Le roi d’Angleterre Guillaume Ier, plus connu par son épithète de « Conquérant », ordonne à la Noël 1085 qu’il soit fait l’inventaire des biens de tous ses sujets, pensé comme base future de l’impôt royal.
Après sept mois d'enquêtes seulement, le « Domesday Book » ou « Livre du Jugement Dernier » est publié dès 1087. Il compte 832 pages réparties sur deux volumes. Ce recensement des terres récemment soumises restera par son ampleur sans équivalent jusqu’au XIXe siècle.
Un document administratif au service du pouvoir royal
Bien que l’on ignore les motivations royales, le contexte nous fournit quelques indices.
Duc de Normandie, Guillaume était monté sur le trône d’Angleterre vingt ans plus tôt, suite à sa victoire sur le roi Saxon Harold II à Hastings (Sud-Est de Londres) en 1066, d’autant plus aisément que la Couronne avait été très affaiblie par une succession de raids vikings.
Fort de sa victoire, le nouveau souverain prend possession de 20% des terres et partage le reste entre ses compagnons d'aventure, au total plus d'un millier.
Après la confusion suivant Hastings, l’aventure du Domesday Book s’inscrit dans un moment de stabilisation du royaume. Guillaume veut d’une part s'assurer que les propriétaires des terres et du bétail sont légitimes, d’autre part qu’ils paient correctement les impôts dus au trône.
Comme le rappelle son nom, ce recensement fait force de loi... tout autant que les décisions de Dieu lors du Jugement Dernier ! Il sera de fait invoqué à de nombreux procès tout au long du Moyen Âge.
Son caractère impératif montre une volonté de soumettre les seigneurs normands : le document va en effet devenir une arme politique au service du roi, lui permettant de confisquer les biens de vassaux peu obéissants. Désirant se soustraire aux taxes pesant sur les terres prises aux Saxons, ils avaient déjà tenté de se rebeller en 1075.
Le projet se comprend également à l’aune du contexte géopolitique : face à la menace des raids danois du roi Cnut II, ou de rebellions galloises et écossaises, il est probable que Guillaume ait voulu répertorier ses ressources pour défendre le royaume.
Un recensement très méthodique
Dans un premier temps, les sheriffs (magistrats de la Couronne) locaux ont été chargés de répertorier les biens de chaque hundred (cellule administrative de base). Les legati, barons envoyés par le roi, ont ensuite tenu de grandes audiences publiques où se rendirent seigneurs et représentants des village afin de vérifier le recensement des sheriffs. Douze jurés locaux, composés pour moitié de Normands, l’autre moitié de Saxons, veillent au bon déroulement de l’enquête.
La chronique anglo-saxonne insiste sur l’exhaustivité du projet : « Pas un seul arpent de terre, pas un seul bœuf, pas une seule vache, pas un seul porc n'a été oublié et n'a échappé à l'inscription dans son registre ». Sont recensés possessions des rois, barons, clercs, femmes et Saxons ; le montant de leur bien, le nombre d’habitants de chaque hundred et leur nom.
Dans une Angleterre qui compte alors deux millions d’habitants, plus de 14000 établissements humains sont recensés, y compris au Pays de Galles. Seules Londres et Westminster sont écartées car bénéficiaires de régimes fiscaux particuliers.
Outre son utilité pour le fisc, le Domesday Book va constituer une mine d’or pour les historiens médiévistes car il renseigne sur les droits coutumiers des villes, sur le destin de la noblesse saxonne, l’organisation et les richesses du royaume largement basées sur l’agriculture et l’élevage.
Transféré à Westminster sous le règne d’Henri II Plantagenêt, le Domesday Book repose aujourd’hui aux Archives nationales à Kew. Il demeure à ce jour le plus ancien recensement conservé d’Europe. Il faudra attendre 1873 pour que le Parlement en commande un autre.














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