Face à la puissance

La « transition énergétique », une aberration historique

Maître de conférences à Dijon, François Jarrige est historien des sciences et des techniques. Il a publié en 2017 avec Thomas Le Roux La Contamination du monde (Seuil). En 2020, il a aussi publié avec Alexis Vrignon : Face à la puissance, une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel (La Découverte). Ses travaux l'amènent à dénoncer la « transition énergétique » telle que promue par les gouvernants européens. Il y voit une mystification destinée à préserver le « modèle » de société à l'origine du dérèglement climatique actuel (note). 

Notre addiction aux énergies fossiles n'est pas une fatalité. François Jarrige y voit le résultat d'une succession de choix conscients en faveur des énergies fossiles depuis un siècle et demi, au détriment de solutions alternatives et variées, incluant les énergies traditionnelles (bois, hydraulique), les énergies renouvelables (éoliens)... ou pas d'énergie du tout (marche à pied).

« À partir du XVIIIe siècle, toutes les sources d’énergie sont mobilisées pour répondre à la poussée démographique et à l’accroissement des productions, écrit-il. Dans ce mix complexe, le charbon progresse particulièrement vite dans certaines régions, en incarnant de plus en plus le progrès et l’avenir. Avant les années 1860-1870, sa domination demeure cependant fragile en dehors de l’Angleterre et de la Belgique... » Ce « mix complexe » est illustré par exemple par les six millions d'éoliennes rustiques qui ont permis à la fin du XIXe siècle de pomper de l'eau dans les plaines du Middle West américain pour irriguer celles-ci et élever du bétail.

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, le charbon va devenir hégémonique avant d'être relayé et complété par le pétrole. « En Europe, le pétrole ne commence à s’imposer comme un enjeu stratégique majeur qu’en 1911, avec la décision de Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, d’y convertir la flotte de guerre britannique. Les navires sont beaucoup plus rapides que ceux qui fonctionnent encore au charbon. Avec cette décision, la Grande-Bretagne devient toutefois tributaire des gisements du Moyen-Orient. La guerre de 1914-1918, première guerre énergétique globale, accentue cette dépendance au pétrole en en faisant une ressource essentielle des appareils militaires, » écrit François Jarrige.  « La Première Guerre mondiale marque l’aboutissement de la course aux énergies fossiles initiée au XIXe siècle. Elle inaugure aussi la victoire du camion sur la locomotive. Les armées s’équipent en véhicules propulsés à l’essence au moment où les besoins militaires conduisent à privilégier le choix de la puissance. En 1914, le corps expéditionnaire britannique en France ne dispose que de 827 voitures ; à la fin de la guerre, il possède 56 000 camions, 23 000 voitures et 34 000 motos. »

Si la Première Guerre mondiale inaugure le règne de l'automobile, la Seconde inaugure celui de l'avion. Le développement de l'aviation commerciale et de loisir est sciemment encouragé par la convention de Chicago qui impose à tous les Ètats dès 1944 de commercialiser le kérosène au prix coûtant sans aucune taxe d'aucune sorte (note). Quatre-vingt ans après, dans un contexte radicalement différent, cette détaxation apparaît comme un pousse-au-crime (et une injustice sociale) en permettant à toutes les catégories aisées de la planète de voyager à très petit prix... Pourtant, ce principe paraît si bien acquis qu'aucun État ni aucun parti ne songe à demander son abrogation.

Aucun ne remet en cause non plus une organisation de la société entièrement organisée autour de l'automobile, avec tous les inconvénients que l'on constate aujourd'hui (pollution, saturation des espaces naturels, climat). Ce n'est pas faute d'avoir été prévenus. Bien avant qu'émerge l'enjeu climatique, des historiens (Lewis Mumford), philosophes (Ivan Illich) et économistes (Alfred Sauvy) ont entrevu l’impasse du tout-automobile. L'Américain Lewis Mumford déplorait déjà il y a soixante ans que « tous les modes d’existence soient organisés en fonction de l’usage d’une voiture personnelle » (La Cité à travers l’Histoire, 1961).

