2 octobre 2020. Vous ne verrez plus le titre ci-contre. À l’imitation des éditeurs anglo-saxons, les éditeurs français vont changer le titre et le contenu des Dix petits nègres, le roman le plus célèbre d'Agatha Christie. Les héritiers de la romancière leur en font obligation, le mot nègre étant à leurs yeux jugé offensant pour le milliard de personnes à peau sombre !
Craignons d'y voir un signe parmi d'autres du recul de la liberté de création et d'expression dans nos sociétés occidentales...
Devrons-nous désormais traquer toutes les occurrences du mot nègre (note) dans la littérature et les arts de notre pays ? Les gâteaux « têtes de nègre » ont déjà fait les frais de la censure il y a quelques années mais nous ne les regrettons pas tant cette appellation était ridicule et ne rimait à rien. Même chose pour le « nègre » littéraire cher à Alexandre Dumas, remplacé par le « prête-plume » autrement plus signifiant.

Nous regrettons par contre le célèbre Portrait d’une négresse de Marie-Guillemine Benoist.
Peint en 1800, en pleine guerre contre les esclaves de Saint-Domingue, il a perdu sa force révolutionnaire et son empathie en devenant le très banal Portrait d’une femme noire.
Et pour tout avouer, nous regrettons même l'enseigne de la chocolaterie Au nègre joyeux, à Paris, si pleine de joie partagée.
Après Agatha Christie, faudra-t-il aussi dénaturer le fameux passage de Montesquieu sur l'esclavage des nègres ? Faudra-t-il rayer de l'espace public l'Art nègre cher à Picasso comme on a débaptisé la Revue nègre qui fit la joie des surréalistes ?
Que ferons-nous de la négritude mise en avant par Aimé Césaire ? Et du roman à succès de Dany Laferrière : Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer ? (1985). Et que penser enfin du « Festival mondial des arts nègres » qui s'est déroulé à Dakar en avril 1966 à l'initiative du président Léopold Sédar Senghor ?...
Si nous avons l'âme tranquille, nous n'avons aucune raison d'être heurtés par ces images et ces appellations. Si par contre, elles nous dérangent, interrogeons-nous sur les ressorts intérieurs qui nous empêchent de les regarder au premier degré, dans leur belle humanité.
Ce ne sont pas les mots qui sont condamnables mais l'usage qu'on en fait et l'intention qui le guide.
Menaces sur la culture
Si le mot nigger est ressenti comme une insulte aux États-Unis, c’est que le pays a beaucoup à se reprocher en matière de relations interraciales. N’a-t-il pas institutionnalisé pour la première fois la notion de couleur en restreignant en 1790 la citoyenneté aux « hommes blancs libres » ? La même année, la France accordait la citoyenneté sans barguigner à tous les « libres de couleur » de ses colonies, y compris à Saint-Louis du Sénégal. Et tandis que le Ku-Klux-Klan et les « lois Jim Crow » imposaient leur marque outre-Atlantique au début du XXe siècle, la République française faisait bon accueil à ses citoyens de toutes couleurs et de toutes origines, y compris à l'époque coloniale !
Gardons-nous donc de suivre l'extrême-gauche américaine dans sa folie. Les États-Unis du XXIe siècle ne sont plus un modèle de civilisation et leur racisme bien réel n'a rien à voir avec l'ouverture bon enfant dont témoigne encore la société française dans sa généralité. On pourrait en dire autant de leur conception des rapports entre hommes et femmes, à l'opposé des coutumes françaises héritées du Moyen Âge, ce qui rend inepte la prétention de vouloir aussi changer l'écriture sous prétexte de donner plus de place au féminin.
Dans la folie venue d’outre-Atlantique, il y a l’idée qu’un auteur ne peut parler que de ce qu’il « connaît » : un adulte ne peut se mettre dans la peau d’un enfant, un blanc dans celle d’un noir, un hétérosexuel dans celle d’un homosexuel. Que penser de Shakespeare qui avait choisi un Maure comme héros ou de Racine qui a eu l’audace de faire parler Phèdre comme s’il pouvait connaître les déchirements d’une mère ? C’est nier l’essence même de la littérature et de l’art par laquelle des auteurs et des artistes peuvent montrer ce qui est invisible aux autres. Victor Hugo n’a jamais connu la misère mais personne n’a mieux que lui personnifié les Misérables ! Picasso n’a jamais eu à subir un bombardement mais a su en peindre toute l’horreur à Guernica… Que resterait-il de notre culture, de nos valeurs et de notre humanité si nous devions nous interdire de penser et parler librement, de laisser courir notre inspiration et notre regard, nous auto-censurer enfin pour ne pas risquer de déplaire à tel ou tel esprit borné ?
