2 septembre 2015 - Aylan, « Le dormeur de la plage » - Herodote.net

2 septembre 2015

Aylan, « Le dormeur de la plage »

Sur une plage turque proche de Bodrum, une photographe a fixé sur la pellicule l'image d'un enfant de quatre ans rejeté par la mer, Aylan Kurdi.

Victimes d'un naufrage, l'enfant, son frère et sa mère tentaient de gagner l'Europe avec d'autres Syriens ayant fui leur pays en guerre.

Esthétique de l'horreur

La photo, d'une troublante beauté esthétique, nous rappelle Le dormeur du Val (octobre 1870), poème par lequel Arthur Rimbaud oppose la sérénité de la jeunesse à l'horreur de la guerre, en l'occurrence la guerre franco-prussienne :

Aylan sur une plage turque (The Independent)C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Quand l'urgence compassionnelle dénature l'engagement politique

L'image d'Aylan a fait la Une de tous les médias occidentaux, symbolisant à elle seule le drame que vivent des millions d'Orientaux, chassés par la guerre civile et en quête d'un avenir radieux en Europe ou en Amérique.

L'opinion publique s'est mobilisée en bloc. Elle s'est indignée de l'égoïsme des gouvernements occidentaux et a multiplié les collectes en faveur des réfugiés. La chancelière allemande s'est vue momentanément confirmée dans son choix du mois précédent d'accueillir tous les réfugiés « politiques » qui se présenteraient aux portes de son pays.

Ont été gommées du même coup les victimes de la barbarie islamiste : les chrétiens crucifiés, les filles yézidis vendues comme esclaves à Mossoul sans compter quelques milliers d'enfants comme Aylan tués sous les bombes. Il est vrai que les uns et les autres n'ont pas trouvé au bout de leur calvaire une photographe inspirée et des médias réactifs.

Entendons-nous bien, toutes les morts d'enfants sont un scandale, celle du petit Aylan... comme celles des centaines de jeunes Français anonymes massacrés chaque année par des chauffards.

S'il y a une différence entre elles, c'est que la première est un risque calculé qu'ont librement assumé les parents du petit Syrien. Un risque qui se quantifie : 1,5 pour mille. C'est le pourcentage de décès parmi les migrants illégaux qui franchissent la Méditerranée. Un risque somme toute « rationnel ». Il se compare par exemple au risque que prenaient les Français au début des années 1970 en montant en voiture : 16 000 décès et 200 000 blessures handicapantes par an, c'était pour chaque génération de 800 000 Français un risque mortel de 2 pour mille et un risque de blessure handicapante de 250 pour mille.

Cette analyse froide doit évidemment heurter quiconque s'en tient à la lecture de la presse, laquelle va au plus facile et au plus profitable en privilégiant l'émotion et les trémolos au détriment de la réflexion et de l'analyse. Elle est toutefois indispensable si l'on veut prendre la mesure exacte du drame migratoire et le gérer comme il convient, non par une politique compassionnelle qui l'amplifie et l'aggrave mais par une politique de fermeté qui seule peut le réduire en incitant les migrants à se prendre en charge au plus près de leur patrie (note).

Photo d'Aylan à l'appui, l'urgence de l'accueil des réfugiés a pris le pas sur la nécessité d'abattre l'hydre islamiste. Celle-ci est désormais perçue comme une fatalité dont il faut s'accommoder tout comme du dictateur inconnu qui règne depuis vingt ans en Érythrée en toute impunité et pousse vers les rivages de l'Europe des centaines de milliers de pauvres hères. 

Peu importe que la grande majorité des migrants soient des jeunes hommes en bonne santé originaires soit de camps de réfugiés (Turquie), soit de pays en guerre (Syrie, Afghanistan), soit de vilaines dictatures (Érythrée), soit plus simplement de pays pauvres (Niger, Sénégal...), qui ont voulu échapper au devoir de résister à l'oppression ou de travailler au développement de leur pays. Peu importe que le propre père du petit Aylan ait pu revenir dans sa ville de Kobané, en Syrie, preuve que sa fuite périlleuse relevait d'un choix plus que d'une obligation !

L'avenir dira ce qu'il en coûte aux peuples européens lorsque leurs dirigeants préfèrent la politique compassionnelle à la Realpolitik et se servent de la photo d'un enfant pour occulter leur impuissance face à la montée de la guerre, dans une Europe happée par le chaos moyen-oriental et africain.

Joseph Savès
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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