Emmanuel Todd pour tous - III - Le rôle des structures familiales dans le contenu des crises de transition et des idéologies dominantes - Herodote.net

Emmanuel Todd pour tous

III - Le rôle des structures familiales dans le contenu des crises de transition et des idéologies dominantes

[II - Le poids des structures familiales dans la « modernisation » des sociétés]

 

Cette partie se veut la synthèse de l'ouvrage La troisième planète. Structures familiales et systèmes idéologiques paru en 1983 et constituant le partie 1 de La diversité du monde paru en 1999.

E. Todd explique la fragmentation idéologique du monde au XXe siècle par la diversité des structures familiales traditionnelles car ce sont elles qui influencent, malgré leur disparition, les idéologies contemporaines.

Suivant une thèse exposée par Frédéric Le Play (1806-1882), sociologue catholique conservateur, chaque structure familiale met en jeu des rapports humains qui reflètent une conception spécifique de la liberté et de l'égalité.

Si la coutume veut que l'enfant adulte marié continue à vivre avec ses parents (comme dans le cas de la famille souche), nous avons une vision autoritaire des rapports familiaux. Si au contraire, il quitte le foyer pour en fonder un nouveau (famille nucléaire), nous avons une vision libérale des rapports familiaux qui respecte l'indépendance des individus.

La relation entre frères détermine le rapport de l'individu à l'égalité. Si la pratique de l'héritage consiste en un partage équitable entre tous les descendants, cela reflète l'attachement des individus à l'égalité. Si la norme est l'indivisibilité du patrimoine et la transmission à un seul descendant excluant tous les autres, nous avons une acceptation du principe d'inégalité.

On peut dès lors caractériser les structures familiales selon deux axes : liberté/autorité et égalité/inégalité, sans oublier dans la famille nucléaire deux versions selon qu'on y pratique le partage égalitaire de l'héritage (nucléaire égalitaire) ou non (nucléaire absolue).

Emmanuel Todd montre que les structures familiales traditionnelles, même après leur disparition du fait de l'urbanisation, peuvent servir de modèle aux relations politiques... Il se fonde sur une carte de leur répartition spatiale sur la planète :

1. LA FAMILLE COMMUNAUTAIRE EXOGAME

Caractéristiques :
- Famille élargie, cohabitation des fils mariés et de leurs parents.
- Forte autorité du père.
- À sa mort, les biens sont divisés de façon égalitaire entre les frères. Les filles sont exclues de l'héritage.
- Pas de mariage entre cousins
Valeurs :
- Autorité et égalité
- Universalisme
Principales régions concernées :
Russie, Yougoslavie, Slovaquie, Bulgarie, Hongrie, Albanie, Italie centrale, Chine, Vietnam, Cuba, Inde du nord, Nord Massif central.

Les valeurs de ce type familial sont donc l'autorité (soumission des fils à l'autorité du père) et l'égalité (partage de l'héritage entre les fils). Elles éclairent l'implantation du communisme au XXe siècle : « Qu'est-ce que le communisme ? […] c'est le transfert au parti-État des caractéristiques morales et des mécanismes de régulation de la famille communautaire exogame. Désintégrée par le processus d'urbanisation, d'alphabétisation, d'industrialisation, en un mot par la modernité, la famille communautaire exogame lègue ses valeurs, autoritaires et égalitaires, à la nouvelle société. Les individus, égaux en droits, sont écrasés par l'appareil politique comme ils étaient anéantis, autrefois, par la famille étendue lorsqu'elle était l'institution dominante des sociétés traditionnelles, russe, chinoise, vietnamienne ou serbe » (La diversité du monde, Seuil, 1999. p. 52)

Pour appuyer la démonstration, E. Todd étudie les sociétés de système familial opposé : la famille nucléaire absolue et ses valeurs de liberté et d'inégalité. On la retrouve en Angleterre, Australie ou Pays-Bas où l'implantation du parti communiste a toujours été faible avec des résultats électoraux oscillant entre 0,2 et 3,1 % dans les années 1960 dans ces trois pays.

Mieux encore, dans les pays où le communisme n'a jamais été majoritaire, on retrouve des poches communistes dans les régions de famille communautaire :
- en France, lors des élections de 1973, le parti communiste obtient 30% des voix dans l'Allier (territoire de famille communautaire) mais seulement 6 % dans la Mayenne (territoire de famille nucléaire)
- en Italie, dans les années 1970, le parti communiste réalise 47 % en Émilie (communautaire) mais 20 % en Vénétie (nucléaire)
- au Portugal, en 1976, le PC réalise 40 % dans l'Alentejo (communautaire) mais moins de 10 % dans le nord (souche).

