28 janvier 1077

L'empereur d'Allemagne à Canossa

L'expression « aller à Canossa » signifie que l'on se soumet aux injonctions de l'adversaire. Elle remonte au XIXe siècle, lorsque le chancelier allemand Bismarck, en conflit avec l'Église catholique, lança : « Nous n'irons pas à Canossa ! ».

Le chancelier rappelait de la sorte une fameuse querelle entre le pape et l'empereur d'Allemagne qui se dénoua le 28 janvier 1077 par une humiliation feinte de ce dernier.

André Larané

L'empereur Henri IV agenouillé devant le pape Grégoire VII en présence de la comtesse Mathilde, bas-relief, monument dédié à Mathilde de Canossa dessiné par Gian Lorenzo Bernini et exécuté par Stefano Speranza, XVIIe siècle, Basilique Saint-Pierre au Vatican.

La Querelle des Investitures

L'humiliation de l'empereur allemand à Canossa est le moment le plus critique de la « Querelle des Investitures », conséquence d'un vaste mouvement de réforme amorcé par la papauté peu après l'An Mil en vue d'imposer son autorité, jusque-là très symbolique, sur la chrétienté.

Ce mouvement de réforme doit beaucoup à l'empereur allemand Henri III de Franconie, titulaire du Saint Empire. Pour mettre fin aux scandales à la tête de l'Église, il a imposé sur le trône de saint Pierre le pape Léon IX, premier d'une longue lignée de Souverains pontifes pieux et diligents. Mais Henri III meurt en 1056, laissant la succession à son fils Henri IV, tout juste âgé de six ans, sous la tutelle de sa mère Agnès de Poitiers.

En 1073, tout juste émancipé et encore mal obéi de ses barons, Henri IV prend la liberté d'imposer son candidat à l'évêché de Milan. Le pape Alexandre II, prend mal la chose et excommunie cinq conseillers du jeune empereur. Là-dessus, le pape étant mort, il est remplacé par son conseiller très influent, le moine Hildebrand, inspirateur et théoricien de la réforme. Il prend le nom de Grégoire VII.

Le nouveau pape publie en 1075 un document de travail en vingt-sept propositions sous l'intitulé Dictatus papae (les « Dits du pape ») : il affirme que les évêques doivent être nommés par lui et non plus par l'empereur ; il rappelle aussi que le pape lui-même doit être élu par un conclave des cardinaux et non plus par le peuple de Rome. 

Ces propositions rompent avec la traditionnelle soumission du clergé envers le pouvoir laïc et placent le souverain pontife (le pape) au-dessus de l'empereur. Henri IV, piqué au vif, convoque un synode à Worms en janvier 1076 au cours duquel vingt-quatre évêques allemands et deux italiens acquis à sa cause déclarent le pape indigne et le somment de démissionner. Trois semaines après, Grégoire VII réplique par un concile à Saint-Jean-de-Latran, à Rome, et prononce l'excommunication de l'empereur lui-même. La sanction est très lourde. Elle prive l'empereur des sacrements et surtout délie ses vassaux et sujets de leur serment d'obéissance.

L'empereur se propose de marcher sur Rome pour déposer le pape. Mais ses barons se rebiffent. Ils profitent de sa faiblesse pour récupérer des biens et des avantages qui leur ont été confisqués. Ils le menacent aussi de le déposer s'il n'obtient pas le pardon du pape avant un an.

Peu à peu abandonné de tous, Henri IV craint que le pape ne vienne en Allemagne au secours des dissidents. Il prend les devants et se rend lui-même en Italie pour se faire pardonner du pape.

Grégoire VII, craigant un piège, ne l'a pas attendu. Le pape a quitté Rome et s'est réfugié chez la comtesse Mathilde de Toscane, dans sa ville-forteresse de Canossa, au nord des Apennins, en Émilie-Romagne.