Nous sommes pris de vertige devant l'abîme dans lequel prétendent nous entraîner quelques cercles universitaires et virtuels, dans le monde anglo-saxon et maintenant en France. Nous voilà sur le point de sauter à pieds joints dans le cauchemar évoqué par Tocqueville (De la démocratie en Amérique), Ray Bradbury (Fahrenheit 451) et George Orwell (1984), celui d'une société totalitaire qui prétendrait contrôler le langage et auprès de laquelle l'URSS de Staline ferait figure d'aimable pouponnière.













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Jean-Marie (28-02-2024 10:25:52)
J’habite un village dans le midi où le boucher a pour nom Negre (alors qu’il est blanc mais c’est ainsi). Sa boutique s’appelle donc Boucherie Negre puisqu’il en est le seul propriétaire. Va-t-il devoir changer de nom ainsi que celui de son établissement ??
J’en ai vraiment plus qu’assez de cette idéologie woke qui veut tout changer au nom du féminisme, de la couleur de peau etc etc. Et bien sûr toutes ces « idées » viennent des USA, pays dit démocratique, qui nous impose peu à peu sa « culture » depuis 1945 en même temps que le coca cola, les hamburgers et autres stupidités. La langue anglaise ou plutôt le globish est la seule à devoir être utilisée dans tous les documents administratifs de l’UE, alors que la Grande-Bretagne a quitté l’UE depuis plusieurs années !!! Jusqu’où va-t-on aller dans cette américanisation forcée de nos mœurs, notre culture, notre langue ? Nous sommes déjà des vassaux plutôt que des alliés des USA, alors BASTA !!!
jean (17-10-2020 17:04:31)
Bonjour ,
J'approuve les termes de cet article .Nos censeurs actuels , avec la réécriture de l'Histoire, voire de tous les noms font penser aux politiques de certains pays totalitaires où faire table rase du passé était devenu le leitmotiv .
Beatrice Puja (12-10-2020 17:16:13)
Si je me suis abonnée à Herodote par intérêt pour l 'Histoire, c'est avec tristesse que j'ai lu cet article.
A la grande différence de l'Europe, les Etats Unis assument leur passé esclavagiste. Il est regrettable que, même en historiens, certains Français soient incapables d'admettre que la France, engagée tant dans le commerce de la traite négrière transatlantique que dans l'exploitation d'esclaves à travers l'empire français tout entier, n'ait rien à envier aux Etats Unis en tant que profiteurs du malheur de leurs semblables.
Il semble que le manque d'instruction sur ce sujet dans le système d'education français, autrefois respecté dans le monde, manque à son devoir d'honnêteté à ce sujet, menant irrémédiablement à l'ignorence et à la mauvaise foi exprimées dans cet article qui n'est certainement guère à la gloire ni de la culture française, ni de l'esprit français, ni de son humanisme.
Yves (07-10-2020 17:04:28)
Excellent article qui exprime bien tout ce que je ressens! J'ai chez moi un exemplaire des "Dix petits nègres" et je ne m'en séparerai jamais après cette décision que je trouve aberrante et hors sujet.
Line (06-10-2020 08:00:20)
La conclusion de votre article me semble excessive, néanmoins, je pense qu'il est plus utile d'expliquer le contexte historique dans lequel ce mot a été employé, celui-ci ne faisant plus partie du langage courant, plutôt que de nier le passé.
Jean-Pierre (06-10-2020 07:10:59)
La France importe les problématiques des Etats-Unis, comme si elle oubliait qui elle était. La novlangue et le triturage des mots sont toujours totalitaires et nos politiques sont très complaisants sur ces changements. Depuis la Loi Toubon, tombée en désuétude et les abandons de langage par l'Académie Française, qui pour défendre le Français et refuser "la cancel culture"? A par vous bien sûr chers rédacteurs d'Hérodote et quelques autres qui ont une vision de l'Histoire sur le long terme et non pas focalisée sur l'écume des humeurs revendicatrices.
Valérie (05-10-2020 16:52:39)
Dans une large mesure je suis d'accord avec vous, sauf en ce qui concerne la conclusion, que je trouve exagérée: "celui d'une société totalitaire qui prétendrait contrôler le langage et auprès de laquelle l'URSS de Staline ferait figure d'aimable pouponnière."
Dieu merci, nous n'en sommes pas encore là. À nous de faire en sorte que nous n'en soyons jamais là.
Marie-France (05-10-2020 13:02:02)
Félicitations pour cet excellent article !
Je me permets simplement de signaler le lapsus qui donne Phèdre comme exemple d'amour maternel et non Andromaque ...
Allelix (05-10-2020 09:33:09)
Oui, merci à monsieur Larané d'écrire si intelligemment des textes qui nous vont droit au cœur tant cela reflète nos sentiments et nos opinions devant cet état de fait.
J'y ajoute que l'essentiel a été commenté mais que je souscris tout particulièrement à la révolte de Philippe, puisque nous sommes bien impuissants devant ces décisions qui changent arbitrairement des mots , sans tenir compte ni de l'histoire, ni de l'art, et qui cachent une réalité sociale bien pitoyable sur la lutte contre les discriminations de toute sorte, d'ailleurs.
xuanilll (04-10-2020 17:45:06)
Super bien vu Monsieur Larané!
