À partir d’une recherche érudite sur les semaines précédant l’accession d’Hitler à la chancellerie, le 30 janvier 1933, l'historien Johann Chapoutot entend nous mettre en garde contre un pouvoir macronien qui menace de s’effacer devant une dictature du clan Le Pen, consciemment et volontairement. Le leitmotiv de son dernier livre, Les irresponsables (Gallimard, 2025), est en effet que les nazis n’ont pas pris le pouvoir, mais qu’« on le leur a donné »...
C'est le politicien catholique Franz von Papen (1879-1969) qui a permis l'entrée des nazis au gouvernement. Du 1er juin au 3 décembre 1932, il fut l’avant-dernier chancelier avant Adolf Hitler, avant d'être brièvement remplacé par le général Kurt von Schleicher (1882-1934) pendant les dernières semaines de 1932 et les premières de 1933.
La nomination du chef de gouvernement revenait au maréchal-président Hindenburg, âgé de 86 ans. Mais Papen, intriguant avec Hitler, aurait circonvenu la « camarilla » qui gravitait autour du chef de l’État, sonnant le glas du gouvernement Schleicher.
Sur le socle de deux livres antérieurs, Le national-socialisme et l’Antiquité (2008) et La loi du sang (2014), Johann Chapoutot s’est bâti une position universitaire et assuré une réputation de « meilleur spécialiste français du nazisme ». Puis il s’est aventuré de plus en plus dans l’histoire immédiate, avec une chronique régulière dans Libération et un livre dénonçant le complotisme (Le Grand Récit / Introduction à l'histoire de notre temps, 2021).
Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? est son deuxième ouvrage rapprochant la politique et l’économie contemporaines de l’ère nazie, après Libres d’obéir qui, en 2020, tirait de grands effets de la place prépondérante d’un ancien cadre SS, Reinhard Höhn (1904-2000) dans la conception et l’enseignement du management après 1945. Le livre se veut non seulement éclairant mais thérapeutique, dans la lutte contre une maladie, le fascisme, qui minerait l’Occident en général et la France en particulier.
Le général Kurt von Schleicher eut-il pu arrêter Hitler ?
Ce résultat, selon Johann Chapoutot, devait beaucoup à un choix des élites politiques et économiques en faveur du nazisme, dont elles auraient partagé largement les idées et les objectifs. Car, à défaut de Hitler, l'alternative Schleicher était viable.
Sans en faire un saint, Johann Chapoutot attribue à cet officier politicien un immense talent politique, propre à sortir l’Allemagne d’une situation chaotique induite par la crise de 1929. Schleicher était notamment bien renseigné sur les dissensions internes d’un parti nazi au bord de l’implosion.
La figure bien connue de Gregor Strasser, un nazi de la première heure devenu un rival de Hitler, est ici complétée, au moyen de sources récentes, par celle de Wilhelm Frick, un autre poids lourd du parti, censé être au bord de la mutinerie.
Tous deux menaçaient d’entraîner dans leur scission une bonne partie des chefs régionaux, à partir d’un diagnostic : l’audience électorale des nazis, après une progression spectaculaire entre 1928 et le milieu de 1932, était en recul et il était temps de consolider les gains en participant au gouvernement, fût-ce en position subordonnée.
Un autre atout de Schleicher était la possibilité d’un virage à gauche par rapport à la politique d’austérité qui prévalait depuis 1930 (elle avait été inaugurée par le chancelier Heinrich Brüning), comme seule réponse à la crise, dictée par un patronat égoïste et peu imaginatif. Les chômeurs, notamment, en faisaient les frais, par une réduction drastique de leurs allocations. Le général avait l’oreille des syndicats et suscitait un certain intérêt dans le parti socialiste SPD, alors dominant à gauche.
Cette solution, proposée début décembre par Schleicher à Hindenburg, lui avait permis d’évincer Papen qui était pourtant un ami du vieux président. Mais elle tourne court entre le 23 et le 28 janvier par la faute, notamment, du parti socialiste, qui finit par refuser tout concours à Schleicher.
Le nazi Strasser, pour sa part, aurait été favorable à cette option qui l'aurait conduit à scinder le parti nazi et rallier au gouvernement une partie importante de son groupe parlementaire.
Mais le patronat avait clairement opté pour le tandem Papen-Hitler et Hindenburg, qui méprisait les nazis et leur chef, se serait laissé convaincre qu’il y avait là une solution pérenne, préférable au replâtrage provisoire des combinaisons de Schleicher.
