La Révolution française est encore aujourd’hui, en France, un objet de piété. De l’école primaire au lycée, on l’enseigne comme une page de la Bible, avec dévotion. Les discours politiques s’en nourrissent comme d’un inépuisable réservoir de bondieuseries républicaines. La prise de la Bastille est notre Exode, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen notre Décalogue, la proclamation de la Ière République notre Terre Promise.
Les attentats nous menacent-ils que nous invoquons les valeurs de 1789, comme d’autres, jadis, le Credo. Le drapeau tricolore est notre Arche d’alliance : que nul ne l’offense, sous peine d’anathème.
Les images trompeuses du Serment du Jeu de Paume et de la Fête de la Fédération nourrissent la nostalgie d’une unité nationale qui nous échappe mais que nous sommes prêts à mimer artificiellement quand cela s’impose. N’étions-nous pas Charlie, il y a peu encore ? La Chute de la Royauté est évidemment celle de la tyrannie, qu’on se le dise ! Si Louis XVI était débonnaire, sa mort fut légitime, fait-on comprendre à nos élèves, tant elle allait dans le sens de l’Histoire.
Quant à nous, qui pourrions être tentés de nous plaindre des libertés qui se rétrécissent, nous voilà conviés à célébrer sur nos estrades l’avènement d’une ère nouvelle, dont l’élan émancipateur s’est généreusement répandu dans toute l’Europe, certes par le truchement des armées révolutionnaires, des annexions et des conquêtes.
Voici la fable révolutionnaire. Au moins est-elle propre à « faire nation », pense-t-on en haut-lieu. Parfois même, invoquer les mânes de la Révolution permet-il de se faire élire : n’était-ce pas le titre de l’ouvrage publié par Emmanuel Macron à la veille de son premier mandat, en 2017 ?
En ces temps de désintégration politique, ethnique et culturelIe, comment ne pas chercher dans l’Histoire les fondations de notre édifice national, quitte à se laisser duper par les déformations dont la mémoire a le secret ?
Fin connaisseur de la période révolutionnaire, de l’Empire et des monarchies constitutionnelles, l’historien Emmanuel de Waresquiel ne s’en laisse pas conter.
Le biographe de Talleyrand et de Fouché pratique depuis longtemps « l’histoire à rebrousse-poil ».
Chercheur à l’École pratique des Hautes études, il entreprend dans son dernier ouvrage, Il nous fallait des mythes ! (Tallandier, 2024), de déconstruire les images pieuses de la Révolution pour nous délivrer de l’amnésie qui guette notre époque furieusement pressée mais aussi des ruses et des travestissements du temps.
Cette enquête rigoureuse et passionnante, qui explore, sous la forme d’un kaléidoscope, les jeux de miroir entre l’Histoire et la mémoire, rend un précieux service à notre intelligence de l’Histoire comme à notre conscience nationale.
La sacralité républicaine
D’abord en nous permettant de remonter aux sources de la sacralité républicaine. Contre l’idée simpliste selon laquelle la Révolution aurait hâté l’avènement de la laïcité et rompu avec l’alliance du spirituel et du temporel, Waresquiel nous fait toucher du doigt le transfert de sacralité de l’Église vers la République.
Prononcé le 20 juin 1789, le Serment du Jeu de paume est devenu notre baptême républicain, occultant la formation de l’Assemblée nationale trois jours plus tôt, le 17 juin, objectivement plus importante puisqu’elle mettait un terme à la monarchie absolue.
« Toute cette journée est comme embellie par des moments de bravoure magnifiés à l’infini qui en brouillent sans cesse la lecture et placent la scène quelque part entre l’histoire et l’épopée », écrit Emmanuel de Waresquiel.
Dans une atmosphère de conjuration, les 440 députés du Tiers-État, auxquels se sont joints une poignée de clercs et de nobles, agissent comme si la salle était cernée par les troupes royales, alors qu’elle est plutôt sous la pression du peuple qui a envahi les rues attenantes et tente d’apercevoir la scène.
Le tableau que Louis David esquisse en 1791 fera beaucoup pour conférer à cet événement une dimension religieuse. L’auteur du Serment des Horaces (1785) y exalte l’unanimité des bras levés, à la mode romaine alors à l’honneur, mais il recompose la scène à sa manière et réécrit l’histoire : un demi-cercle parfait autour de la figure centrale de Bailly, le vent de l’Histoire soufflant dans les voiles, la prostration du seul député ayant refusé le serment, Martin Dauch, campé ici en traître d’anthologie, la ronde sacrée des ecclésiastiques au premier plan, Dom Gerle, absent ce jour-là mais dont la robe de bure d’un blanc éclatant est du plus bel effet, l’abbé Grégoire et le pasteur Rabaut Saint-Étienne, la disparition de Jean-Joseph Mounier, coupable d’avoir démissionné de l’Assemblée en octobre 1789.
