Oppenheimer et nous

À cent ans de distance, les mêmes enjeux

30 juillet 2023 : quoi de neuf ? Oppenheimer ! Ce savant jamais fichu d’avoir le Prix Nobel est tout juste associé dans notre esprit à la bombe atomique. Entre 1942 et 1945, il a dirigé les scientifiques et les techniciens qui ont réuni les connaissances de l’époque pour fabriquer et tester la première bombe atomique.

Portrait de Robert Oppenheimer, 1944, Maryland, National Archives at College Park.Oppenheimer est à ce titre le « Prométhée américain », celui qui a donné le feu (atomique) aux hommes. C’est le titre originel du livre magistral que lui ont consacré Kai Bird et Martin J. Sherwin : American Prometheus.

Ce qu’on sait beaucoup moins, c’est que, devenu après la guerre la personnalité la plus populaire des États-Unis, Oppenheimer a usé de son influence pour plaider dans les instances gouvernementales en faveur d’un contrôle international des armes atomiques, en coopération avec les Soviétiques.  Cela lui a valu d’être socialement détruit par une « chasse aux sorcières » d’une extrême violence, en totale violation des règles juridiques.

Son biographe fait en conséquence le rapprochement entre Oppenheimer et un autre personnage que nous connaissons mieux : Dreyfus ! Juif patriote, issu d’un milieu aisé, détruit au terme d’une enquête inique et tardivement réhabilité sous la pression de ses amis et des démocrates, Oppenheimer est donc aussi par maints aspects le « Dreyfus américain ».

Il nous est donné aujourd’hui de découvrir ce destin hors normes d’une part à travers la biographie de Kai Bird et Martin J. Sherwin, aujourd’hui disponible en version française, d’autre part à travers le film que le cinéaste Christopher Nolan a tiré de cette biographie.

Disons-le tout de suite. L’un ne va pas sans l’autre. La biographie relate les succès et les échecs du savant ainsi que le « projet Manhattan », nom donné au programme industriel qui a conduit à la réalisation de la bombe d’Hiroshima.

Le film se présente comme une œuvre d’auteur. Il illustre tout ce qui sépare le langage cinématographique de l’écriture proprement dite. Tout en respectant scrupuleusement la biographie, il nous entraîne dans l’espace et le temps d’une façon apparemment débridée. C’est pourquoi il déroute les spectateurs (et les critiques) ignorants de l’histoire. Aussi avons-nous choisi de vous raconter celle-ci ou du moins les éléments qui vous aideront à mieux comprendre le film avant que vous n’alliez le voir ou même si vous l’avez déjà vu.

Des enjeux très actuels

Il y a un siècle, quand le jeune Oppenheimer entrait à Harvard (Massachusetts), la prestigieuse université comptait seulement quelques noirs mais imposait un quota pour limiter le nombre d’étudiants juifs, ceux-ci représentant déjà un cinquième des effectifs ! Dans sa lettre de recommandation pour Cambridge (Angleterre), le professeur Bridgman écrit : « Comme son nom l’indique, Oppenheimer est juif, mais sans les caractéristiques usuelles de sa race… » Aujourd’hui, Harvard s’impose à l’inverse un quota minimum de personnes noires et « racisées » mais l’esprit raciste de la démarche n’a pas changé.

Dans l’Amérique profondément ségrégationniste de l’entre-deux-guerres, les questions raciales ne mobilisent pas la jeunesse intellectuelle et aisée qui peuple les campus américains et dont fait partie Oppenheimer. Quant aux enjeux sociaux des États-Unis eux-mêmes, victimes de la Grande Dépression, on n’a pas connaissance qu’ils aient beaucoup mobilisé le jeune homme.

D’après ses dires, la moitié des étudiants et des enseignants, à Berkeley (Californie) et ailleurs milite alors au parti communiste ou en est proche, feignant d’ignorer – ou ignorant vraiment - que le modèle soviétique mis en œuvre par Staline et illustré par les purges, le goulag et la famine, n’a rien d’un camp de vacances !

