1er février 2026. Donald Trump n'est pour rien dans la soumission de l'Union européenne à Washington. Celle-ci résulte d'une politique menée avec constance depuis 1993 par les élites de France et d'Europe. Y a-t-il l'espoir d'un regain ? Il faudrait d'abord que nous retrouvions foi en nous-mêmes et en notre magnifique Histoire. Ce n'est pas gagné...
Sur France Inter, le 22 janvier 2026, Thierry Breton, ancien industriel, haut fonctionnaire, ministre et commissaire européen, en appelait au « patriotisme européen ». Il craignait que le président Trump se serve des partis d’extrême-droite européens, pour « mieux vassaliser l’Europe ». Mais on se demande bien ce que le gouvernement américain pourrait encore avoir à ajouter à la « vassalisation » de l’Union européenne !
Sans attendre l'intronisation de Donald Trump, les dirigeants français et européens ont œuvré avec constance et méthode à la déconstruction des États-Nations du Vieux Continent. L’actuelle présidente de la Commission européenne y a sans doute mieux réussi que quiconque, à parité avec le président de la République française.
Les uns et les autres ont agité le concept de « souveraineté européenne » pour mieux faire passer les abandons de souveraineté nationale. Ils ont aussi pris prétexte de la lutte contre l'islamisme, la Russie ou autre chose pour justifier la soumission au Pentagone et s'accommoder des mauvais tours de la Maison Blanche (affaire Aukus). Ils se sont abrités enfin derrière le dogme européen du libre-échange pour laisser les GAFAM (internet américain) faire main basse sur les services numériques européens, leurs bases de données et les revenus afférents.
La source de ces renoncements est aisée à identifier. Elle remonte à l'abandon de la construction européenne façon traité de Rome (1957) et aux illusions nées de l'effondrement de l'Union soviétique.

1957-1988 : succès en cascade du pragmatisme « romain »
Après la chute du nazisme, les ex-Alliés anglo-saxons et soviétiques sont entrés en « guerre froide ». Pour éviter que l'Allemagne de l'Ouest ne tombe sous la coupe du Kremlin, les Occidentaux renforcèrent leur liens économiques en créant la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) en 1950. Son succès conduisit en 1957 au traité de Rome et à la création de la Communauté économique européenne (CEE) : dans une Europe de l'Ouest déjà bien engagée dans la voie du progrès, il ne s'agissait plus de se protéger de la menace soviétique mais de mettre en place des outils propres à stimuler les échanges intra-européens et la production.
Ce pragmatisme s'affiche dans le traité. Il s'en tient scrupuleusement à la suppression des droits de douane entre États membres et à l'établissement d’un tarif douanier commun à l’égard des pays tiers (article 9 CEE, alinéa 1). Il n'y est pas question de négocier avec les pays tiers la suppression des barrières commerciales, encore moins de libérer les flux de capitaux.
Bien entendu, chaque État conserva sa souveraineté monétaire et cela permit une croissance économique forte et harmonieuse de chacun d'eux. À la fin des années 1980, la France talonnait ainsi l'Allemagne tant en ce qui concerne la richesse par habitant que l'industrie.
Dans les trois décennies suivantes, le Conseil européen multiplia les décisions porteuses d'avenir : Politique agricole commune, 1963 ; programme Airbus, 1970 ; Agence spatiale européenne, 1975 ; programme Erasmus, 1985 ; zone Schengen, etc. Toutes ces réussites furent le fruit de coopérations intergouvernementales entre divers États européens dont certains n'appartenaient pas à la CEE. La Commission de Bruxelles n'y prit aucune part.
En matière de défense et de diplomatie, chaque pays put mener la politique de ses intérêts. Sous la présidence du général de Gaulle, la France développa ainsi une force de dissuasion nucléaire « tous azimuts » et se retira du commandement intégré de l'OTAN sans que ses partenaires de la CEE et les États-Unis, au sommet de leur puissance, y trouvent à redire.
