7 octobre 2001-15 août 2021

Afghanistan : la dernière guerre coloniale

L’entrée des talibans à Kaboul le dimanche 15 août 2021 a mis fin à une guerre de vingt ans somme toute assez modeste (241 000 morts). Elle démontre surtout notre incapacité à moderniser un pays par la force. Puissions-nous renoncer pour de bon à vouloir imposer à la terre entière nos principes et nos valeurs...

En octobre 2001, suite aux attentats du 11-Septembre, Washington avait obtenu du Conseil de sécurité de l’ONU, y compris de la Chine et de la Russie, l’autorisation d’éradiquer les bases d’Al-Qaïda tapies dans les montagnes afghanes.

L’opération avait été prestement menée et les talibans qui protégeaient Ben Laden durent eux-mêmes se terrer dans les montagnes.  Mais les Américains n’avaient pas voulu en rester là et, une fois vengés d'Al-Qaïda, s’étaient proposés de « reconstruire » un État moderne sur les ruines de l’Émirat islamiste d’Afghanistan, ce que personne ne leur demandait.

Une guerre somme toute modeste

Très vite, les talibans reprirent vigueur. Il s’ensuivit vingt ans de combats tissés d’embuscades auxquelles les Américains répliquaient par des bombardements ciblés à coup de drones. Le bilan admis par les observateurs est de 241 000 victimes (combattants et civils), dont 2442 soldats américains. Ces chiffres sont à rapporter à un pays d’aujourd’hui 38 millions d’habitants (note).

Une mort violente est toujours une mort de trop. Mais, sauf à s’en tenir à une déploration vaine, on ne peut écarter la froide analyse des faits : le nombre de victimes de cette longue guerre d’Afghanistan est du même ordre de grandeur que la mortalité routière dans un pays similaire… et dix à vingt fois inférieur au nombre d’homicides dans certains pays d’Amérique latine (les favelas de Rio sont autrement plus dangereuses que Kaboul) ! Les pertes américaines sont quant à elles 25 fois inférieures en nombre à celles de la guerre du Vietnam… et inférieures au nombre de victimes des attentats du 11-Septembre (3000).

Notons aussi que ce conflit, plus apparenté aux guerres féodales qu’aux guerres contemporaines, n’a donné lieu à aucun crime de guerre notable. Pas de viols systémiques, de tortures ou d’exécutions de masse comme dans tant d’autres guerres récentes, depuis la guerre d’indépendance du Bangladesh  jusqu’à la guerre de Syrie en passant par les guerres de Yougoslavie, la guerre des Grands Lacs africains, etc. etc.

Guerre de libération nationale

Si les talibans, malgré leur isolement, l’ont en définitive emporté sur la première puissance du monde, ses dollars, sa haute technologie et ses alliés, c’est qu’ils ont bénéficié du soutien massif de la population. Pour appeler un chat un chat et quoi qu’il nous en coûte, vu la distance mentale qui nous sépare des talibans (et des mœurs afghanes en général), nous avons eu affaire en Afghanistan à ce qu’il est convenu d’appeler une guerre de libération nationale.

Afin d’échapper à une probable « épuration », les collaborateurs de l’occupant américain se sont enfuis sans attendre, emportant avec eux, dans des valises, tous les dollars qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de détourner. Les soldats gouvernementaux, que le président afghan Hamid Karzaï avait lui-même qualifiés avec mépris de « supplétifs des Américains », se sont débandés sans combattre (note). Quant aux citadins ordinaires qui ont souhaité accéder à une modernité à l'occidentale, ils ont abandonné aux soldats occidentaux le soin de les défendre contre leurs compatriotes qui rejetaient à la fois cette modernité et cette occupation. Les voilà aujourd'hui qui se pressent aux postes frontières et à l'aéroport, avec l'espoir de renouer en Occident avec leur insouciance.