Ne sous-estimons pas l’habileté manœuvrière de Hitler
La principale faiblesse de la thèse de Johann Chapoutot, déjà perceptible dans la production antérieure de l’historien, est la sous-estimation de Hitler. Tout d’abord de son habileté manœuvrière : ce qui est dit du talent de Schleicher et des leviers qu’il s’était assurés va comme un gant à Hitler. C’est surtout ce dernier qui pénétrait le jeu de ses rivaux par des espions et les manipulait par des émissaires discrets depuis le printemps 1932, avant de participer en personne aux tractations avec Papen, à partir du 4 janvier.
Chapoutot sous-estime le nazisme lui-même et sa force d’attraction, qui résulte à la fois de son idéologie et de l’édulcoration de celle-ci dans les discours d’un chef attentif aux aspirations de ses publics.
Il exagère par ailleurs la crise interne du parti nazi. L’historiographie classique la situe essentiellement sur le plan financier, par l’endettement résultant des campagnes à répétition, or Chapoutot minore cet aspect, prisonnier qu’il est de l’idée que le patronat aurait eu, dès les derniers mois de 1932, les yeux de Chimène pour ce parti.
Il répudie sur ce point, sans beaucoup d’arguments, les analyses documentées de l'historien américain Henry Ashby Turner Jr. qui a montré que les subventions des milieux d’affaires avaient afflué seulement après la prise du pouvoir (German Big Business and the Rise of Hitler, 1985).
En revanche, Johann Chapoutot hypertrophie l’aspect politique de la crise du parti nazi, le NSDAP, dans son intensité comme dans sa durée. La formation du gouvernement Schleicher avait bien créé un moment de panique, y compris chez Hitler, devant la menace d’une scission, mais celui-ci s’était vite ressaisi et avait repris son parti en main dès le 8 décembre 1932, provoquant la démission de Strasser et une réaffirmation générale de fidélité des cadres.
Il est possible que Strasser ait encore été disponible pour entrer dans le gouvernement Schleicher à la veille de sa chute, mais cette carte était loin de suffire, le virage à gauche ayant échoué devant le refus de coopération des socialistes du SPD. Par ailleurs, les velléités de dissidence de Frick sont mal établies, et Johann Chapoutot lui-même n’en mentionne aucun signe après le 12 décembre.
Une innovation centrale, mais erronée, du livre Libres d’obéir était l’affirmation que les nazis étaient hostiles à l’État et désireux de le remplacer par des « agences », ce qui aurait créé un profond chaos. Cette thèse sert ici pour rapprocher Hitler de Papen, qui aurait été un ultra-libéral soucieux, sinon de détruire l’État, du moins de limiter ses prérogatives et d’abolir un grand nombre de réglementations.
Johann Chapoutot s’inscrit ici, tout en l’accentuant, dans une tradition qui remonte au Béhémoth de Franz Neumann (1942) et a accouché de toute une école appelée fonctionnaliste, selon laquelle la politique du Troisième Reich était le fait d’une « polycratie » et la résultante des affrontements entre de nombreux centres de pouvoir.

La prise de pouvoir
Les conservateurs n'ont pas sciemment donné le pouvoir aux nazis. Ces derniers s'en sont bel et bien emparés à force de ténacité, de clarté dans leurs objectifs et de ruse pour les dissimuler ou en reporter la réalisation dans un avenir mal défini.
Le moment décisif se situe à la fin des négociations avec Papen. Elles sont longtemps indécises. Pour finir, Hitler se montre rassurant et très peu gourmand en portefeuilles ministériels pourvu qu‘on lui accorde la chancellerie. Il se contentera pour le reste de l’Intérieur pour Göring dans le gouvernement du Land de Prusse comme pour Frick dans le gouvernement du Reich. Mais ces postes stratégiques lui suffiront pour tromper ses interlocuteurs.
Il va prendre tout le monde de vitesse par une « mise au pas » (Gleichsschaltung) audacieuse. Dès le 1er février 1933, il élargit son domaine en obtenant d’Hindenburg une dissolution non convenue au départ : voilà qui fait de l’Intérieur un levier majeur, tant pour organiser les élections, fixées au 5 mars 1933, que pour corseter l’opposition, car le gouvernement Hitler est présenté comme celui de la « dernière chance d’éviter une guerre civile » et la police est fondée à saisir les journaux qui le critiquent, comme à disperser les meetings qui le contestent - ce qui sera fait avec mesure jusqu’à l’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, l’attribution de cet attentat au parti communiste déchaînant la persécution de toutes les forces de gauche.
