Coupe du Monde au Qatar

Le sport, otage et acteur de la politique

Ce dimanche 20 novembre 2022 a lieu la cérémonie d’ouverture de la Coupe du Monde à Doha, capitale du Qatar. Depuis plusieurs mois, une fraction de l’opinion publique occidentale conteste avec force le choix de cet émirat en plein désert pour l’organisation de la principale compétition footballistique : non-respect des droits humains et du droit du travail, gaspillage effarant d’énergie avec la construction de stades climatisés en plein désert…

Interpellé sur l’attribution de la Coupe du Monde au Qatar, le président Macron a déclaré qu’il « ne faut pas politiser le sport »… De fait, le sport est depuis toujours imperméable à la politique. Les enfants qui poussent un ballon sur un terrain vague ne s’en soucient pas davantage que les messieurs qui traînent leur caddie sur une pelouse bien lustrée ou les supporters qui regardent un match à la télé avec les copains.

Mais il en va tout autrement des grandes manifestations sportives. Celles-là sont depuis les origines les otages de la politique, de la diplomatie et de la politique de puissance.

Elles sont le reflet de leur époque comme le démontre la Coupe du Monde du Qatar : attribution de la Coupe sur fond de corruption massive, débauche d’argent et négation des contraintes écologiques, montée des pays non-Occidentaux et mépris ostensible des valeurs morales de l’Occident (droit des travailleurs, liberté religieuse et sexuelle, etc.).

La politique dans les stades

Quoi de plus politique que la renaissance des Jeux Olympiques en 1894-1896 à l’initiative de Pierre de Coubertin ? Cet aristocrate français de bonne famille a voulu ce faisant magnifier l’Occident à son apogée avec ses travers bourgeois et ses préjugés de sexe et de race. Il rêvait de forger un homme nouveau grâce aux vertus viriles du sport. Obligatoirement amateurs, les participants aux premiers Jeux Olympiques disposaient de loisirs et de revenus importants qui leur permettaient de s’entraîner comme il convient. Ils appartenaient tous à la haute société européenne et n'imaginaient pas d'entrer en compétition sur les stades avec des prolétaires. Il allait de soi aussi que les femmes n'avaient pas leur place dans les compétitions.

Sans surprise, tout bascule après la Grande Guerre qui a porté un coup fatal à l’arrogance de cette bourgeoisie européenne.

Les Jeux Olympiques renaissent une nouvelle fois de leurs cendres à Anvers, ville martyre de la Grande Guerre, et pour la première fois, il est décidé d’en exclure certaines nations pour raisons politiques. Ce sont les vaincues de la guerre : Allemagne, Autriche, Bulgarie, Turquie.

En 1928, à Amsterdam, alors que l’Occident baigne encore dans les « Années folles », un sponsor commercial s’introduit pour la première fois dans les Jeux. Il a nom… Coca Cola ! Le ver est dans le fruit…

La même année, Jules Rimet, président de la FIFA (football), décide de sortir le foot des Jeux et de créer une manifestation concurrente : la Coupe du Monde. Il rejette le faux amateurisme olympique et accepte les joueurs professionnels. La première Coupe du Monde a lieu en 1930 à Montevideo, en Uruguay, un pays non-européen, et les joueurs « de couleur » y sont admis ! C’est l’espoir pour les enfants des prolétaires de toute la planète d’accéder à la gloire et à la fortune.

Mussolini, fondateur du fascisme, est le premier dirigeant à saisir l’opportunité politique que constitue cette manifestation. Il obtient que la Coupe du Monde se déroule en Italie pour l’An XII de son « règne », soit en 1934. Huit stades sont construits pour l’occasion et la victoire en finale de l’Italie face à la Tchécoslovaquie va magnifiquement servir la propagande du régime.

Hitler, alter ego et rival du Duce, suit son exemple.  En 1936, le Führer profite à son tour des Jeux Olympiques de Berlin pour célébrer la gloire de son régime, sans faire plus de cas que l’émir du Qatar des protestations massives venues des deux rives de l’Atlantique nord.