1988-... : impasses en chaîne du fédéralisme « maastrichien »
Voyant la fin de la menace soviétique, les Européens, François Mitterrand et Jacques Delors en tête, jugèrent urgent de renforcer les institutions européennes avec la signature de l'Acte Unique européen le 17 février 1986 puis du traité de Maastricht le 7 février 1992. Le 1er janvier 1993, l'Union européenne remplaça la CEE et le 1er janvier 1999, la monnaie unique (euro) entra en vigueur.
Convaincus de l'évidence universelle des bienfaits du libre-échange, les Européens inscrivirent celui-ci dans les traités de l’Union européenne avec impossibilité pour les États membres d’y déroger, quelle que soit la conjoncture. C’est ainsi que le traité de Maastricht de 1992 donna valeur constitutionnelle à « la suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs, ainsi qu'à la réduction des barrières douanières et autres… » (article 206 du TCE).
Par la suite et afin de contourner les réticences des peuples européens (référendums sur le traité constitutionnel, opposition au traité CETA, etc.), la Commission européenne étendit ses domaines d'intervention bien au-delà des limites fixées par les traités (santé, défense, industrie, etc.) avec des résultats pour le moins critiquables (interdiction des véhicules thermiques à l'horizon 2035).
Aveugles aux bouleversements géopolitiques et à la fin de la troisième mondialisation, en germe dès 2003, la Commission et les dirigeants européens ne varièrent pas d'un iota dans leurs convictions libre-échangistes, depuis l'intégration de la Chine populaire dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce) le 11 décembre 2001 jusqu'à la signature d'un traité de libre-échange avec l'Inde le 27 janvier 2026 en passant par le traité CETA avec le Canada et le traité avec le Mercosur (Amérique du sud), sans oublier, le 1er janvier 2005, le démantèlement des accords Multifibres qui limitaient les exportations chinoises de textiles !
En même temps, prenant acte de la fin de la guerre froide, les mêmes dirigeants se hâtèrent d'engranger les « dividendes de la paix ». Ils prirent pour argent comptant la thèse du politologue américain Francis Fukuyama selon laquelle la victoire de la démocratie marquait la Fin de l'Histoire (1992). Ils réduisirent à moins de 2% la part de leur PIB consacrée à la défense et déléguèrent surtout leur protection à leur grand allié américain, lequel maintint aux alentours de 3 à 5% la part de son PIB consacrée à la défense.
L’Union européenne victime de ses dogmes
Une génération a passé. Les Européens de moins de quarante ans n'ont rien connu d'autre que l'Europe maastrichienne, avec sa monnaie unique qui enlève aux États et aux Parlements démocratiques la maîtrise de la politique économique, avec ses cours de justice européennes qui se font un devoir d'homogénéiser les droits nationaux hérités d'un millénaire d'Histoire et font passer les droits individuels, y compris ceux des immigrants, au-dessus de « l'utilité commune » (article 1 de la Déclaration de 1789).
Ils se sont accoutumés aussi à une langue mâtinée de vocables américains, suivant en cela l'exemple venu d'en haut. Ainsi avec cette affiche de la maire de Paris qui souhaite la Bonne année à ses concitoyens dans la langue de Donald. Ainsi avec le président français quand il s’adresse en anglais à ses partenaires ou à l’opinion internationale.
Plus qu'une coquetterie linguistique, c’est l’aveu d’une hiérarchie acceptée, l’intériorisation d’une domination culturelle devenue si naturelle qu’elle ne se perçoit même plus comme telle.
Avec des États anémiés et des institutions supranationales dépourvues de légitimité populaire, l'Union européenne est devenue un bateau ivre à la merci des prédateurs, au premier rang desquels les États-Unis et la Chine. À la barre, ses dirigeants continuent de rêver à un fédéralisme calqué sur celui des États-Unis, en totale contradiction avec l'Histoire et l'anthropologie européennes... ainsi qu'avec la belle devise de l'Union : « Unie dans la diversité ». D'où leurs échecs à répétition.
La réduction des barrières douanières a contribué à la désindustrialisation de la France. Elle a plus généralement placé l'Europe en situation de grave dépendance sur des produits inattendus comme le paracétamol pendant l'épidémie de covid-19 (2020-2023). On en arrive aujourd'hui à ce qu'Emmanuel Macron et les autres chefs d'État vont quêter en Chine des transferts de technologie et des investissements, par exemple dans le secteur des batteries automobiles. C'est un retournement total par rapport à la fin du XXe siècle quand c'étaient au contraire les Chinois qui sollicitaient les Européens !