Aujourd'hui, les constructeurs présentent l’automobile électrique comme un transport propre, note l'historien François Jarrige. Mais c'est afin de maintenir la prééminence de l’automobile dans l’organisation sociale. Dans les faits, s’il n’y a pas de pollution ni d’émission de gaz carbonique au niveau de l’automobile, ces inconvénients sont reportés en amont, dans la conversion des énergies primaires en électricité dans des centrales le plus souvent thermiques ou nucléaires. Cela n'est pas nouveau. À chaque génération depuis au moins un siècle, on nous fait rêver avec la promesse d’un convertisseur propre qui nous permettrait de faire l’économie d’une révision de notre mode de vie.

L'impasse de la « transition énergétique » européenne

Depuis les années 1980, les pays développés ont pris conscience du risque climatique. Face à ce risque, la logique est imparable :
• L'humanité est menacée par le réchauffement climatique,
• Ce réchauffement est induit par les émissions de gaz à effet de serre liées aux énergies fossiles,
• Il importe donc de réduire ces émissions à l'échelle de la planète si l'on veut limiter le réchauffement.

Là où la logique déraille, c'est dans le quatrième terme posé par nos gouvernants, en France et en Europe :
• Pour diminuer à l'échelle planétaire les émissions de gaz à effet de serre, il faut (et il suffit) que nous fassions tout notre possible, en France et en Europe, pour remplacer les énergies fossiles par des énergies « propres » (de préférence non nucléaires !).
En vertu de quoi nos gouvernants promettent la « neutralité énergétique » à l’horizon 2050 à coup de subventions massives qu'il faudra payer par un accroissement tout aussi massif de la pression fiscale, au détriment des revenus disponibles. 

Cette promesse se heurte à deux écueils :
• Nos solutions sont vaines si elles n'ont pas valeur d'exemple pour les autres régions du monde (92% de l'humanité) ; or, c'est le cas des subventions et des aides fiscales, impensables dans les pays émergents qui s'alignent à grande vitesse sur notre mode de vie sans disposer pour autant d'un système fiscal fiable et efficace,
• Plus gravement, depuis une vingtaine d'années, nous sommes demandeurs de produits de plus en plus énergivores ; ils conduisent à une consommation toujours croissante d'énergies fossiles, soit sur notre sol, soit en Chine où sont fabriqués la plupart de ces produits : SUV, mobiles 4G et vidéos, home-cinémas, frigos connectés, internet, croisières et voyages en avion, etc. ; le phénomène est en passe de s'emballer avec l'arrivée de l'internet 5G et du métaverse (les mondes virtuels), très gourmands en énergie (d'ores et déjà, les cryptomonnaies, qui n'ont d'intérêt que pour les transferts d'argent illégaux, consommeraient 0,5% de toute l'énergie mondiale).
Il n'y a aucune chance que les nouvelles énergies renouvelables (éoliennes, photovoltaïque), dont la fabrication est elle-même très coûteuse en énergie et en minerais, puisse ne serait-ce que couvrir cette demande.

L’histoire des énergies est l’histoire d’un empilement des énergies, anciennes, nouvelles et futures, rappelle François Jarrige. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la consommation d'énergies fossiles, en particulier le charbon, continue d'augmenter fortement dans le monde (Inde, Chine, Indonésie, etc.). On n'a jamais brûlé autant de charbon et de pétrole qu’en 2020 malgré la relative percée des énergies dites renouvelables : nucléaire, éolien, solaire, etc.

Au de ces réalités, la diminution des émissions planétaires de gaz à effet de serre appelle deux réponses, ni plus ni moins :
• Il faut et il suffit que nous diminuons nos consommations d'énergie (électricité, chaleur, carburant) sans altérer le bien-être de chacun et par des solutions d'application universelle.
Peu importe l'énergie primaire qui est à l'origine de ces consommations. Dès lors que ces dernières diminuent, il est aisé en amont de choisir les installations que l'on va démanteler (centrales au charbon ou au gaz, puits de pétrole, centrales nucléaires...).
• En prime, si l'on peut sans coût excessif remplacer des installations émettrices de gaz à effet de serre par des éoliennes ou des photovoltaïques, c'est tant mieux. 

