard une nouvelle imprimerie. En 1465, il est anobli par l'archevêque de Mayence et reçoit une pension. C'est enfin la consécration.

Pendant ce temps, Johann Fust s'associe avec son gendre Peter Schöffer et tous les deux ont l'honneur d'imprimer le premier livre en couleurs.

Une révolution intellectuelle, spirituelle et politique

Les conséquences de l'imprimerie sont immenses. D'abord sur la manière de lire et d'écrire : les imprimeurs aèrent les textes en recourant à la séparation des mots et à la ponctuation ; ils fixent aussi l'orthographe. Au XVIe siècle, ils commencent de numéroter les pages.

Comme chacun peut disposer de son propre livre, on recourt moins souvent à la lecture publique. Au détriment de celle-ci, la lecture silencieuse (et rapide) se développe très vite.

L'instruction et plus encore l'esprit critique se répandent alors à grande vitesse dans la mesure où de plus en plus de gens peuvent avoir un accès direct aux textes bibliques et antiques, sans être obligés de s'en tenir aux commentaires oraux d'une poignée d'érudits et de clercs.

C'est ainsi qu'un demi-siècle après l'invention de l'imprimerie va se produire la première grande fracture intellectuelle dans la chrétienté occidentale avec la Réforme de Martin Luther et l'émergence du protestantisme.

Les pouvoirs établis tentent de réagir en interdisant ou censurant les livres jugés pernicieux. En août 1544, la faculté de théologie de Paris établit une première liste manuscrite de 230 livres déconseillés, sous le nom d'Index librorum prohibitorum. On y trouve Pantagruel et Gargantua de Rabelais, interdits pour cause d'obscénités !

À l'occasion du concile de Trente, le Saint-Siège reprend l'idée à son compte. Il publie en 1559 l'Index romain. Celui-ci sera régulièrement remis à jour jusqu'en 1948 et ne sera abandonné qu'en 1966 ! On lui doit l'expression mettre à l'index, synonyme d'interdire ou censurer.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-19 22:01:37

 
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