1er septembre 1969

La France pousse Gabrielle Russier au suicide

Professeure de lettres, Gabrielle Russier a 32 ans quand elle ouvre le gaz dans son appartement de Marseille en cette rentrée 1969. Ce suicide intervient alors qu’elle risque de retourner en prison après y avoir déjà effectué un court séjour. Son crime ? Avoir vécu une histoire d’amour avec un de ses élèves, âgés de 17 ans.

Cet amour hors-la-loi a divisé les Françaises et les Français et montre une fois de plus que les faits divers sont révélateurs d’une société.

Charlotte Chaulin
Un amour hors-la-loi

Le soir du 1er septembre 1969, aucun des deux journaux télévisés français n’évoque le nom de Gabrielle Russier. Pourtant, la nouvelle est tombée « Gabrielle Russier, le professeur (les métiers ne se conjuguaient alors pas encore au féminin) condamné pour détournement de mineur, s’est suicidé ». 

Que s’est-il passé pour que la jeune femme mette brutalement fin à ses jours ? Et, surtout, comment ce fait divers s’est-il retrouvé sur la place publique au point de déranger puis d’émouvoir la société française ?

Nous sommes à Marseille en 1968. Gabrielle Russier a 32 ans. Séparé de son mari, elle élève seule ses deux jumeaux de 10 ans dans une tour de Marseille près de l’autoroute. Bien qu’elle conserve une bonne entente avec son ex-mari, sa situation n’est pas bien vue à l’époque. Être une femme divorcée dans les années 1960, c’est compliqué.

Elle enseigne la littérature aux secondes du lycée « nord », qui deviendra plus tard le lycée Saint-Exupéry. Parmi ses élèves, Christian Rossi, pantalons patte d’eph’ et caban bleu marine, 17 ans. Même s’il en paraît bien plus avec ses épaules carrées et sa grosse barbe rousse.

Leur âge (15 ans d’écart) est peut-être leur seule différence. Idéalistes, entiers, ils prennent part ensemble aux manifestations de Mai 68. Et, sur les barricades, tombent amoureux. 

Les Rossi, communistes et professeurs de littérature française et linguistique à la fac d’Aix-en-Provence, n’étaient pas mécontents de voir Gabrielle venir chercher leur fils pour monter sur les barricades. Mais ils voient d’un mauvais œil la liaison qui s’annoncent.

Cette liaison, elle n’est ni passionnelle ni seulement sexuelle. Ce que vivent Gabrielle Russier et Christian Rossi c’est une véritable histoire d’amour. « Ce n’était pas du tout une passion. C’était de l’amour. La passion, ce n’est pas lucide. Or, c’était lucide. » racontera Christian Rossi au Nouvel Observateur, le 1er mars 1971. 

En novembre 1968, les Rossi portent plainte contre l’enseignante pour « détournement de mineur ». Le juge Bernard Palanque fait emprisonner Gabrielle aux Baumettes. D’abord cinq jours, puis finalement huit semaines en avril 1969.

Quel autre crime sinon celui de s’aimer ? Qu’importe, leur relation ne passe pas. Les Rossi font preuve d’une certaine équité dans le traitement en considérant que les deux amants sont responsables. Pour punir leur fils, ils l’envoient fils en clinique psychiatrique. 

En juillet 1969, le procès, qui se tient à huit clos, condamne l’agrégée de lettres à douze mois de prison et 500 francs d’amende. 

Mais c’en est trop pour Gabrielle. Elle fait appel mais ça ne sert plus à rien, elle est épuisée psychologiquement, humiliée devant toute la France.  À la veille de la rentrée scolaire 1969, elle ouvre le gaz dans son appartement. 

Un fait divers sur le devant de la scène 

Les réactions fusent au sein de la société française, divisée par le drame. De simple fait divers, l’affaire Gabrielle Russier devient un élément révélateur des divisons des mœurs à la fin des années 1960. 

Sur RMC, le journaliste Jean-Michel Royer relaye les réactions des auditeurs qui vont dans tous les sens. Des couples apportent un témoignage sur leur propre histoire d’amour malgré la différence d’âge. Les mères de famille s’offusquent de la publicité donnée à cette « histoire de coucherie », mauvais exemple pour la jeunesse française. 

Cette jeunesse se reconnaît dans cette histoire et prend à cœur de défendre les amants. Le mouvement féministe, qui existait déjà avant l’ère #metoo, pointe du doigt la culpabilisation de cette femme tombée amoureuse d’un homme plus jeune là où personne ne blâmerait un homme dans la même situation.

La presse incrimine tous les responsables du suicide de Gabrielle Russier. Les parents Rossi, dont l’idéologie communiste est largement questionnée. Dans L’Humanité Dimanche, Martine Monod dénonce « l’hypocrisie » des parents de Christian « apparemment prêts à toutes les aventures du gauchisme », mais dont la réaction devant la relation amoureuse de leur fils « s’inspire de la plus parfaite orthodoxie petite-bourgeoise ».

Situation extraordinaire, et qui restera dans les annales, le président lui-même s’exprime au sujet de ce faits divers. Fraîchement élu, Georges Pompidou qui promet à la France une « nouvelle société », est interrogé sur le sujet le 22 septembre dans la salle des fêtes de l’Élysée. 

Avec une vive émotion, il cite des vers consacrés aux femmes tondues à la Libération : « Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. » Ces mots, il les a empruntés – et préparés ayant prévu la question - à Paul Eluard, poète communiste, chantre de la Résistance et de la liberté. 

Car l’unique crime de Gabrielle Russier est bien celui d’avoir aimé. Mais comment continuer à vivre quand votre amour, porté sur la place publique, attise la haine des autres ? 

À 21 ans, Christian Rossi donne un unique entretien au Nouvel Observateur : « Les (deux ans) de souvenirs qu’elle m’a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait, on l’a mise en prison, elle s’est tuée. C’est simple. » Simplement déchirant, ce cri du cœur est le seul qu’on entendra de la bouche de Christian Rossi avant que ce dernier ne s’évanouisse dans l’anonymat.

Les artistes interviennent

Sujet de discussion au sein des familles françaises, des comités de rédaction des médias, des réunions d’hommes politiques, l’affaire intéresse aussi grandement les artistes. 

Le chanteur Léo Ferré raconte avoir « fondu en larmes » en apprenant le suicide de Gabrielle Russier quand l’actrice Simone Signoret fait part de ses regrets suite à l’envie non aboutie d’écrire une lettre à la jeune femme emprisonnée. 

Dès 1971, André Cayatte s’empare de l’affaire et la porte à l’écran dans Mourir d’aimer. Danièle Guénot, jouée par Annie Girardot, et Bruno Pradal, joué par Gérard Leguen, retranscrivent à l’écran l’histoire de Gabrielle Russier et Christian Rossi. L’avocat Albert Naud, qui devait défendre Gabrielle en appel, participe même à l’écriture du scénario. Le film est un succès et fait plus de 5 millions d’entrées. 

Serge Reggiani, Triangle, Charles Aznavour, Anne Sylvestre… Ils sont nombreux à avoir mis en chanson la célèbre histoire d’amour. Claude François l’évoque aussi dans le deuxième couplet de sa chanson Qu’on ne vienne pas me dire (1972) « Toujours d’autres Gabrielle mourront d’aimer. » 

Gabrielle Russier, professeur de lettre à Marseille qui a manifesté au nom de la liberté en Mai 68, est ainsi devenu, dans l’imaginaire collectif français, l’incarnation moderne de l’amour impossible.

Publié ou mis à jour le : 2020-08-25 13:37:24

 
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