Plus inquiétant pour la liberté des citoyens et la souveraineté des États, l'Union européenne a laissé les entreprises américaines du secteur numérique, les fameuses GAFAM, s'imposer en maître dans nos entreprises, nos administrations et nos foyers. Elle a seulement essayé de les assagir en empilant normes et règlements, au contraire de la Chine, de la Russie et même du Brésil qui ont veillé à leur autonomie numérique. Visa et MasterCard assurent plus de 60 % des paiements par carte dans la zone euro, le palais de l'Élysée recourt aux services du cabinet de consultants McKinsey et toutes les données numériques des Européens sont désormais la propriété des géants étasuniens du cloud (note).
Est-il encore besoin d'insister sur la dépendance européenne à l'égard du secteur militaro-industriel américain ? Celui-ci fournit près de la moitié des équipements militaires de l'Union européenne (44%) avec en prime l'obligation pour les états-majors de solliciter la permission du Pentagone pour l'emploi de certaines armes comme les avions F-35.
La guerre en Ukraine a enfin considérablement renforcé la dépendance énergétique de l'Europe à l'égard du gaz naturel liquéfié (GNL) américain, venu en remplacement du gaz naturel russe...
« En coupant le robinet russe, l’UE a remplacé une dépendance par une autre. Les États-Unis fournissent actuellement 58% du gaz naturel liquéfié (GNL) consommé dans l’Union. D’ici à 2030, ce taux pourrait atteindre75% à 80%, » écrit Audrey Garric (Le Monde, 12 février 2026). « L’énergie est devenue un levier de chantage assumé pour l’administration Trump. Depuis des mois, Washington pousse l’UE à édulcorer ses réglementations climatiques (devoir de vigilance, règlement sur les fuites de méthane) en menaçant de suspendre les exportations de GNL ».
Fait aggravant, la population de l'Union européenne stagne et tend à diminuer et vieillir en accéléré en dépit de l'afflux d'immigrants africains. Rien de tel avec les États-Unis qui affichent la démographie la plus dynamique du monde moderne avec croissance supérieure ou égale à la croissance mondiale et une fécondité autochtone autour de 1,6 enfants par femme, seulement un peu dépassée par celle des immigrants sud-américains. Les écarts de population se resserrent avec 350 millions d'Étasuniens pour 450 millions d'Européens (2024).
Consciente de tout cela, c'est en vassale obéissante que le 25 juillet 2025, Ursula von der Leyen a rencontré le président Trump sur son golf de Turnberry (Écosse) et entériné ses demandes exorbitantes (droits de douane, achats d'armes, etc.).
Ainsi comprise, la soumission de l’Union européenne à la puissance américaine ne relève ni du complot ni de la fatalité. Elle est l’aboutissement d’un long processus de renoncement, mené au nom du libéralisme, de la modernité ou de la « fin de l’Histoire ».
Résister
Les citoyens d'Europe y peuvent-ils encore quelque chose ? Ou bien doivent-ils s'accommoder d'une plongée en abîme... comme les Chinois au début du XIXe siècle ? Je ne saurais le dire.
Quoi qu'il en soit, la première étape de la résistance doit passer par la prise de conscience de notre riche passé à nul autre pareil. Elle est un préalable indispensable à l'émancipation.
C'est à quoi je me suis essayé, il y a deux ans déjà, dans le cas spécifique de la France, avec le livre Notre Héritage, ce que la France a apporté au monde. Il s'adresse à tous les publics et en particulier aux plus jeunes. Son titre est à double sens. Il recense le legs de nos aïeux, grâce auquel nous pouvons poursuivre leur oeuvre. À défaut, il témoigne de tout ce que à quoi nous avons tourné le dos au profit du monde merveilleux de Donald.













Vos réactions à cet article
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Philippe (10-02-2026 16:34:44)
Grâce à la magie de l'IA, je tiens à votre disposition l'affiche de la Mairie de Paris en français.
J'aime beaucoup cette affiche mais l'utilisation de l'anglais m'a, comme vous, un peu énervé.