Bibliographie
Henry Ashby Turner,German Big Business and the Rise of Hitler, New York, Oxford University Press, 1985,
François Delpla, 30 janvier 1933 : Hitler, la véritable histoire, Saint-Malo, Pascal Galodé, 2013.













Vos réactions à cet article
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Plotch (23-02-2026 16:03:38)
Le rapprochement entre le RN et Hitler est une hypothèse extrêmement grave, et elle devrait être très solidement argumentée. Herodote.Net nous a habitué à des travaux plus sérieux. Quand Serge Klarsfeld dit preferer le RN à LFI, il sait probablement ce qu'il dit.
Johann Chapoutot a fait des travaux intéressants mais j'ai peur qu'il soit obligé de flatter les puissants pour continuer à publier.
Gallud (22-05-2025 14:37:42)
Faire un parallèle entre Marine Le Pen et Hitler est inacceptable sur tous les points…de l’anti sémitisme à l’idéologie….Surtout que l’on peut constater que les menaces dénoncées depuis des années par le RN sont avérées…et que seule une union des droites pourra sauver la France, si c’est encore possible.
Rettig (22-05-2025 11:10:19)
Chapoutot écrit pour Libération, c'est dire son objectivité pour les faits historiques quand il faut les tordre pour comparer l'ascension au pouvoir d'Hitler avec ce que le dangereux président Macron fait risquer aux français. Je lui suggère de trouver des points de comparaison avec le démocrate Staline et l'amical Melenchon, par leur violence idéologique dont l'antisémitisme n'est qu'une partie immergée...
Cécil Artheaud (22-05-2025 04:32:06)
Johann Chapoutot me semble avoir raison de, je cite l'article "répudier ... sans beaucoup d’arguments, les analyses documentées de l'historien américain Henry Ashby Turner Jr. qui a montré que les subventions des milieux d’affaires avaient afflué seulement après la prise du pouvoir (German Big Business and the Rise of Hitler, 1985).
Il est établi que beaucoup de grandes entreprises allemandes ont financé l'arrivée de Hitler au pouvoir. Il faut lire à ce sujet le livre d'Eric Vuillard "L'Ordre du Jour", prix Goncourt, 2017.
Le parallèle qu'on peut établir entre ce soutien du nazisme par les milieux économiques , dès AVANT l'arrivée du nazisme au pouvoir et la situation actuelle dans laquelle on assiste à la montée de l'extrême droite me semble aussi très pertinent, car cette extrême droite bénéficie aussi du soutien d'une partie importante du monde économique, y compris en France.
Gramoune (21-05-2025 19:13:41)
Encore un article "d'historien " basé sur de la
science-fiction. Si..Si..cela est digne de l'histoire marxiste ou melanchoniste où toute
personne ou pensée de droite est fasciste ou
nazie.
Patmac (21-05-2025 18:32:50)
Bonjour a tout le monde.
On connaît l'obsession de Johann CHAPOUTOT , et on devine qu'elle est son positionnement politique.
Le commentaire me paraît beaucoup plus équilibré sur les conditions d'accès au pouvoir des Nazis.
Il me semble qu'on oublie les qualités extraordinaires d'orateur d'Hitler soulignés par le témoignage de tous ceux qui l'ont écouté. On voit clairement sur les photos et films de cette époque qu'il hypnotisait littéralement ses auditoires.
Par ailleurs, il venait combler une attente des Allemands toujours meurtris par le " diktat" de Versailles ce qui explique sans doute en partie l'étonnante adhésion aveugle d'un peuple parmi les plus développés de l'Europe de l'ouest.
Mr. LEROUX Patrick
Chouville (21-05-2025 13:22:48)
Cet article est très documenté et passionnant à lire.
Cependant, dans le contexte dans lequel il est présenté, il est fastidieux d'entendre, à tout bout de champ, et façon plus ou moins subliminale, ce rapprochement entre le RN et Hitler, ici dans le processus d'accès au pouvoir.
Ce genre de parallèle discrédite à mon sens plus ceux qui le font que la cible en question.
Alain CELSE (21-05-2025 12:27:13)
Excellent article. Cependant affubler du qualificatif infamant de "nazi" Gregor Strasser me gêne beaucoup : si, certes, il fut le n°2 du NSDAP, il en fut non seulement une des toutes premières victimes lors de la Nuit des Longs Couteaux, mais de plus sa mort en 1934 l'exonère de toutes les tragédies nazies postérieures.