L'occupation du pays par les forces de l'OTAN a dissuadé les Afghans démocrates de prendre eux-mêmes les armes et résister aux talibans. Ceux-ci ont pu ainsi s'arroger le mérite du combat patriotique. On peut regretter que la libération du pays ait été conduite par des extrémistes aussi peu sympathiques ; on peut s’apitoyer aussi sur les femmes afghanes, du moins sur la minorité qui avait espéré s’émanciper (note). C’est oublier qu’aucun pays ne s’est jamais libéré avec des fleurs et des bonnes paroles. Face à une occupation par une puissance étrangère, qui plus est hostile aux mœurs et aux pratiques religieuses nationales, il est de règle de s’en remettre aux nationalistes les plus ardents. Cela s’est vérifié il y a deux siècles déjà quand Napoléon Ier a prétendu en finir avec le « fanatisme » religieux des Espagnols.

L'insoutenable tentation d'ingérence

L’Afghanistan valide une nouvelle fois le précepte de Robespierre : « Personne n’aime les missionnaires armés » (1792). Qu’il s’agisse d’exporter les droits de l’Homme comme les soldats de l’An II, de « civiliser les races inférieures » comme Jules Ferry ou de libérer les femmes afghanes, on est toujours dans une ingérence insupportable au regard des peuples.

C’est que les civilisations et les cultures sont le produit d’une alchimie pluriséculaire à évolution lente. Modifier par la contrainte l’une ou l’autre de ses composantes, en particulier le statut des femmes et leur place dans la société, c’est prendre le risque de détruire l’équilibre d’ensemble et de plonger dans l’inconnu (note).

On l’a vu quand la France de Jules Ferry s’offrit l’Afrique « non pour la conquête, mais pour la fraternité » (Victor Hugo). Elle le put aisément parce que l’Europe de ce temps-là était à l’apogée de sa puissance et de sa démographie. Un homme sur trois était Européen… et seulement un sur quinze Africain (carte). Le résultat n'en fut pas moins décevant si l'on en juge par l'état du continent soixante ans après les indépendances..

Aujourd'hui, l’Occident (Europe de l’ouest et Amérique du nord) ne représente plus qu’une naissance sur quinze (carte) et, plus significativement, il n’est plus un objet d’admiration et d'imitation comme il l'était encore dans la deuxième moitié du XXe siècle. Très peu de musulmans dans le monde se retrouvent dans les diatribes LGBT ou woke des réseaux sociaux, y compris parmi ceux qui aspirent à fuir l'Afghanistan.

De ce fait, nous sommes moins que jamais en situation d'exporter nos « bons sentiments », nos principes et nos valeurs dans le reste du monde. Ce serait déjà bien assez si nous pouvons les préserver à l'intérieur de nos frontières et susciter par notre exemple un désir de démocratie dans les autres pays.

La débandade de Kaboul atteste que nous n'avons plus la capacité de nous ingérer dans la politique intérieure des autres pays, encore moins de les amender, même pour la bonne cause. L'homme blanc n'a pas reçu mission du Seigneur de sauver les gens qui souffrent de par le monde du fait de leurs concitoyens (femmes, minorités, enfants, esclaves, etc.). Rejetons cette idée raciste qui place le Blanc au-dessus de l'humanité ordinaire. L'heure est venue pour les Américains et nous-mêmes de renoncer pour de bon au prétendu « fardeau de l'homme blanc » (Rudyard Kipling).    

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-02-15 00:38:43
PHD (05-09-2021 21:31:24)

« Puissions-nous renoncer pour de bon à vouloir imposer à la terre entière nos principes et nos valeurs »
Une drôle de phrase, que je ne m'attendais pas à trouver ici.

CHARLES (24-08-2021 08:33:43)

Gérard Chaliand a souvent illustré l'art de l'Occident de perdre les guerres depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

Des soldats moins nombreux mais présents sur place des années durant sans être remplacés, connaissant par conséquent mieux le terrain, les us et coutumes des différents peuples du pays et surtout un commandement digne de Lyautey au Maroc auraient peut-être permis une défaite des Talibans.

Mais on ne refait pas l'histoire.
C'est déjà bien de tirer les leçons de l'histoire comme André Larané s'y emploie.