L'armée de l'empereur ceinture la ville mais se garde de l'attaquer. Au lieu de cela, trois jours de suite, le jeune Henri IV se présente seul à la porte de la forteresse, en robe de bure, pieds nus dans la neige. Il supplie le pape de le recevoir et de le relever de l'excommunication.

Le pape n'a d'autre choix que de pardonner au pénitent et de lui ouvrir la porte. L'empereur se jette à ses genoux : « Très Saint Père, épargnez-moi ! » Mais comme Grégoire VII le craignait, son ennemi en profite pour restaurer son autorité et... reprendre la querelle des Investitures.

L'empereur Henri IV agenouillé devant le pape Grégoire VII en présence de la comtesse Mathilde

La « Grande Comtesse »

Bien que peu connue aujourd'hui, la comtesse Mathilde est l'une des femmes les plus remarquables du Moyen Âge, par son énergie et son indépendance d'esprit.

Sa mère Béatrice, originaire de Lorraine, avait été mariée à Boniface, un fils cadet du duc de Spolète. Ayant reçu de l'empereur le titre de comte de Toscane, Boniface en avait usé pour confisquer et piller les riches abbayes de ses terres. Cela lui avait valu beaucoup d'ennemis, jusqu'à être tué au cours d'une partie de chasse, victime d'une flèche empoisonnée. Béatrice, restée veuve avec trois enfants, s'était remariée avec un aventurier, Godefroy le Barbu, duc de Haute-Lorraine (oncle du très pieux Godefroy de Bouillon, futur chef de la première croisade).

Comme l'empereur Henri III le Noir décide en 1055 de descendre en Italie remettre de l'ordre dans les affaires de la péninsule, Godefroy, qui a beaucoup à se reprocher, n'a garde de l'attendre et rentre en Lorraine. Sa femme et sa fille Mathilde, six ans, accueillent l'empereur à Florence et lui font soumission. Elles sont invitées à le suivre en Allemagne. Les deux autres enfants de Béatrice, restés à Canossa, disparaissent, mystérieusement assassinés.

À la mort d'Henri III, Béatrice et sa fille Mathilde rentrent en Toscane, pleines de rancune.

Vingt ans plus tard, Mathilde est devenue une femme cultivée, qui parle français, allemand et latin. Elle n’hésite pas aussi à chevaucher à la tête de ses vassaux, avec une armure reconnaissable à ses éperons d'or. Pieuse et même mystique, elle est séduite par le moine Hildebrand et choisit de l'assister dans son entreprise de réforme. En 1077, elle effectue même une donation au Saint-Siège de ses immenses biens, à savoir la Toscane et une partie de la Lombardie (Modène, Reggio, Mantoue, Ferrare et Crémone).

À la disparition de Grégoire VII, après une phase d'abattement, elle va prendre les choses en main et assister les successeurs du pape dans leur combat contre l'empereur. Après sa mort, le 24 juillet 1115, les empereurs allemands n'auront de cesse de convoiter son legs au Saint-Siège...

Amère victoire du pape

Les barons allemands, mécontents, jugent que l'empereur est allé trop loin dans les concessions. Ils élisent contre lui un nouvel empereur, Rodolphe de Souabe. L'humiliation feinte de Canossa débouche ainsi sur la victoire de l'empereur. Pendant trois ans, les deux rivaux se combattent.

Comme Grégoire VII propose son arbitrage et se le voit refusé, il excommunie à nouveau Henri IV en 1080. L'empereur réplique en réunissant à nouveau un concile à sa dévotion. Il élit un antipape, Guibert, l'archevêque de Ravenne, sous le nom de Clément III.

La mort au combat de Rodolphe de Souabe en mars 1080 rend à l'empereur son autorité sur ses barons. Il en profite pour marcher sur Rome. Il s'empare de la basilique Saint-Pierre et de la Cité léonine (note), installe Clément III au palais du Latran, résidence habituelle du pape au Moyen Âge, et le fait sacrer le 31 mars 1083.