Notons enfin que la famille communautaire est vecteur de l'idée universaliste. Si les frères sont égaux, les humains sont égaux et donc les peuples aussi. On retrouve ici le caractère universaliste de l'idéologie communiste dont les partisans en font une solution pour toute l'Humanité.

2. LA FAMILLE COMMUNAUTAIRE ENDOGAME

Caractéristiques :
- Famille élargie, cohabitation des fils mariés et de leurs parents.
- À sa mort, les biens sont divisés de façon égalitaire entre les frères. Les filles sont exclues de l'héritage.
- Mariage fréquent entre les enfants de deux frères (endogamie).
- Faible autorité du père.
Valeurs :
- Autorité moins forte et égalité
- Universalisme
Principales régions concernées :
Monde arabe, Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan, Azerbaïdjan, Ouzbékistan.

Cette variante de la famille communautaire se caractérise par son principe d'endogamie. Ce dernier produit une organisation sociale où le groupe familial est refermé sur lui-même. C'est la coutume qui règle les tensions et qui détermine qui sera la belle-fille (en l’occurrence une nièce). Donc chaque neveu est un gendre potentiel ce qui apaise les tensions (le patrimoine familial restera dans la famille) et rend inutile une forte autorité parentale.

La conséquence politique de cette organisation familiale est la grande résistance à la construction d'un État. Les individus n'ont pas besoin d'un État pour gérer les rapports sociaux puisque la coutume et la solidarité familiale assurent la protection des personnes. On a vu donc dans les pays concernés s'imposer des dictateurs mettant en place un État militaire qui finalement ne contrôle pas grand-chose et est systématiquement contourné par la pratique de la corruption. Une autre conséquence est l'émergence dans ces sociétés d'une religion sans clergé.

La famille communautaire endogame surnommée parfois la famille arabe tant elle est présente dans le monde arabe est typique des territoires islamisés. Pourtant, elle n'est pas le produit de l'islam. Elle lui préexiste. L’islam est une religion apparue en territoire communautaire endogame et s'est répandue avec lui. Elle n'a pas produit de structure familiale et ce qui, dans le Coran, pouvait s'opposer aux valeurs de la famille communautaire endogame (par exemple, la demi-part d’héritage accordée aux femmes) n'a jamais été appliqué.

L'islam n'est pas non plus la cause du retard économique et de démocratisation du monde arabe. C'est plutôt la faible autorité maternelle au sein de la famille communautaire qui explique le retard d'alphabétisation et par là l'émergence plus tardive de la modernité. On l'a vu, l'islam n'est pas un frein aux évolutions démographiques du monde musulman. Les révolutions arabes ont montré qu'il n'était pas non plus un frein aux bouleversements politiques.

En 2011, complétant son analyse du monde musulman exposé dans Le rendez-vous des civilisations, E. Todd explique dans l'ouvrage Allah n'y est pour rien (note) que ce qui a permis le déclenchement d'un mouvement de révolution dans le monde arabe, c'est la chute récente du taux de mariage endogame dans des pays comme l’Égypte ou la Tunisie. Cette chute a fait sauter le verrou qui empêchait l'entrée du monde arabe dans la « révolution ».

Prenons l'exemple de la Tunisie. En 2011, elle a un taux d'alphabétisation des jeunes hommes de 96 %, des jeunes femmes de 92 %, un indice de fécondité de 2,02 enfants par femme (inférieur au taux français) et 65 % d'urbains. Les mutations sociales déterminantes sont donc depuis longtemps enclenchées et arrivent même à leur terme. Le phénomène nouveau c'est la chute récente du taux d'endogamie chez les jeunes générations (notamment en raison de l'influence culturelle des enfants d'immigrés tunisiens en France) qui rend possible la déstabilisation de la société et le bouleversement politique.

3. LA FAMILLE SOUCHE

Caractéristiques :
- Famille verticale, cohabitation de l'héritier marié et de ses parents.
- Inégalité des enfants : transmission intégrale du patrimoine à l'un des enfants.
Valeurs :
- Autorité et inégalité
- Ethnocentrisme / refus de l'universel
Principales régions concernées :
Belgique, Irlande, Écosse, Sud-ouest France, Alsace, Espagne du nord, Portugal du nord, Allemagne, Autriche, Japon, Suède, Norvège.

La famille souche porte en elle le principe d'inégalité avec sa transmission du patrimoine à un héritier et dans laquelle tous les individus n'ont pas une place et une valeur équivalentes dans la famille. L'autorité y est forte avec le maintien de l'héritier sous le toit des parents.