Suivant les observations de François Jarrige et de bien d'autres, cet objectif demeure accessible sous réserve de réviser nos choix de société (tout-automobile et consumérisme à outrance).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-09-04 04:54:05
Almonit (15-09-2022 19:32:59)

@Dian: Je ne écris que très mal le francais, excusez les fautes. Veuillez faire la calculation votre-meme, une addition de 16 milliards de tonnes par ans (en fait ce sont plus que 30 milliards par ans d'emissions maintenant) pendants quelques décennies suffit pour faire croitre les 3200 gigatonnes CO2 à une facon non négligeable.

Dian (05-09-2022 14:31:02)

L’auteur de l’article écrit « Ce réchauffement [climatique] est induit par les émissions de gaz à effet de serre liées aux énergies fossiles ».
Je suppose qu’il parle ici du CO2. En ce faisant il répète un thèse avancée sans preuves par le GIEC. Je cite ci après Cristian Gerondeau dans son livre « Les douze mensonges du GIEC ».
« Le stock actuel de CO2 dans l’atmosphère, qui seul peut avoir une influence sur le climat, s’élève à 3 200 milliards de tonnes. Les émissions mondiales de CO2 ne croissent annuellement que de 16 milliards de tonnes (1/200e) et les évolutions de ces émissions ne peuvent influer que très lentement sur le stock.
Le CO2 présent dans l’atmosphère ne représente cependant que 0,04% de celle-ci, et la proportion a été beaucoup plus importante sans inconvénient dans le passé lointain de la planète ».
« Il est temps que le pays de Descartes porte à nouveau la voix de la raison face à un monde qui l’a perdue et qui désespère » 
Ces deux opinions diamétralement opposées se passent de commentaires et laisseront le lecteur faire son propre jugement sur les billevesées de la religion écologiste.

Philadelphie (05-09-2022 09:59:18)

Dans cet article beaucoup d'affirmations sont discutables mais l'une ne l'est pas et c'est que le reste de la planète n'a pas les moyens de financer une quelconque transition énergétique. La conclusion que l'on doit en tirer est qu'il faut autant se préparer à l'élévation des températures qu'à investir dans la transition énergétique et que pour cette dernière il serait avisé de privilégier notre indépendance sans se réfugier dans la mono source. Et pour se faire il faudrait que les politiques et les médias arrêtent de confondre sources d'énergie et vecteurs d'énergie. Les deux sont nécessaires mais n'ont pas le même usage. Si les politiques doivent avoir le dernier mot sur une politique de transition énergétique, ils doivent s'appuyer sur les experts scientifiques sans biaiser leurs rapports comme on l'a fait avec l'Ademe, agence de la transition énergétique en nommant à sa tête un non scientifique, docteur en droit, mais surtout engagé à EELV. Le rapport que l'Ademe sur le sujet de la transition énergétique démontrait que l'on pouvait se satisfaire à "niveau de vie comparable" d'avoir que des énergies renouvelables. Il a servi de base au plan gouvernemental avec les résultats qui ne sont plus nécessaires d'expliciter aujourd'hui.

BOURENE (05-09-2022 09:09:48)

