Enquête sur un génocide

Rwanda : Mitterrand coupable ?

31 mars 2021 : il y a un quart de siècle, le président du Rwanda était tué dans un attentat et les extrémistes de la majorité hutu entreprenaient aussitôt de massacrer la minorité tutsie.
Désireux de faire taire les polémiques, le président Emmanuel Macron a demandé à une commission de 13 historiens présidée par Vincent Duclert de clarifier le rôle des autorités françaises, de l'armée et du président François Mitterrand dans ce drame. Après avoir pendant dix-huit mois épluché les archives, les historiens ont pu remettre leur rapport au président de la République le 26 mars 2021. Disons-le d'emblée, malgré ses 1000 pages, le document est remarquable de clarté et de précision...

La commission Duclert a pu consulter les archives françaises disponibles et elle a centré son enquête sur l'attitude des autorités françaises dans la genèse du génocide et les événements qui y ont mené, de 1990 à 1994. Elle ne s'est pas souciée de refaire le travail du Tribunal pénal international pour le Rwanda, réuni à Arusha (Tanzanie) de décembre 1994 à décembre 2015 en vue de juger les auteurs du génocide. Il s'ensuit un vrai et beau travail d'historien.

Les maladresses de François Mitterrand

Le rapport commence par une question qui taraude les historiens spécialistes des génocides et reste à ce jour sans réponse, « celle du lien entre une avancée de la démocratie et son anéantissement par un génocide. Cette problématique est connue depuis l’extermination des Arméniens dans l’Empire ottoman. Elle se répète dans l’Allemagne de Weimar avec l’engrenage de l’antisémitisme et la montée en puissance du parti nazi. Elle est présente au Rwanda entre 1990 et 1993. » Dans les trois cas précités, le génocide est en effet survenu alors que l'État entreprenait de se démocratiser, avec les Jeunes-Turcs, la République de Weimar ou la mise en oeuvre du discours de La Baule !

En octobre 1990, le Rwanda du président Habyarimana est menacé par les forces tutsies de Kagamé établies dans l'Ouganda voisin (le FPR). Kagamé n'est pas connu pour être plus démocrate que Habyarimana et il a l'inconvénient supplémentaire d'être anglophone et proche des Anglo-Saxons. Sans trop hésiter, le président Mitterrand apporte son aide au dictateur. Il projette de faire du Rwanda « une sorte de laboratoire de l’esprit du discours de La Baule en offrant au président Habyarimana une garantie de protection militaire en échange d’un programme de démocratisation, de respect des droits de l’homme et de négociation avec le FPR. »

Sa décision ne fait pas l'unanimité et « dès la fin de l’année 1990 des voix s’élèvent en France et au Rwanda pour alerter sur les risques d’un tel choix ». Mais gouverner, c'est choisir entre deux maux le moindre, en assumant le risque de se tromper.

L'ambassadeur Georges Martres évoque dès le 15 octobre le risque d'un génocide. Il écrit que les Tutsis « pensent enfin qu’il convient de craindre un génocide si les forces européennes (françaises et belges) se retirent trop tôt et ne l’interdisent pas, ne serait-ce que par leur seule présence ». Mais cette note est noyée au milieu de nombreuses autres de diverses origines et qui se contredisent les unes les autres. Toutes atterrissent à l'Élysée mais toutes ne sont pas lues par le président et son chef d'état-major particulier, l'amiral Jacques Lanxade.

Confrontée dès octobre 1990 à de premières exactions qui visent les Tutsis, « l’armée française ne fait pas cesser les massacres, qu’ils se déroulent dans ou hors de Kigali, ni les viols et autres formes de violence. Elle est présente en dehors de tout mandat spécifique avec comme seule mission officielle la protection des ressortissants français. Le droit international n’autorise pas les opérations de police menées par une armée en territoire étranger. »

Finalement, un cessez-le-feu est signé le 24 octobre et les forces « ougando-tutsies » se replient vers le nord. La France, tranquillisée, rapatrie l'une de ses deux compagnies mais conserve son appui au président Habyarimana. Pour le président Mitterrand et son ministre des Affaires étrangères Roland Dumas, il n'est pas question qu'il soit renversé par des troupes venues de l'étranger, car alors quel gouvernant africain pourrait encore faire confiance à la France ?