Ces sociétés sont caractérisées par un refus de l'égalité et donc de l'universalisme selon le principe : si les frères ne sont pas égaux, les humains ne le sont pas et les peuples non plus. Transposé sur le plan idéologique, on aboutit à des crises de transition où les idées de hiérarchie et de stratification sociale voire raciale dominent.

La famille souche engendre un culte de la différence. On constate que lorsque la famille souche caractérise une région à l'intérieur d'un ensemble national plus vaste, elle favorise le particularisme : les Basques, les Irlandais, les Catalans, les Occitans, les Flamands, le Québec, l'Alsace. Une belle liste de peuples à l'identité affirmée.

Par contre, quand la famille souche domine un plus vaste ensemble, elle sécrète une idéologie du « peuple supérieur », c'est-à-dire un nationalisme ethnocentrique voire dans sa forme démente, le nazisme. Pour E. Todd, l'émergence du phénomène idéologique le plus monstrueux de l'Histoire de l'humanité peut être analysée comme l'expression de la crise de transition allemande imprégnée des valeurs de la famille souche. La déstabilisation de la société allemande par l'alphabétisation, la chute de fécondité, la déchristianisation et l'urbanisation débouche sur une fixation sur la notion de « race » et sur un antisémitisme virulent qui permet à l'homme germanique de se définir par rapport au Juif, incarnation négative des vertus allemandes.

L’antisémitisme allemand n'est pas n'importe quel antisémitisme. E. Todd explique : « il n'est pas celui des chrétiens ou des communistes russes qui reprochent à Israël son refus de l'universel. Ce que le nazisme n'accepte pas, dans les années trente, c'est justement l'intégration finalement désirée par les Juifs européens. Les pogroms médiévaux ou tsaristes étaient dirigés contre une minorité revendiquant sa différence. Les chambres à gaz du vingtième siècle veulent éliminer un peuple au moment même où il accepte de s'intégrer aux cultures européennes, lorsqu'il veut devenir allemand en Allemagne, français en France, britannique en Grande-Bretagne » (La diversité du monde. p. 76).

Autre peuple de culture souche, le Japon a lui aussi connu une période d'entre-deux guerres marquée par une idéologie du peuple ethniquement pur et supérieur.

4. LA FAMILLE NUCLEAIRE ABSOLUE

Caractéristiques :
- Pas de cohabitation entre les enfants mariés et leurs parents.
- Pas de règle successorale précise : usage fréquent du testament.
Valeurs :
- Liberté et non-égalité: pas d'inégalitarisme strict
- Individualisme, refus du mélange : apartheid ou multiculturalisme
Principales régions concernées :
Monde anglo-saxon, Hollande, Danemark.

La famille nucléaire absolue se caractérise par un flou dans les règles d'héritage. Ce dernier est divisé librement, par morceaux avec un recours fréquent au testament. Ainsi, ce système familial repose sur un principe de non-égalité des enfants. Plutôt qu'inégaux, les enfants sont considérés comme différents. L'implication politique de cette situation est les enfants étant considérés comme différents, les peuples le sont également. Il y a donc ici une clé de compréhension de l'histoire du monde anglo-saxon qui se caractérise par un multiculturalisme ou un apartheid qui repose sur l'idée que les peuples différents doivent cohabiter mais pas fusionner : voir le colonialisme anglo-saxon ou l'histoire des États-Unis.

La structure familiale nucléaire absolue se caractérise également par un départ précoce du jeune adulte du foyer de ses parents. Cette pratique diffuse l'idéal de liberté individuelle dans la société. Elle éclaire par exemple le démarrage de la révolution industrielle en Angleterre où l'habitude de séparation familiale précoce a rendu peu traumatisant l'exode rural vers les villes et les usines, condition nécessaire du décollage industriel.

La famille nucléaire absolue a donc créé des sociétés à fort tempérament individualiste (voir le monde anglo-saxon). L’État y est vu avant tout comme une menace pour les droits de l'individu y compris dans sa version État-Providence. Ces sociétés sont donc allergiques au totalitarisme car l'absorption de la société civile par l’État y est inconcevable.

5. LA FAMILLE NUCLEAIRE ÉGALITAIRE

Caractéristiques :
- Pas de cohabitation entre les enfants mariés et leurs parents.
- Héritage strictement égalitaire entre les enfants
Valeurs :
- Liberté et égalité
- Individualisme, universalisme, méritocratie (égalité des chances)
Principales régions concernées :
France du nord, Italie du nord et du sud, Espagne centrale et méridionale, Portugal central, Grèce, Roumanie, Pologne, Amérique latine, Éthiopie.

Cette structure familiale est caractéristique du grand Bassin parisien, centre de l'histoire de France. Son analyse peut donc éclairer la construction de l’État-Nation français.