Jacmé (23-08-2021 10:08:29)

Non, je ne pense pas que tout soit joué en Afghanistan, tout au moins si j'en crois ces discrets entrefilets apparus dans la presse depuis hier : "Les talibans annoncent qu'ils préparent une offensive contre la vallée du Panchir..." Tiens donc, ils ne contrôlent pas tout le pays? Et les souvenirs reviennent, le Panchir, Massoud, l'alliance du Nord qui, malgré l'assassinat de Massoud, et sans attendre l'arrivée des Américains, résistait déjà pied à pied aux Talibans en 2001!
Et cela nous amène à nous poser d'autres questions : Cette prétendue libération par les talibans ne serait elle pas tout simplement une nouvelle tentative de colonisation par les Pachtounes Afghans de l'ensemble du pays - avec l'appui à peine déguisé du Pakistan ?
Autre question : Pourquoi les Américains, au lieu de se borner à appuyer ce qui était de toute évidence une authentique résistance nationale se sont empressés de remettre en selle les corrompus et les chefaillons de tout genre avec les résultats que l'on constate (Il faut croire qu'ils n'ont pas encore digéré les leçons du Vietnam ou de l'Irak!)
Alors que faire, maintenant? D'abord sauver, de toute urgence en les évacuant ceux qui, pour la plus grande majorité, ont cru pouvoir faire entrer leur pays dans la modernité. Nous n'avons pas le droit de les abandonner aux talibans.
Ensuite, aider de toutes les façons possibles les combattants du Panchir qui ont largement prouvé depuis 1979 qu'ils étaient capables de "tenir" envers et contre tous. Ce n'est que d'eux que peut venir la vraie libération de leur pays!

Pierre Aimar (23-08-2021 09:30:29)

Cet article occulte 98% de la vraie raison de la prise de pouvoir par les talibans : l'Afghanistan produit 85 % de la production mondiale de pavot. La "libération" de ce pays se résume à la maîtrise mondiale des dérivés du pavot, morphine, héroïne. A moins, à moins que les Talibans fassent comme en 2000-2001. Ils avaient alors pratiquement éradiquée la culture de l'opium.

Francis (23-08-2021 06:26:01)

Si les islamistes et talibans avaient la même opinion, à savoir s'occuper de leur culture et pas de celle des gens qui pensent autrement, vos idées seraient parfaites. Ce n'est malheureusement pas le cas, la seule volonté des islamistes est l'expansion universelle de leur idéologie exclusive, et l'extermination de tous les "mécréants" du monde. Faut il les laisser faire et se voir imposer leur doctrine ? personnellement je ne pense pas, c'était d'ailleurs l'idée initiale de l'intervention des américains, qui aurait du s'arrêter là.

Philippe (22-08-2021 19:15:49)

PS : Les gouvernants qui ont tenté de réformer des nations qui ne sont pas la leur devraient méditer la mise en garde de Claude Lévi-Strauss, qui disait que la seule culture que nous pouvons changer sans la détruire, c'est la nôtre.

Philippe (22-08-2021 19:11:17)

J'approuve pour l'essentiel cet excellent article qui manifeste le courage de nommer les choses. J'y apporterais cependant deux nuances. La première est que la vengeance étant une passion, elle est rarement limitée par la raison, même quand elle pourrait être considérée comme accomplie, surtout chez les peuples dominateurs. La deuxième est que, comme vient de le dire sans ambages le président des Etats Unis, l'ingérence ne trouve sa limite que là où s'arrêtent les intérêts de l'ingérant. Pour le dire autrement, je ne crois pas qu'aujourd'hui un pays qui s'ingère dans les affaires d'un autre puisse jamais être crédité d'une intention naïve d'agir pour le bien de l'autre. Il ne se désengage (après quels dégâts !) que parce qu'il a ré-évalué la balance bénéfice-risque de son ingérence.

Donnat (22-08-2021 10:27:29)

Un fois de plus un point de vue parfaitement informé, éclairé et juste dont l'auteur doit être félicité et remercié !
PS Juste une « taquinerie » : « Il ne nous est plus possible d'évaluer les autres cultures à l'aulne de... »... Pour faire bonne mesure on préférera l'aune ! Mais cette faute de frappe ne gâche en rien la pertinence de ce texte !

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