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La forêt, conquête des hommes

Dans un poème célèbre, Pierre de Ronsard supplie les bûcherons de sa chère forêt de Gastine :

Pierre de Ronsard (11 septembre 1524, château de la Possonnière - 28 décembre 1585Prieuré de Saint-Cosme, Tours), portrait posthume, vers 1620, musée de BloisÉcoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ? (...)

Le sentiment du poète est pur… La forêt doit demeurer un havre de recueillement et de paix intouchable.

Mais le fait est que, depuis la Préhistoire, la sylve (du latin silva, forêt) constitue un territoire modelé par la main de l’homme, à son image et selon ses besoins. La France et l'Europe n'ont plus depuis longtemps de forêt primaire ou vierge.

Loin d’être un désert d’âme, la forêt est un espace de travail, de chasse, de loisirs, tantôt exploitée, tantôt abandonnée et qui constitue une ressource économique essentielle au bon fonctionnement des ordres, de la société, de l’industrie mais aussi des rêves, contes et légendes.

La Terre ou Le Paradis terrestre (Jan I Brueghel de Velours ou l'Ancien, 1607-1608, musée du Louvre, Paris)

Premiers défrichements

Les légendes des origines imaginent la forêt et l'arbre comme préexistant à l'homme. Dans la Genèse comme dans les mythes gréco-romains ou germains, l'arbre est un lien entre le divin et le profane. Pensons à l'« arbre de la connaissance », dans la Genèse, aux « hommes nés du tronc des chênes durs », dans l'Énéide, ou au culte druidique chez les Gaulois.

L'arbre de la connaissanceLa réalité qui transparaît des découvertes archéologiques est toute autre : les hommes de Cro-Magnon et Lascaux vivaient dans un paysage de steppes et de toundras ; et les forêts actuelles sont apparues en Europe il y a moins de dix mille ans seulement. D'abord des bouleaux et des pins, puis des noisetiers et des chênes, enfin des essences d'ombre et d'humidité comme le hêtre et le conifère au IIIe millénaire av. J.-C..

Dans les régions méditerranéennes où se diffusent la culture des céréales et l'élevage, en provenance du Moyen-Orient, les défrichements, les cultures sur brûlis, le ravinement et le pacage ont tôt fait de réduire les espaces forestiers à l'état de garrigues ou de maquis. Ainsi en va-t-il de la Grèce où, par la force des choses, la pierre se substitue au bois dans l'architecture.

Il en va tout autrement dans les zones septentrionales, plus humides et aux sols lourds : lorsque les Romains conquièrent la Gaule au Ier siècle av. J. C., ils la qualifient de « chevelue » tant ils la trouvent boisée. Bien qu'entrecoupées de nombreuses et vastes clairières intensivement cultivées, les forêts inspirent aux Gaulois une crainte pleine de respect.

Jules César n’y voit quant à lui qu’un espace propice aux embuscades, barbare et sinistre. Il est cependant nécessaire de le domestiquer car la forêt représente un immense gisement d’énergie pour la forge des armes et des matériaux de constructions des vaisseaux et des villes.

Hêtraie française (DR)Après les premiers défrichements de l’Âge du bronze (2000 av. J. C.) et du fer (700 av. J. C.), la conquête romaine marque donc une nouvelle étape dans l’exploitation accrue des bois.

Le déclin de l’empire permet à la forêt de regagner du terrain au détriment de l'espace cultivé (ager en latin)... pour le plus grand bien des populations. Car la sylve est nourricière.

On y va cueillir les champignons et les fruits sauvages. On cherche le miel, on fabrique de l’huile avec les noisettes, les noix et les faines (fruits - comestibles - du hêtre) ; de la farine avec les glands et les châtaignes. On y chasse le gibier.

Dès le VIe siècle, des ermites se réfugient aussi dans les clairières reculées pour connaître l’expérience mystique du « désert ». Ainsi dans le massif de Fontainebleau, au sud-est de Paris.

Un espace très convoité

Indispensable à toute activité, le bois est au Moyen Âge le matériau par excellence. La silva concida (à couper) produit le bois de chauffage et le charbon de bois, et la silva palaria (à pieux) fournit les piquets, des clôtures ou des manches d’outils.