Jonas (06-02-2026 12:26:15)
Un jour monsieur Larané , vous ferez un article pour remercier Trump et Poutine d'avoir réveillé l'Union européenne. Une Union avachie et ramollie par quatre-vingts ans de paix. Bien avant Trump, monsieur Larané , Clinton et Obama avaient demandé a l'Union de commencer a penser a sa sécurité , on mettant un peu plus d'argent dans le budget de sa défense, sans compter toujours su les E.U . On les maudit le matin , puis on compte sur eux pour notre défense.
lb.dutignet (02-02-2026 16:09:50)
Bonjour
Article très intéressant , reposant sur une étude basée sur le temps long , ce qui met en évidence une perspective autrement plus instructive que bien des " enquêtes " sous la plume d"experts " le plus souvent démentis par les faits peu après .
On perd trop souvent de vue que les Etats sont , de près ou de loin (enfin pas trop) dirigés par les représentants des possédants , terriens pendant longtemps , commerçants par la suite , enfin financiers . Donc des entités disposant de moyens en numéraire considérable .
Aujourd'hui , les différentes formules permettant d'échapper à l'impôt ont atteint des dimensions démesurées , au point d'acquérir, si cela était recevable , des Etats entiers .
Et c'est le plus riche qui devient le plus fort et impose sa loi aux autres .
Donc , de nos jours les USA , depuis la Première Guerre Mondiale , par le biais d'abord du " cash and carry " puis le "pret-bail " et enfin le plan Marshall.
Les pays européens , dévastés par les destructions , n'ont pas eu d'autre choix . Et le fantasme de la " menace soviétique " a fait le reste . Aujourd'hui on agite le programme nucléaire iranien , après les " armes de destruction massives " irakiennes !
Ce qui est lamentable est le spectacle que donnent les élites européennes qui se précipitent pour faire la cour , si ce n'est se vautrer aux pieds d'un homme dont les postures rappellent Mussolini, et les argumentaires un Idi Amin Dada.Et qui les décrit de façon vulgaire et obscène, venant " lui lécher le c.."
Il est de bon ton de jargonner novlangue et anglicisme, preuve de son appartenance à l'élite , de dédaigner qui n'a pas fait de longues études.
Fait classique, les patriciens romains communiquaient entre eux en grec.
Puis au Moyen-Age ce fut la latin , voire encore le grec. Se souvenir d'un Etienne Dolet
voulant "hellèniser" le français, multipliant les doubles consonnes, les th et ph en veux-tu en voilà, de quoi traumatiser les élèves encore de nos jours.
Enfin, avec la création de l'Académie française , l'un d'eux fut bien décidé à créer une langue bien distincte du vulgaire, si méprisable.
A voir se comporter nos "dirigeants" devant un Trump si loufoque, on ne peut que se souvenir du mot de Lénine, parlant des "capitalistes" : "Ils nous vendront même la corde pour les pendre !"
P S : dans "Le Point" de ce jour, un article sur les façons des Grecs et des Romains pour rentabiliser leurs avoir -fruits de rapines insensées dans les territoires conquis- et leur assurer une rente confortable. "Nihil novi sub sole"
philippe lefevre (02-02-2026 11:14:16)
tres heureux de vous lire et d'être abonné à votre lettre
vous me confirmez dans mes analyses depuis très longtemps
Gérard (02-02-2026 05:43:15)
@Pierre Dubois Votre développement fleure bon l'élément de langage des services de la Commission. Il est en contradiction criante avec la réalité, comme Maastricht puis Lisbonne contredisent violemment leurs promesses. Nous étaient annoncées la réindustrialisation, la prospérité, la maîtrise de l'immigration, la sécurité, l'Europe-puissance.
Ces objectifs peinent pas à être atteints : c'est leur exact inverse qui se produit. Quant à la Russie, justement nous nous sommes associés, en forme de balle tirée dans notre propre pied, aux efforts américains pour l'attirer dans le piège de la guerre, dans sa défaite et son démembrement putatifs. Là encore, c'est l'exact inverse qui se produit, en même temps que l'affaiblissement de vos illégitimes institutions européennes ruinées par cette guerre ignoble, et, plus grave encore, en même temps que la paupérisation de la population européenne.