Oppenheimer lui-même aurait lu en entier Das Kapital (en allemand) et les œuvres de Lénine ! De 1936 à 1942, il verse des sommes relativement importantes en soutien aux républicains espagnols mais aussi aux réfugiés victimes de la guerre d’Espagne et du nazisme allemand. De manière stupéfiante, lors de son audition de 1954, Oppenheimer explique : « Je ne considérais pas alors les communistes comme dangereux ; et certains de leurs objectifs déclarés me semblaient même désirables ».

D’aucuns y verront une similitude avec certaines mouvances contemporaines d’ultra-gauche. Plutôt que de se mobiliser contre les dérives du capitalisme financier et du consumérisme, elles promeuvent la délirante « théorie du genre », remettent la « race » au cœur de la politique et se montrent à l’égard de l’islamisme d’une mansuétude sans limite qui rappelle l’attitude de leurs aînés à l’égard du communisme soviétique.

Le « procès » dont est victime Oppenheimer en 1954 a aussi de troubles relents actuels. Voilà une société qui se présente comme le fer de lance du monde libre mais où une poignée d'individus dépourvus d'une quelconque légitimité démocratique va réussir à ruiner en quelques semaines la réputation d'un savant immensément populaire en étalant dans la presse sa vie personnelle et en répandant les commérages les plus incertains. Tout cela parce que ledit Oppenheimer, du fait même de sa popularité, est susceptible d'entraver les vues de ses détracteurs concernant la course aux armements et le développement de la bombe H. 

Comment ne pas songer aux penseurs actuels condamnés au silence par les réseaux sociaux et les cabales médiatiques en raison de leurs opinions divergentes sur des sujets hautement sensibles (souveraineté, la mondialisation, les frontières, les relations avec la Russie, etc.)?

On peut être sensible au débat sur la prévention de la guerre. Le physicien hongrois Leó Szilárd, réfugié à New-York, suspecte en 1939 les Allemands d'être en situation de produire la bombe atomique. Avec le concours d'Einstein, il presse le président Roosevelt d'engager des travaux dans cette voie. Il importe pour la sauvegarde de la paix que les démocrates obtiennent la bombe avant les nazis !

Mais après la défaite du IIIe Reich, le physicien comprend que la bombe n'a plus lieu d'être et se démène pour éviter qu'elle ne soit larguée sur le Japon, lequel est déjà virtuellement vaincu. Il demande au moins que les Soviétiques, encore alliés des Américains, soient informés des recherches sur la bombe, voire associés à celles-ci afin de les dissuader d'entrer dans une course aux armements qui pourrait être fatale à l'humanité. Encore une fois, il échouera dans cette tentative. On pourrait y voir un parallèle avec l'évolution des relations entre l'Amérique et la Russie au cours des deux dernières décennies, du partenariat à la guerre quasi-déclarée. 

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-07-30 17:45:38
Renovab (01-08-2023 11:11:07)

Lorsque l'on traite d'un sujet aussi important, le minimum est de ne pas en faire un navet.

Effets spectaculaires redondants qui deviennent inutiles, traitement du "procès Oppenheimer verbeux, touffus incompréhensible et qui n'en finit plus, scènes sexuelles qui n'apportent rien et long..long...long...
Un magnifique sujet maltraité, mal traité.
On se doit d'autant plus d'être exigeant !
Fuyez ! Et attendons la parution d'un vrai film sur ce sujet !

Michel (31-07-2023 17:15:26)

Dans l’ouvrage consacré à Robert Oppenheimer aux Éditions Seghers, tout en le qualifiant « d’un des plus éminents professeurs de physique de ce temps », l’auteur conclut à la page 155 que […] «rares aussi furent ceux ( les scientifiques) qui, comme Oppenheimer, se firent les pourvoyeurs de la chasse aux sorcières. »
Dans ces conditions toute comparaison avec l’affaire Dreyfus me semble inappropriée historiquement.