« Un élément surplombe cette politique : le positionnement du président de la République, François Mitterrand, qui entretient une relation forte, personnelle et directe, avec le chef de l’État rwandais. Cette relation éclaire la grande implication de tous les services de l’Élysée. De ce fait, même si l’impératif de démocratisation du pays est régulièrement rappelé aux autorités rwandaises comme une condition de l’aide française, dans le même temps, les demandes de protection et de défense du président rwandais sont toujours relayées, entendues et prioritaires, » commente le rapport Duclert. 

La suite des événements confirme cet entêtement. Le président va superviser la crise rwandaise dans le secret de l'Élysée, en étouffant les voix dissonantes, avec, jusqu'au bout, l'illusion d'empêcher tout à la fois le renversement de son protégé, le retour des massacres interethniques et l'accession au pouvoir du chef des forces « ougando-tutsies ». Il croira y être parvenu avec la signature des accords d'Arusha, le 4 août 1993. Huit mois plus tard, l'assassinat de l'un des signataires, Juvénal Habyarimana, donnera le coup d'envoi du génocide. Échec sur toute la ligne.

Les historiens concluent : « Devant une telle tragédie, peut-on s’arrêter au constat historiographique ? La crise rwandaise s’achève en désastre pour le Rwanda, en défaite pour la France. La France est-elle pour autant complice du génocide des Tutsi ? Si l’on entend par là une volonté de s’associer à l’entreprise génocidaire, rien dans les archives consultées ne vient le démontrer. La France s’est néanmoins longuement investie au côté d’un régime qui encourageait des massacres racistes. Elle est demeurée aveugle face à la préparation d’un génocide par les éléments les plus radicaux de ce régime. Elle a adopté un schéma binaire opposant d’une part l’ami hutu incarné par le président Habyarimana, et de l’autre l’ennemi qualifié d’« ougando-tutsi » pour désigner le FPR. Au moment du génocide, elle a tardé à rompre avec le gouvernement intérimaire qui le réalisait et a continué à placer la menace du FPR au sommet de ses préoccupations. »

« La Fance », en l'occurrence, désigne tout spécialement l'Élysée et le président qui, selon une pratique inhérente à la Ve République, a fait de la diplomatie son domaine réservé, rejetant en particulier les mises en garde de son ministre de la Défense Pierre Joxe.

En avril 1993, le pays entre dans un régime de cohabitation avec d'un côté un président socialiste encensé par la gauche malgré l'usure du pouvoir, de l'âge et de la maladie (à 77 ans, souffrant d'un cancer, il n'a plus que quelques heures de lucidité chaque jour), de l'autre une majorité parlementaire de droite. Le nouveau Premier ministre Édouard Balladur et son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, conscients des risques de l'engagement au Rwanda, soutiennent les négociations d'Arusha entre le gouvernement rwandais et les représentants de Kagame. Mais quand la situation dérape avec l'assassinat d'Habyarimana, ils se trouvent empêchés d'agir par le président et leurs cris d'alarme demeurent vains.

« Alain Juppé est le premier homme politique français à employer le terme « génocide » dans le point presse qui fait suite, le 16 mai à Bruxelles, à un conseil des ministres européens qui aborde la question du Rwanda, soulignant que « les massacres sont épouvantables, principalement dans la zone qui est tenue par les forces gouvernementales. » Le terme est présent également dans la déclarationdu jour de l’Union européenne. Il est repris à l’Assemblée nationaledeux jours plus tard par Charles Millon, député de l’UDF ».

Une grande leçon d'Histoire

Le rapport Duclert fera date car il offre aux historiens du futur un cas d'école sans guère d'équivalent sur la manière dont un dirigeant peut être amené à prendre ses décisions. Il est à souhaiter que des universitaires et des étudiants aient à coeur d'étudier le rapport et d'en tirer des enseignements pour leurs propres travaux. À quand un semblable travail sur l'intervention américaine en Irak ou sur l'intervention française en Libye ou au Mali ?

Le rapport met aussi en lumière les failles béantes de la Ve République et la possibilité donnée au locataire de l'Élysée d'agir dans une opacité plus grande encore que sous l'Ancien Régime. En soumettant au jugement de l'opinion publique l'action de son prédécesseur, le président Emmanuel Macron a révélé les conséquences dramatiques de cette opacité. Il a pris le risque d'être à son tour jugé pour l'une ou l'autre de ses défaillances ou maladresses. Ne pratique-t-il pas lui aussi, comme François Mitterrand, la politique du secret, évitant de débattre devant la représentation nationale des enjeux de l'heure, comme la gestion de la pandémie ?

Publié ou mis à jour le : 2021-04-06 08:44:41

 
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