La population se préparant à flanquer dehors vos patrons bientôt, voilà qu'ils musellent l'opinion publique.
Votre modèle ne marche pas et il s'effondre plus vite que vous ne le pensez.
Filippo (01-02-2026 23:37:51)
Parfait. Il n'y a pas si longtemps j'écrivais les mêmes choses sur Lapisclamans
https://lapisclamans.com/2025/12/20/imperium-iii/
Yves Blanc (01-02-2026 22:12:34)
A six membres, fondée sur une vision commune d'un passé récent douloureux, l'Europe avait pour objet premier d'empêcher une nouvelle guerre en Europe de l'ouest. Avec le temps qui s'écoule, la mémoire collective qui oublie de génération en génération les guerres passées et leurs causes, , la "candeur" partagée par des sociétés qui pensent que "demain sera toujours encore mieux qu'aujourd'hui" et l'opulence qui est tenue pour garantie, après avoir "absorbé" tant d'autres pays au conditions et cultures si diverses jusqu'à réunir 27 membres, l'Europe n'a-t-elle pas perdu ce qui faisiat sa force ? Oubli de ce qui a présidé à sa fondation (une nécessité urgente), perte de la compréhension que seul un idéal commun et une même vision de l'avenir peuvent unir, l'Europe a-t-eel réellement encore un avenir ?
Pierre Dubois (01-02-2026 18:26:27)
La vision que vous proposez me semble passéiste, pessimiste et historiquement biaisée : elle lit le présent européen à travers le prisme du passé, focalisée sur Maastricht comme symbole et cause du déclassement européen. Cette obsession masque la résilience et les choix stratégiques réels de l’UE, qui doit composer simultanément avec des menaces multiples — Russie, États-Unis, Chine — tout en défendant les intérêts souverains de ses États membres. En réalité, loin d’être vassalisée depuis Maastricht, l’Europe apprend à se défendre, à peser collectivement et à renforcer sa capacité d’action dans un monde instable et multipolaire.
L’Union européenne n’est pas en chute libre depuis Maastricht. Elle traverse, comme toute construction politique inédite, une phase de recomposition stratégique dans un monde devenu plus instable, plus conflictuel et moins prévisible. Confondre ces tensions avec un effondrement relève moins de l’analyse que de la nostalgie.
L’Union européenne n’est pas « soumise » à Washington par nature ou par fatalité historique. Elle a fait, depuis 1993, des choix politiques assumés, souvent contraints par un environnement international profondément transformé. Les Européens doivent composer simultanément avec les États-Unis, la Chine et la Russie, des puissances dont les capacités économiques, militaires et technologiques dépassent de loin celles de tout État membre pris isolément. Ces contraintes expliquent la prudence, parfois critiquée, de la diplomatie européenne et l’importance d’une coopération transatlantique et multilatérale.
Lorsque Thierry Breton en appelle au « patriotisme européen », il ne s’agit pas d’un slogan creux, mais de la reconnaissance d’un fait simple : aucun État européen ne peut défendre seul sa sécurité ou ses intérêts stratégiques dans un environnement où la rivalité sino-américaine se renforce et où la Russie reste un voisin militarisé et imprévisible. Le patriotisme européen n’efface pas les nations ; il les prolonge et les renforce collectivement.
Contrairement à l’idée d’une déconstruction méthodique des États-nations, l’Union européenne reste fondamentalement intergouvernementale sur les sujets essentiels : fiscalité, défense, politique étrangère, régulation industrielle et protection sociale. La Commission européenne agit dans le cadre de mandats explicitement confiés par les États membres. Les comparaisons historiques avec la chute de l’Empire romain relèvent davantage de la rhétorique que de l’analyse institutionnelle.
La notion de « souveraineté européenne » n’a jamais consisté à nier les souverainetés nationales, mais à les mutualiser là où leur exercice isolé serait inefficace, en particulier face à de très grandes puissances. La politique commerciale commune, la régulation numérique, la protection des données (RGPD), la politique de concurrence ou encore les sanctions internationales montrent que l’Union peut tenir tête aux puissances mondiales et aux multinationales, y compris américaines et chinoises, là où un État seul ne le pourrait pas. Parallèlement, l’Europe a dû se préparer à faire face aux agressions russes, qui ne sont pas que théoriques : Crimée, Donbass en Ukraine, cyberattaques, campagnes de désinformation et pressions énergétiques rappellent la réalité du voisinage russe.