LILA (31-07-2023 17:09:36)

J'ai beaucoup aimé le film Oppenheimer, malgré un début un peu exalté et tonitruant.
Je n'avais pas encore lu bien sûr les commentaires de M. Larané que je partage.
Je vais le recommander à mes petits-enfants ados qui ne lisent pas!!!

Michel (31-07-2023 15:15:28)

Dans l’ouvrage consacré à Robert Oppenheimer aux Éditions Seghers, tout en le qualifiant « d’un des plus éminents professeurs de physique de ce temps », l’auteur conclut à la page 155 que […] «rares aussi furent ceux ( les scientifiques) qui, comme Oppenheimer, se firent les pourvoyeurs de la chasse aux sorcières. »
Dans ces conditions toute comparaison avec l’affaire Dreyfus me semble inappropriée historiquement.

orace369 (31-07-2023 07:33:48)

Bonjour,

film très déconseillé. Oppenheimer, le film à ne pas voir, il est filmé par un excité, le son, la musique sont trop forts pour cacher la vacuité du propos auquel on ne comprend rien (je ne sais pas ce que l'on peut comprendre quand on ne connaît rien à la vie de ce monsieur et aux premiers éléments de sa science et ce film fait tout pour embrouiller) et les scènes sont parfois (souvent) sans queue ni tête.
Tout cela pour donner l'impression que l'on relate la vie d'un grand homme et immense scientifique !
N'allez pas voir un truc qui ne reste qu'un truc à la mode.

Je passe vite à propos de la fatigante rengaine concernant les racisés ou pas racisés, si on causait tout de suite égalité, ces mots à la mode nous seraient épargnés. De plus le combat contre le racisme est hélas perdu depuis longtemps pour avoir user de servilité permanente avec les uns (les fachos de toutes obédiences) et les autres (les bornés et les intolérants) au profit des arrivistes tenant le haut de la scène.
Salutations

Herodote.net répond :
Nous partageons votre avis selon lequel il vaut mieux connaître Oppenheimer et le projet Manhattan avant d'aller voir le film ; c'est pourquoi justement nous nous sommes efforcés de donner à nos lecteurs toutes les clefs de compréhension. A lire avant d'aller voir le film.

Lludwina (31-07-2023 07:24:13)

Quand cesserons-nous de nous reprocher tout le malheur du monde ? Nous savons tous que l'Allemagne n'était pas loin d'obtenir la même bombe pendant que l'équipe de Oppenheimer y travaillait. Et quant à l'usage, ce sont les politiques qui en ont décidé : le Japon n'était pas du tout prêt à arrêter les combats. J'ai visité le Pentagone : c'était un hôpital à l'origine, destiné à recevoir les blessés de la guerre du Pacifique : il n'y a pas d'escalier, mais des rampes entre les étages. Il y avait déjà plus de 100 mille morts et plus de 250 mille blessés seulement dans le Pacifique, et on en prévoyait plus encore : les japonais auraient combattu jusqu'au dernier. Et nous savons maintenant la férocité et la cruauté de leurs expériences sur les humains en Chine ! Après une guerre mondiale qui a fait entre 60 et 70 millions de morts, ne croyez-vous pas que l'on puisse décider que 200 mille pour arrêter cette tuerie paraisse sage ? Nous ne cessons de juger les faits hors de leur contexte ! Les populations venaient d'avoir connaissance des camps de la mort allemands ! Comparé à 6 millions de morts dans ces camps ... !

GHILS (30-07-2023 20:03:17)

Dans l'en-tête, il ne s'agit pas du "contrôle des armes nucléaires" (lorsqu''elles ont été créées), mais de leur maîtrise, ce qui permet leur utilisation.

Jean MUNIER (30-07-2023 16:56:04)

Joseph OPPENHEIMER , est aussi descendant du juif SUSS , il y a un grand roman trahi par un film ignoble. Un autre physicien allemand , communiste réfugié au Royaume uni , FUCHS a livré aussi des secrets atomique à l' URSS .