Grégoire VII, pendant ce temps, a pu se réfugier avec ses cardinaux dans le château Saint-Ange. Il appelle au secours les redoutables Normands qui occupent la Sicile et l'Italie du sud.

Ses nouveaux amis ne se font pas prier. Ils arrivent dans le mois qui suit et chassent l'empereur et son pape. Mais, sous prétexte de réinstaller Grégoire VII sur la chaire de saint Pierre, il en profitent pour occuper Rome, la piller et la mettre au massacre.

Les Romains ne le pardonnent pas à Grégoire VII. Il doit partir pour l'abbaye du Mont-Cassin et enfin pour Salerne. Le grand pape réformateur meurt abandonné de tous le 25 mai 1085.

Amère victoire de l'empereur

La mort du pape réformateur n'apaise pas les tensions. Elle soutient l'élection du candidat revendiqué par les Romains, le sage abbé de Monte Cassino (Mont-Cassin), au sud de Rome. Il se fait prier avant d'accepter l'honneur qui lui est fait. Prenant le nom de Victor III, il arrive à Rome et là, s'offusque du désordre qui y règne et des prétentions de l'antipape Clément III et de ses sbires. Il rentre à Monte Cassino. La princesse Mathilde le convainc de revenir à Rome. Il s'ensuit un conflit entre partisans des deux papes. Pour finir, Victor III rentre à Monte Cassino et meurt en 1088 !

Les Romains le remplacent alors par l'évêque d'Ostie, le Français Eudes de Châtillon. Ancien moine de Cluny, il se montre aussi rigoureux que ses prédécesseurs. Devenu pape sous le nom d'Urbain II, il persistera à ne vivre que d'aumônes... Mais c'est aussi un chef énergique. Appuyé par les Normands de Sicile et les villes de Lombardie, il reprend Rome en 1093 et chasse Henri IV d'Italie.

La comtesse Mathilde, de son côté, ne reste pas inactive et attise les querelles au sein de la famille d'Henri IV. Le fils aîné de celui-ci, Conrad, a été désigné roi d'Italie en 1093 par son père, en préalable à sa succession à la tête de l'empire. Elle l'invite à recevoir à Monza, près de Milan, la couronne de fer des rois lombards, dont on dit qu'elle a été fondue avec les clous de la croix du Christ !

Conrad et sa mère, une princesse russe du nom de Praxedis, deuxième épouse d'Henri IV, se laissent attirer à Canossa et multiplient les attaques contre l'empereur. Là-dessus, le pape Urbain II convoque le jeune Conrad (20 ans) à Crémone et lui confère solennellement le titre d'empereur, retiré à Henri IV. Ulcéré, Henri IV déshérite son fils aîné en 1093 et désigne son cadet comme successeur.

Quelques années plus tard, en 1105, encouragé par le pape Pascal II, successeur d'Urbain II, ce fils cadet se soulève à son tour et fait déposer son père par la diète de Mayence. Il devient empereur sous le nom d'Henri V.

Prisonnier et toujours sous le coup de l'excommunication, l'ex-empereur arrive à s'échapper, tente de prendre les armes contre son fils, y renonce, sollicite une place de chantre dans le choeur de la cathédrale de Spire, se la voit refuser par l'évêque et finalement meurt dans le dénuement à Liège. Son corps restera cinq ans sans sépulture du fait de l'excommunication avant d'être enfin inhumé dans la cathédrale de Spire. Triste fin qui venge Grégoire VII !

Empereur et papes vont encore lutter pendant plusieurs années avant de clore la « Querelle des Investitures » avec le Concordat de Worms de 1122. Le pape s'affirme dès lors comme le chef incontesté de l'Église, du moins en Europe occidentale, l'autre partie de l'Europe préférant l'autorité du patriarche de Constantinople.

Publié ou mis à jour le : 2020-01-27 14:44:08

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net