Futur Conventionnel et régicide, Jacques Louis David bâtit son tableau comme un mythe, « une véritable entreprise révolutionnaire de sublimation du serment. » Au diable, la vérité historique, infiniment plus complexe ! La Salle du Jeu de Paume se transforme très vite en temple républicain, où l’on vient faire ses dévotions, reproduire le geste du serment, mimer l’unanimité fantasmée tandis qu’à l’extérieur les factions n’en finissent plus de se diviser.

L’unanimité de façade
Le mythe de l’unanimité révolutionnaire a lui aussi la vie dure. « L’unanimité de la Révolution n’a été que de façade et, pourtant, nous ne cessons de nous en réclamer. » On comprend facilement pourquoi. Comment imaginer que la démocratie, qui repose sur la loi du nombre, ait pu naître des infinies divisions de la vie politique française ? Il est plus simple et rassurant de brosser le portrait d’un peuple cohérent et uni face à ses adversaires.
La Fête de la Fédération, qui s’est tenue sur le Champ de Mars le 14 juillet 1790, en commémoration de la Bastille, avait cette fonction. On l’invoque encore régulièrement dans les discours politiques sans voir qu’elle est avant tout un mythe destiné à fonder l’unité révolutionnaire. Tout commence par une messe spectaculaire, présidée par Talleyrand, qui n’y croit guère, et trois cents prêtres en écharpe tricolore, célébrant un régime qui s’apprête à les dépouiller par la Constitution civile du clergé.
La Fayette, les députés, les fédérés, le roi se prêtent tour à tour à l’exercice du serment, dissimulant sous une apparente unanimité des divisions profondes et appelées à s’accentuer : les uns veulent s’assurer qu’on ne touchera pas à la Révolution, les autres qu’on ne la poussera pas plus loin.
Le chant du Te Deum vient clore cette mascarade politique et conférer à la Nation révolutionnaire le surcroît de sacralité dont elle a besoin pour se convaincre qu’elle existe et que rien ne peut la diviser.
Mais un an plus tard, la fuite à Varennes, rompt brutalement le charme de cette mystique nationale. Et le serment qui servait ici à unir, servira bientôt à exclure, les prêtres réfractaires, les royalistes, les Girondins… « Derrière le serment se cache l’hydre de la trahison et de la Contre-Révolution. Et, au bout du bout, la guillotine. »
Histoire et vérité
Il y aurait encore beaucoup à dire des mythes révolutionnaires sur lesquels notre mémoire nationale s’est construite. La conquête des libertés n’a pas toujours été aussi combative qu’elle le prétend : la Bastille s’est rendue sans que l’on n’ait besoin de la prendre. Et la geste révolutionnaire n’a pas toujours été très libérale, à moins de passer sous silence les 17000 guillotinés, les procès bâclés, la Vendée et l’énorme déchaînement de violence auquel la Terreur a donné lieu.
Waresquiel achève son étude en étudiant les batailles de Valmy (20 septembre 1792) et de Waterloo (18 juin 1815), à fronts renversés : la première qui se cantonna à un échange d’artillerie défensif fut transformée en victoire offensive, à verser au crédit de la Nation en armes, le seconde, qui fut une défaite magistrale, en partie due à une erreur d’appréciation stratégique, vint ajouter sa part de tragédie à la gloire napoléonienne, sous le motif fallacieux de la trahison.
La recherche historique est une école de vérité et de démystification. La Révolution n’échappe pas à cet exercice inconfortable. Est-il pour autant salutaire ? Les peuples, y compris celui de France, éprouveraient-ils le besoin irrépressible d’un « roman national » unificateur (dico) ?













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DURNER FRANCIS (19-11-2024 16:13:46)
Je trouve dommage que la révolution prenne autant d'importance dans le roman national et que on oublie les excès de la révolution et on exagéré les excès royaux, l 'histoire est toujours complexe les deux systèmes ont leur part d'ombres et de lumière et l'histoire de France se définit par ces 2 divisions antagonistes qui font de nous des français. et ne surnomme t'on pas le président de la République le monarque républicain .
Il me semblerait plus judicieux le 14 juillet de fêter la fête de la fédération moment de concorde plutôt la violente prise de la bastille.