Au XVIIIe siècle, les valeurs de liberté (départ des jeunes adultes du foyer) et d'égalité (héritage strict entre les enfants) s'incarnent dans la Révolution française. Si les enfants sont égaux, les humains sont égaux et les peuples aussi. Au moment de la Révolution, ces valeurs de liberté et d'égalité caractéristiques du Bassin parisien s'opposent aux valeurs du reste de la France issues d'autres structures familiales.

Par exemple, la structure familiale nucléaire absolue du grand ouest donne naissance à la Chouannerie qui refuse l'intégration des habitants dans une armée nationale. L'opposition Montagnards / Girondins illustre le conflit entre un bassin parisien nucléaire égalitaire et un sud-ouest de famille souche défendant le fédéralisme contre les tentatives d'établir l'égalité sociale sur tout le territoire.

De manière générale, la structure familiale égalitaire a légué dans la société française l'idée que chacun doit partir dans la vie du même point (une même part de l'héritage) mais qu'ensuite les distinctions sont le reflet du mérite personnel. D'où l'omniprésence dans le discours politique français du principe d' « égalité des chances ».

Pour creuser l'analyse de la construction de la France et ses mécanismes de fonctionnement aujourd'hui, on peut renvoyer à L'Invention de la France, écrit avec Hervé Le Bras en 1981. Emmanuel Todd y explique que la France n'a pas d'unité anthropologique.

Cette diversité explique l'instabilité politique du XIXe siècle assimilable à un effet de balancier entre les principes d'autorité et de liberté. Finalement, la Troisième République vient achever la construction de l’État-Nation en traitant la diversité anthropologique par la création d'un État centralisé acceptable par tous.

Parce que la France n'a pas d'unité anthropologique et qu'elle est une fusion de peuples divers, E. Todd explique qu'elle n'a pas peur de la diversité et peut intégrer n'importe qui, le processus d'unité étant plus fort. Il développe cet optimisme dans Le destin des immigrés paru en 1994 et montre que l'intégration fonctionne bien mieux en France que dans les pays anglo-saxons de tradition nucléaire absolue ou en Allemagne de tradition souche.

Cette analyse de la France a été actualisée dans Le mystère français écrit avec Hervé Le Bras et paru en 2012. La France périphérique souche, dont le dynamisme économique et culturel a été libéré par la chute de sa pratique religieuse, serait en train de prendre le dessus aujourd'hui sur le bassin parisien nucléaire égalitaire et imposerait désormais ses valeurs en France.

Emmanuel Todd (Herodote.net, 25 mars 2015)

CONCLUSION

La compréhension des sociétés par l’anthropologie de la famille est la grande contribution d'Emmanuel Todd aux sciences humaines. Pourtant, dès les années 1980, cette hypothèse a été rejetée par l'Université...

Ce rejet s'explique par le contexte intellectuel de l'époque, à un moment où la science historique sortait du déterminisme marxiste et réhabilitait le rôle des acteurs : on reprocha à Emmanuel Todd de proposer un nouveau déterminisme mécanique alors que l'idéologie libérale renaissait de ses cendres.

C'est donc dans l'arène publique, sans que ses travaux soient débattus par les universitaires, qu'Emmanuel Todd alimente le débat intellectuel. Ses essais analysent le monde d'aujourd'hui à partir de l'hypothèse familiale. Ce sont des succès de librairie : L'illusion économique en 1998, Après l'Empire en 2002, Après la démocratie en 2008.

Pour E. Todd, même si les masses paysannes ont disparu depuis longtemps dans une bonne partie du monde, même si l'urbanisation est un phénomène universel et même si la famille nucléaire est la norme culturelle dans nos sociétés mondialisées, les structures familiales traditionnelles imprègnent encore les territoires au XXIe siècle.

Par exemple, comment comprendre l'état actuel de l'Union européenne sans percevoir que l'Allemagne, préférant la stratégie du cavalier seul rigide sur ses principes, est incapable d'assumer son rôle de moteur économique de l'UE dont le dynamisme pourrait profiter à tous, parce qu'y subsiste les valeurs anti-universalistes de la famille souche.

Nicolas Kaczmarek

L'auteur : Nicolas Kaczmarek

Nicolas Kaczmarek, professeur d'histoire-géographieNicolas Kaczmarek, né en 1982, enseigne l'histoire-géographie au collège Gustave Courbet, à Trappes (Yvelines). Il est titulaire d'un master d'Histoire contemporaine du monde colonial réalisé à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

Ayant goûté à l'oeuvre monumentale de l'historien Emmanuel Todd, aussi foisonnante que méconnue, il en a livré une synthèse remarquable de clarté aux lecteurs d'Herodote.net. Il anime le Cercle d'études toddiennes.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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