L’Europe des traités de Rome n’était ni parfaitement souveraine ni homogène. La croissance des Trente Glorieuses fut le produit de facteurs globaux et d’un environnement stratégique favorable. Les succès souvent cités — PAC, Airbus, ESA, Erasmus — ne résultent pas d’un rejet de l’intégration, mais au contraire de politiques communes préfigurant la coopération européenne à l’échelle élargie.
En matière de défense, l’autonomie stratégique française des années gaulliennes fut l’exception ; la plupart des États européens sont restés profondément insérés dans l’OTAN, hier comme aujourd’hui. Cette insertion, voulue en particulier par les pays autrefois soumis à la Russie, n’est pas une soumission : elle est une réponse rationnelle à la nécessité de se protéger collectivement contre des menaces extérieures puissantes.
Le traité de Maastricht n’a pas été une fuite en avant idéologique, mais une réponse aux transformations majeures du monde : mondialisation financière, fin de la guerre froide, élargissement à l’Est. La monnaie unique a apporté stabilité et crédibilité internationale, condition nécessaire pour agir sur le plan économique et stratégique.
Le libre-échange européen n’a jamais été absolu : protections agricoles, normes sanitaires et environnementales, filtrage des investissements étrangers et régulation numérique montrent que l’Europe agit de manière autonome quand ses intérêts vitaux sont en jeu. Le plan NextGenerationEU, la politique industrielle européenne et la montée en puissance du budget européen confirment que l’Union se renforce pour affronter les pressions combinées des grandes puissances.
Enfin, la question de la défense révèle plutôt un réveil stratégique, avec hausses de budgets militaires, coopération industrielle et débats sur l’autonomie stratégique. L’Union européenne n’est ni parfaite ni achevée, mais elle apprend à se défendre, à s’affirmer et à exister par elle-même — face aux États-Unis, à la Chine et aux menaces russes.
Pépé (01-02-2026 16:56:22)
Ça prend un solide coup de barre. Il faut réarmer et vaincre la Russie. Ça ne se fera pas du jour au lendemain, mais le courage des Ukrainiens, joint aux hésitations américaines nous donnent du temps.
Il faut aussi répondre à l’appel de Carney.
Michel J. (01-02-2026 15:48:15)
L’analyse me semble correcte, illustrée par des photos éloquentes.
Ne reste plus qu’à trouver un chemin collectif pour sortir de l’ornière en plein bourbier…!
Orsoni (01-02-2026 15:38:46)
Tout est dit
Rien à retirer
Les solutions pour sortir de l ornière existent et sont extrêmement simple
Je ne donnerai que les deux principales pour le long terme
D abord un système éducatif debarasse des scories idéologiques
Avec augmentation majeure du niveau des enseignants, bien plus que de leur nombre et des objectifs ambitieux de savoirs plus que de connaissances
Ensuite transformer l immigration en un levier de croissance culturelle avec une politique volontariste d intégration. Il n y a jamais eu de France du fond des âges il pourrait y avoir une France puissante de ses diversités demain.
Drouin Vincent (01-02-2026 15:12:58)
Comment l'Europe s'est elle-même soumise aux USA.
Cochin (01-02-2026 15:11:22)
Excellente synthèse de la dégringolade européenne et française. Ceci étant dit, et les choses étant ce qu'elles sont maintenant, soit on de cantonne à la critique et aux regrets, soit on positive, réagit et met en oeuvre nos meilleurs savoir-faire (ils sont très nombreux dans beaucoup de domaines) en retrouvant l'esprit de risque et d'entreprise si naturel aux Français et qui a fait leur force par le passé. Ne laissons pas aux politiques et à l'administration qui sont devenues incapables voire anti-françaises la responsabilité de notre futur.
jl (01-02-2026 14:43:38)
Votre développement et vos explications rejoignent le constat de Trump et de Vance sur l'Europe.