1er juin 2013 - Erdogan : le De Gaulle turc ? - Herodote.net

1er juin 2013

Erdogan : le De Gaulle turc ?

Le pouvoir turc est ébranlé suite à une manifestation estudiantine sur la place Taksim, au centre d'Istanbul. Aussi subite qu'imprévue, l'émeute a pris de court le gouvernement et fait tâche d'huile dans les grandes villes du pays... [lire aussi : Le réveil ottoman]

En ce printemps 2013, la jeunesse citadine de Turquie s'est soulevée contre le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan (59 ans) en prenant tout le monde de surprise.

Rien à voir avec le « printemps arabe ». En 2011, les Tunisiens se sont soulevés contre un régime laïc, autocratique et corrompu. À Istanbul, c'est un homme usé qui est rejeté par la jeunesse après avoir été massivement réélu dans des conditions tout à fait démocratiques.

Bien plus que les révolutions arabes, le soulèvement de la jeunesse turque contre l'ordre moral et les excès de la « société de consommation » évoque les événements de Mai-68 en France. Le rapprochement concerne plus encore les deux cibles de ces soulèvements : de Gaulle et Erdogan, en dépit d'options idéologiques opposées (laïcité pour l'un, islamisme pour l'autre).

« Dix ans, ça suffit ! » (slogan de Mai 68)

De Gaulle et Erdogan ont accédé au pouvoir en 1958 pour le premier, en 2002 pour le second. L'un et l'autre ont redressé un régime flageolant et instable, confronté à des conflits de type colonial (Algérie d'un côté, Kurdistan, Grèce, Chypre de l'autre).

En France, dans les années 1950, la IVe République engage la modernisation économique du pays mais se montre incapable de gérer le conflit algérien. De Gaulle y réussit, non sans roublardise, et donne au pays des institutions plus stables. 

En Turquie, dans les années 1990, la poussée islamiste dans l'électorat populaire se heurte au barrage des militaires laïcs, héritiers de Kémal Atatürk,  fondateur de la Turquie moderne. Le régime se montre par ailleurs impuissant face à la rébellion kurde. Erdogan dépasse la crise en forgeant un parti islamiste, l'AKP, à la fois religieux et ouvert à la modernité, aussi rassembleur que pouvait l'être le parti gaulliste.

De Gaulle comme Erdogan font la paix avec l'ennemi intérieur (Algériens et Kurdes), réactivent la vie démocratique et mettent au pas l'armée, troublée par les crises coloniales en France, par les menaces sur la laïcité en Turquie.

Mais les deux hommes d'État ne s'en tiennent pas là. En dix ans, ils hissent leur pays à l'avant-scène mondiale, d'une part en accélérant la modernisation économique engagée par leurs prédécesseurs, d'autre part en pratiquant une diplomatie efficace et parfois décoiffante.

Ils ne craignent pas de se mettre à dos leur allié américain ; de Gaulle en dialoguant avec Castro et Mao, Erdogan avec Ahmadinejad et Chavez. De Gaulle ne craint pas non plus de froisser ses hôtes canadiens en lançant à Montréal son fameux : « Vive le Québec libre ! ». Erdogan, en Allemagne, exhorte publiquement ses compatriotes à refuser l'assimilation, qualifiée de « crime contre l'humanité ». L'un et l'autre tancent aussi Israël, allié traditionnel de leur pays... Enfin, de Gaulle comme Erdogan ont à coeur de resserrer les liens avec leurs anciennes colonies ; l'Afrique d'un côté, les pays arabes de l'autre.

Ces similitudes, a priori surprenantes, traduisent une commune conception de l'Histoire et de la Nation. De Gaulle et Erdogan se présentent l'un et l'autre comme des hommes d'État pétris par le sentiment d'une mission qui les dépasse (ce qui est devenu un phénomène rare par les temps qui courent). Avares de sourires, religieux et austères, ils aspirent à incarner leur Nation.

Bien entendu, on peut aussi souligner ce qui distingue les deux hommes : l'officier de bonne famille qui s'est battu avec un immense courage et l'enfant du peuple qui a grandi dans la rue ; le chef de la France libre et le politicien qui tente de se faire une place dans les livres d'Histoire aux côtés de Moustafa Kémal, le « père des Turcs » ; le visionnaire ouvert sur les nouvelles réalités européennes et le nostalgique de l'ordre moral et de la grandeur ottomane.

Quoiqu'il en soit, l'un comme l'autre ont sans doute trop demandé à leur pays. Après dix ans de pouvoir, ils ont conservé l'appui massif des classes populaires mais  lassé leur jeunesse avec une ambition dont elle n'a que faire. Un événement  mineur (l'occupation de la Sorbonne en 1968, un projet urbanistique en 2013) ont suffi à provoquer sa colère.

Peut-être Erdogan misera-t-il comme de Gaulle sur l'usure de la contestation en dissolvant l'assemblée législative au moment opportun...

Quoiqu'il en soit, il sera sans doute obligé de se retirer, sinon dans les prochaines semaines, du moins dans les prochaines années, et de laisser la place à son second, le président Abdullah Güll, plus rond, plus arrangeant, plus gestionnaire. Celui-ci l'a fidèlement servi avant de prendre ses distances dans les derniers mois. Évidemment, la tentation est grande de faire ici aussi le rapprochement avec Georges Pompidou, qui a succédé à de Gaulle à la tête de l'exécutif.

Arrêtons là ces analogies. Le plus inquiétant serait qu'Erdogan, à la différence de De Gaulle, s'accroche au pouvoir au risque de détruire son oeuvre et sa propre trace dans l'Histoire. Le dirigeant turc, il est vrai, est relativement jeune (59 ans) et peut se croire encore irremplaçable.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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