Mais l’exploitation reste longtemps anarchique. L’administration de Charlemagne tente, par des capitulaires (*), de réglementer le pâturage et les prélèvements de bois ou de gibier dans les forêts royales mais les effets ne sont guère probants.

Royaume traditionnel des ermites et des sorciers, complément de ressources pour la paysannerie, réserve de chasse pour les guerriers, la sylve devient, au tournant de l'An Mil, l’enjeu d’un conflit sur les droits d’usage entre les trois ordres de la société médiévale.

À cette époque apparaît le mot forêt, dérivé du latin médiéval forestis (ce qui est étranger ou lointain). Il désigne à l'origine la forêt profonde, qui dépend de la justice royale, la silva regia.

La glandée (le mois de novembre dans les Très riches Heures du duc de Berry, miniature du XVe siècle, musée Condé)Les paysans exploitent la forêt proche, la silva communis. C'est une annexe des champs essentielle à leur subsistance. Ils y prennent du bois, y mènent leurs bêtes et, partout où il y a des futaies de chênes, mènent les porcs à la « glandée » (droit de panage). Ils récoltent les châtaignes dont ils font une farine indigeste mais très précieuse en cas de disette. Ils cueillent les plantes médicinales. Ils pratiquent également le braconnage à leurs risques et périls.

Les guerriers, seigneurs et souverains dotent leur domaine d’une réserve de chasse et de pêche, la silva forestis, prélevée sur la forêt profonde.

Privilège de la noblesse dès le XIe siècle, la chasse est une activité violente mais aussi un art très codifié, écologique avant l'heure. Elle protège le gibier des prélèvements intempestifs et le territoire des défricheurs et des troupeaux. Si l'Île-de-France bénéficie encore de magnifiques forêts (Fontainebleau, Versailles, Chantilly, Rambouillet...), elle le doit aux rois qui, pour les besoins de la chasse, ont protégé ces massifs de la déforestation.

Le livre de chasse de Gaston Fébus (miniature, XIVe siècle, BNF, Paris)

La forêt, royaume de Dieu

Dès le haut Moyen Âge, des moines bénédictins guidés par la règle de saint Benoît s'installent dans les solitudes boisées, à la suite des premiers ermites. On compte ainsi, au IXe siècle, à l'époque de Charlemagne, près d'un millier de petites ou grandes communautés monastiques sur le territoire de la France actuelle, dont les très influentes abbayes de l'ordre de Cluny.

Le mouvement s'amplifie considérablement après l'An Mil. Portés par une forte croissance démographique, les ordres monastiques initient les grands défrichements du « beau Moyen Âge » (XIe-XIIIe siècles).

Les religieuses de l'abbaye de Port-Royal-des-Champs faisant la conférence dans la solitude (Louise-Madeleine Cochin, musée de Port-Royal des Champs)À l'image de l'ordre de Cîteaux, fondé au XIIe siècle, ils ne craignent pas de s'installer dans la forêt profonde, en quête d'une solitude propice à la méditation. « Les forêts t’apprendront plus que les livres, écrit saint Bernard. Les arbres et les rochers t’enseigneront des choses que ne t’enseigneront pas les maîtres de la science ».

Des paysans en quête de terres et de liberté ne tardent pas à rejoindre les moines défricheurs de sorte que les cultures s'étendent au détriment de la forêt, jusque dans les terres sablonneuses, les gâtines (terres stériles), les marécages et sur les pentes des montagnes. C'est au point que la France apparaît, au début de la guerre de Cent Ans, moins boisée qu'elle n'est aujourd'hui.

La trace de ces défrichements ou essarts subsiste dans la toponymie actuelle : Gâtine, Essarts, Villeneuve etc.

L'abbatiale de Conques (Aveyron, photo : J-f.desvignes)

Un ailleurs familier

À partir du XIVe siècle, le pouvoir royal tente d’unifier les règles et usages du domaine forestier avec notamment, en France, la création d’une administration des forêts royales sous Philippe V (1317) et plusieurs ordonnances sous Philippe VI (1346) et Charles V le Sage (1376). Les premiers gardes forestiers apparaissent dès 1219 en forêt de Retz...

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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