En réponse à Marché-Latour; je viens de relire mon texte et je reconnais les fautes de français et d'orthographes ... J'en suis vraiment honteux.
Je voudrais aussi compléter mon propos; et tout d’abord, loin de moi l'idée de refuser les énergies renouvelables intermittentes, mais j'ai l'impression qu'une fois encore on a mis "la charrue avant les bœufs"; on en a vu les effets en Allemagne en 2019, comme je le disais précédemment, et on le voit en ce moment en Californie où la recharge des batteries des voitures électriques n'est permise qu'à certaines heures car la production d'électricité n'est pas suffisante ! Il faudrait donc (ce n'est pas du "y'a qu'à faut qu'on"), préparer les infrastructures, c'est-à-dire, développer en priorité une industrie de développement de stockage d'énergie par batteries ou super condensateurs (mais cela doit se programmer pour prévoir des installations localisées ou mutualisées)... Ensuite augmenter rapidement l'installation de bornes de recharge de puissance pour les véhicules électriques. Ne pas oublier que l'autonomie donnée est à "pleine" charge; or s'il est assez rapide d'atteindre 90% c'est beaucoup plus long pour arriver à pleine charge.
Enfin (mais il aurait bien sûr beaucoup plus à discuter) arrêter de donner des puissances installées pour des systèmes intermittents car le facteur de charge c'est à dire le rapport entre le nombre d’heures de fonctionnement à puissance nominale de l’éolienne et le nombre d’heures d’une année (8760 heures/an) est, pour les éoliennes, inférieur à 25% en attendant l'offshore… Mais ceci n’est qu’une moyenne et donc à certaines périodes c’est 0 kWh produits ! Quant au photovoltaïque, il varie d'environ 10% en hiver à presque 20% en été plus les variations jour - nuit. Il faut donc préparer les réseaux devenus difficiles à équilibrer à cause de multiples points sources à production ce qui ne peut être réalisé qu’en utilisant des systèmes à intelligence artificielle plus complexes.
Autrement dit avec les énergies dites renouvelables on multiple les difficultés. Il y a effectivement des solutions comme je viens de le dire mais ce n’est pas un problème à traiter à la légère et il ne suffit pas d’installer des champs d’éoliennes ou de panneaux solaires pour résoudre cette question essentielle de notre futur énergétique tout en sachant qu’il est impératif de conserver une ou des énergies pilotables au moins tant que le stockage d'énergie n'est pas complètement résolu.

xguillaud (05-09-2022 04:35:38)

Qu'il y ait eu des erreurs sur les questions énergétiques, c'est certain. Par contre, la question fondamentale, c'est que doit-on faire maintenant ?
La solution est multiple et complexe. La diminution de la consommation d'énergie en fait partie mais ne peut, en aucun cas, être présentée comme la seule solution.

xuani (04-09-2022 17:15:55)

Mais non ce n'est pas du "y a qu'à", vivre avec moins c'est se faire une nouvelle philosophie de vie et vivre bien mieux qu'en courant après le SUV rutilant et en allant passer le WE à 5000 km de chez soi... Et ça, ce n'est pas "Y a qu'à", cela demande de la réflexion et le développement d'une capacité de retour sur soi et de questionnement. En sommes-nous encore capables?
On raconte que Socrate, parcourant le marché d'Athènes, s'exclamait avec ravissement "Que de choses dont je puis me passer!". Dans un de nos centres commerciaux qu'aurait-il pensé?
Vous avec raison Monsieur Larané.

Naphtes (04-09-2022 13:03:34)

Bourene,
vous avez raison, partout on trouve : y'a qu'à faut qu'on
l'écologie sera fasciste ou ne sera pas, donc elle ne sera pas ou trop tard

Marché-Latour (04-09-2022 12:46:38)

Le commentaire précédent, très riche en fautes de français, ne me semble pas digne d'intérêt. Des révisions grammaticales s'imposent...

BOURENE (04-09-2022 09:36:39)

Tout cela me semble très proche du "y'a qu'à faut qu'on" à partir du :"il suffit de..." ! Je ne comprends pas, en temps que scientifique et chercheur, on peut compenser des énergies pilotables par des énergies intermittentes ! Il suffit de voir les problèmes que l'Allemagne a eu à la fin 2019 avec ses énergies dites "renouvelables" à cause de mauvaises conditions climatiques ... et ça, pour le moment on est bien incapable de le prévoir suffisamment à l'avance. Quant aux moyens de transport, on peut effectivement en revenir au 19ème siècle avec cheval, vélo etc... Ne plus rien importer, ne rien exporter, vivre sur soi-même en circuit fermé ! On entend ça de temps en temps : fermer nos frontières ... A 83 ans il y a peu de chances que je vois ça et ça me fait plutôt plaisir ! Mais je sais qu'on n'empêchera jamais l'homme d'aller voir ce qu'il y a derrière la montagne ...

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