Depuis la chute du nazisme, ni les JO ni la Coupe du Monde n’ont échappé aux bourrasques de la politique. Pour le meilleur (le « miracle de Berne » qui consacre en 1954 le retour de l’Allemagne fédérale dans le concert des nations) et pour le pire (attentat meurtrier contre les athlètes israéliens à Munich en 1972). Notons qu’à Munich, les autorités ne se sont pas grandies en reprenant les Jeux après le drame comme si de rien n’était…

Ces manifestations internationales sont aussi le lieu privilégié où se révèlent et s’expriment les grandes revendications de l’heure. C’est à Munich que l’Occident a pris conscience du drame palestinien. C’est à Mexico, quatre ans plus tôt, que les sportifs noirs étasuniens ont dressé le poing à la face du monde pour clamer leur révolte face à la ségrégation.

C’est encore au Mexique que, de façon plus souriante, en 1986, Maradona offre la Coupe du Monde à son pays en marquant un but contre l’Angleterre, belle revanche après l’humiliation de l’Argentine dans la guerre des Malouines. Et en 1960, à Rome, un Éthiopien remporte pour la première fois le marathon, par un joli pied-de-nez à l’ancienne puissance coloniale.   

Le plus souvent, JO et Coupe du Monde sont perçues par les nations hôtes comme l’occasion d’affirmer leur arrivée à l’avant-scène mondiale. On l’a vu avec les JO de 1964 à Tokyo, 1976 à Montréal, 1988 à Séoul, 1992 à Barcelone, 2008 à Pékin. On le voit aujourd’hui avec la Coupe du Monde à Doha.

À Montréal, plusieurs nations africaines boycottent les JO au prétexte qu’une équipe néo-zélandaise ont accompli une tournée en Afrique du sud, alors sous le régime de l’apartheid (dico). Quatre ans plus tard, ce sont les nations pro-américaines qui boycottent les Jeux de Moscou pour protester contre l’invasion de l’Afghanistan. Alors, pas politique, le sport ?…

Too big to survive ! (« Trop gros pour survivre ! »)

Pour être juste, rappelons que la politique n’affecte que les grandes manifestations internationales. Elle épargne le Tour de France ou encore la Route du Rhum, ainsi que les championnats de tennis, de golf ou encore de Formule 1, lesquels sont sans doute jugés trop élitistes pour présenter un enjeu politique.

Mais toutes ces manifestations sans exception sont rongées par un autre mal, sans doute plus grave que la politique : l’argent ! Sans surprise, c’est dans les années 1970 qu’il s’impose dans le sport comme dans les sociétés occidentales. Cette décennie voit la classe politique se convertir au capitalisme financier ou néolibéralisme (dico). Elle voit aussi l’arrivée en 1974 du Brésilien João Havelange à la tête de la FIFA et en 1980 du Catalan Juan Antonio Samaranch à la présidence du Comité International Olympique. L’un et l’autre vont développer à outrance le sponsoring commercial en violation ouverte des règles de leurs institution. Les Jeux d’Atlanta de 1996, supervisés par Coca Cola et CNN, en sont la manifestation la plus notable.

Depuis l’arrêt Bosman de la Cour de Justice européenne, en 1995, la spéculation s’est aussi introduite à grand fracas dans le football professionnel. Les salaires des joueurs atteignent des niveaux obscènes (sans pour autant susciter l’indignation des partis politiques). Les équipes des grands clubs n'ont plus d'attache territoriale ou nationale et, de plus en plus, il en est de même de leurs supporters ! Les fans des clubs Arsenal, Liverpool, Tottenham, Real, Barça, PSG... se recrutent dans le monde entier et l'on peut imaginer un jour ces clubs réduits à une marque mondialisée !

Mêmes abus dans les grandes manifestations sportives, y compris dans la Route du Rhum, devenue un grand Barnum commercial. Comment s’étonner avec cela que ces manifestations ne fassent aucun cas des impératifs écologiques ?

On peut seulement espérer que ces entreprises financières, spéculatives et commerciales ne s’effondrent un jour prochain, victimes de leurs excès et que l’on en revienne à plus de mesure et de décence. Déjà l’on voit les grandes marques soucieuses de ne pas trop s’afficher à Doha pour ne pas abîmer leur image auprès des opinions publiques occidentales qui représentent encore une grande part de leurs profits.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-11-20 18:22:57

 
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