Lorgnette (17-11-2024 23:50:59)
REVOLUTION FRANCAISE= Histoire d'une CONSPIRATION CONTRE LE PEUPLE
GERARD (17-11-2024 19:21:29)
Pas facile de connaitre et surtout de divulguer la globalité de l'histoire dans ce qui peut apparaitre les dessous
Bernard (17-11-2024 17:21:28)
Comme à tous les enfants de ma génération, la Révolution me fut présentée sur les bancs de l'école publique comme "le passage de l'ombre à la Lumière" (cf. Jack Lang deux siècles plus tard, en 1981, après l'élection de Mitterrand, mais là ce n’était plus une tragédie mais, comme la suite l’a amplement montré, une simple comédie…). Et puis, je me suis peu à peu informé en m’écartant des poncifs officiels et j'ai découvert les atrocités, les massacres inutiles, les sépultures violées de rois morts parfois plusieurs siècles et les restes de leurs cadavres dispersés dans une frénésie orgiaque et barbare, le génocide vendéen (la moitié de la population liquidée au nom des idéaux révolutionnaires, comme sous Pol Pot au Cambodge), la Terreur, le totalitarisme à l'intérieur et la guerre un peu partout en Europe... Bref, je suis un peu plus dubitatif aujourd'hui et s'il est vrai que "la Révolution est un bloc" (Clemenceau), à prendre ou à laisser, reste à savoir de quoi il est fait. Soljenitsyne a vu dans la Révolution française la mère de tous les totalitarismes et notamment de la révolution bolchevick en Russie en 1917 et de tout ce qui s’ensuivit, le goulag, les cents millions de morts (selon l’historien Stéphane Courtois), etc. Bref, quand j’entends aujourd’hui des politiciens invoquer « la République » à tout propos, comme si le terme de « France » leur écorchait la bouche, on me pardonnera une certaine méfiance…
ajperlaigue (17-11-2024 16:58:02)
C'est curieux cette manie (début de la note) de tout aborder par des renvois suggestifs à des expressions religieuses dont nous n'avons rien à faire dans ce genre de réflexion historique.
Cordialement
Joelza Ester Domingues (17-11-2024 15:51:58)
Excelente texto! A Revolução Francesa e seus mitos tornaram-se modelo para o mundo ocidental. Aqui no Brasil é tema obrigatório nas escolas secundárias, nos exames nacionais e no ensino superior. Na vida política, os ideais revolucionários são evocados pelos democratas e liberais. Refletir sobre os mitos da Revolução Francesa é refletir sobre as lutas e conflitos do presente, e buscar inspiração para encontrar solução para os radicalismos da atualidade.
Gramoune (17-11-2024 14:53:21)
La Révolution française est plus un mythe ou une fable, car l'histoire enseignée n'a retenu que la "grandeur", en oubliant toutes les atrocités (Terreur, famine..). Le pire c'est que la gauche (communiste ou LFI) continue à glorifier Robespierre.
Kernet (17-11-2024 14:17:57)
la Révolution française n’a jamais été un long fleuve tranquille pour toute personne un peu documentée sur cette période troublée , et loin de moi l’idée de nier les pires atrocités de la Révolution, mais je ne comprends pas le but recherché par cet article. Il me semble que le plus important a été la suppression de l’idée de la royauté de droit divin qui était le fondement de l’État comme l’avait rappelé le juriste Jean Bodin , pour basculer vers un État dont les représentants seraient ce que l’on va appeler les citoyens avec comme conséquence la suppression des fameux trois ordres qui verrouillaient la société française. Je n’irai pas jusqu’à citer le fameux adage du savant et de la lune , mais l’article s’en rapproche dangereusement
Edgard Thouy (17-11-2024 14:06:46)
Le travail de l'historien est toujours salutaire, aboutissant souvent à rappeler que la réalité ne fut pas, ou pas exactement, ce que les discours s'en réclamant ont voulu en faire.
Néanmoins, le besoin de mythe demeure, pour notre culture, notre civilisation qui est issue de la mythologie gréco-romaine, comme pour d'autres qui ont eu elles aussi besoin de fondations pour mobiliser les peuples.
Il demeure difficile d'évaluer ce que le besoin de croire a gagné ou perdu en passant de la religion à des versions plus ou moins laïques.
Histoire et vérité, interroge l'article. Quelle que soit la réalité, la diversité des interprétations lui survivra. L'exactitude, que l'on peut attendre de tout historien, n'est pas la vérité.
Comment distinguer ce qui est du regard que l'on y porte ?