Bernard (30-07-2023 15:55:58)

Je me permettrai deux observations, de nature très différente.

Tout d’abord, s'agissant des quotas de "minorités visibles" en vigueur désormais à Harvard et dans d'autres écoles US, il est permis de douter qu'avec de telles pratiques l'Amérique restera longtemps en mesure de faire face à son rival chinois. Et j’ajouterai sur ce sujet une note personnelle : devant me faire opérer à la fin de la semaine, j'espère que le chirurgien n'a pas été sélectionné seulement en fonction de son appartenance raciale, ethnique ou religieuse (encore qu’il me semble qu'on va tout droit vers une médecine communautaire, mais c’est un autre sujet).

Ensuite, s'agissant d'Oppenheimer qui, dans un grand élan humaniste, voulait partager l'avance américaine en matière nucléaire avec Staline, ce grand savant me parait s’inscrire parfaitement dans la lignée éternelle des professeurs Tournesol, géniaux dans leur domaine, mais de véritables enfants de chœur dès qu'ils s'aventurent en dehors de leurs équations.

Pépé (30-07-2023 13:59:24)

L’autoproclamé gendarme de l’humanité est le seul pays qui a utilisé la bombe atomique, deux fois plutôt qu’une. Sans oublier les bombardements apocalyptique de Tokyo, comme celui de Dresde par les Anglais. Les Nazis et le Japon avaient massacré des populations civiles, on leur rendait la pareille, alors qu’ils étaient virtuellement vaincus. Façon de montrer sa puissance. Faut quand même réaliser que la grande majorité de ces gens qu’on a ainsi massacré n’avaient aucune responsabilité (étaient peu ou mal informés) dans les exactions des pays de l’axe.

Kourdane (30-07-2023 13:24:49)

Je partage votre opinion ! Oui Joliot Curie avait emporté avec lui sa réserve d’eau lourde pour éviter qu’elle ne tombe entre les mains des troupes allemandes.
Oui les anglo saxons s’arrogent les faits historiques comme en 1945 ils feront venir aux USA les scientifiques nazis qui auront sévi dans les camps de concentration.

Rémy1106 (30-07-2023 13:19:18)

Dommage pour ces trop nombreuses comparaisons entre l’époque actuelle et celle d’Oppenheimer ; selon moi, elles n’ont rien à faire ici; je suis persuadé que beaucoup d’historiens seraient en mesure de soutenir la thèse inverse.

yves Gomez (30-07-2023 11:35:28)

J'apprécie tojours les commentaires d'André Larané. De la pertinence, du bon sens, de la lucidité sans langue de bois. La vision long terme, avec la conséquence, la remise en perspective. Bien que connaissant assez bien, le projet Manhattan, je n'avais que peu d'éclairage sur l'individu Oppenheimer. Merci de cet éclairage avant de voir le film.

Castel (30-07-2023 10:34:56)

On (les Anglos-Saxons) oublie toujours Frédéric Joliot-Curie qui était sur le point de concevoir la 1ère bombe atomique avec une longueur d'avance sur tous les autres pays. Ce grand scientifique donnera aux Anglais lors de la débâcle le projet de brevet bloqué par Daladier pillé ensuite par les anglo-américains qui ne s'en sont pas vantés. Il ira même jusqu'à faire parvenir à Londres au même moment l'eau lourde accumulée dans son laboratoire grâce au contrat qui le liait avec la Norvège.
En ce qui concerne la Russie, il s'impose de ne pas passer sous silence "Retour de l'U.R.S.S" et "retouches à retour de l'URSS" (publication à 150000 exemplaires) où André Gide décrivit dès 1936-37 son désenchantement et celui et de ses cinq compagnons de voyage (Jef Last, Louis Guilloux, Jacques Schiffrin, Pierre Herbart et Eugène Dabit) en dressant un juste réquisitoire contre le stalinisme. Quand on voulait on savait. le "J'ai choisi la liberté" de Kravchenko a également réveillé les foules dès 1946-1947 sans attendre 1954...

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