Sans compter que les citoyen.ne.s et politicien.ne.s qui nous imposent ces horreurs orthographiques sont peut-être bien intentionné.e.s mais enfin, vous vous voyez écrire comme cela? Et lire des textes entiers rédigés de cette façon?
En outre, quelle est la légitimité des personnes qui viennent avec ces réformes? On parle au nom de Noirs, des femmes, des personnes âgées... Vraiment? Avec quel mandat? J'en suis une, de femme, et je ne me souviens pas qu'on m'ait demandé mon avis... Les bonnes intentions ne tiennent pas lieu de légitimité!
Jean-Paul PIERRE (04-10-2020 12:49:11)
Que personne n'achète plus ce "best seller" sous son nouveau titre, cessant ainsi d'apporter de l'argent à des héritiers bien mal inspirés !
Philippe MARQUETTE (04-10-2020 11:18:33)
Les emplois du mot nègre du passé n'ont pas à être modifiés, le passé ne peut pas être modifiés pour satisfaire à une bande de fanatiques incultes et sectaires.
Ces imbéciles n'ont pas la capacité de se situer dans le temps. C'est une atteinte à nos libertés qui est en train de se passer, il faut se battre contre ces gens là, par tous moyens.
Tichon (04-10-2020 11:03:30)
J'ai joué pendant six semaines les "dix petits "maigres"'.... Souriez ! aussi ai-je l'intention de contourner les exigences de ;.... en remplaçant la syllabe incriminée par une autre syllabe ayant la même consonance. Rien ne l'interdit, du moins je l'espère. C'est ma liberté !!!!
Jacmé (04-10-2020 10:36:41)
Entrons nous dans le Panthéon de la bêtise ou dans celui de l’hypocrisie? En ce qui concerne les héritiers d’Agatha Christie je pencherais pour le premier. Mais, pour le reste, je flaire une monstrueuse hypocrisie: n’y as t’il pas dans cette chasse féroce quelque chose qui nous rappelle celles lancée par tous les totalitarismes que nous avons connus et qui vise à gommer ou a « lisser » un passé dont nous n’avons pas toujours lieu d’être fiers? Et ne voyons nous pas que cela vise à faire disparaître les questions justifiées que pourraient poser nos descendants, questions dont les réponses leur éviteraient de reproduire les erreurs ou les crimes des générations précédentes?
Il me vient à l’idée que cela ressemble fort (toutes proportions gardées, bien sur) aux efforts frénétiques faits par les nazis en pleine retraite à partir de 1943 pour faire disparaître toutes traces des charniers ou gisaient leurs victimes!
Toutes réflexions faites, j’ajouterais à l’hypocrisie une once de lâcheté: tous ces mots, toutes ces expressions que l’on pourchasse et que l’on veut faire disparaître appellent à des réponses et à des explications difficiles à donner aux futures générations pour les mettre en garde contre le retour de ces excès et surtout à nier la petite tache de racisme qui, soyons totalement honnêtes, est tapie dans les recoins les plus sombres de nos esprits.
HERAULT (04-10-2020 10:00:10)
Bien vu la conclusion de cet article de André Larané.
Car pendant ce temps les braves policiers tirent dans le dos des " blacks " !
Jackie H (04-10-2020 09:25:26)
Les amateurs de champignons préfèreront-ils le nom de « cèpe bronzé » adopté par le Comité pour les noms français des champignons, au traditionnel et si réputé « cèpe tête de nègre » ?
Hébert (04-10-2020 09:24:11)
C'est de loin le texte le plus pertinent & le plus intelligent que j'ai lu sur le sujet. Merci M. André Larané de cette perle que je vais monter en bague !! N'oubliez pas dans vos références "Brave new world" dans lequel A. Huxley imagine (entre autres choses") que les mots "père" & "mère" sont des obscénités à ne pas prononcer!
P.S. 1 J'espère que votre article n'a pas été écrit par un nègre !!
P.S. 2 J'utilisais le pseudo "un aigle royal", désormais je dirai :" un souverain africain" !!
François (04-10-2020 09:23:00)
Comment les amateurs de champignons devront-ils appeler les bolets "tête de nègre" que certains jugent supérieurs aux bolets de Bordeaux ?
Philippe (04-10-2020 09:18:28)
Mille mercis, cher André Larané, pour cette mise au point salutaire.
Vouloir changer les moeurs et les mentalités en imposant une réforme autoritaire du langage est une imbécillité et une infamie qui témoignent d'une méconnaissance complète (ou d'une négation intentionnelle ?) de l'anthropologie, de l'histoire, et de la nature et du fonctionnement du langage.
Il n'appartient à personne au monde de réformer tyranniquement une langue et de corriger les pratiques langagières du passé.
Montesquieu utilisait le langage de son temps pour s'insurger contre l'esclavage de nègres. Nos censeurs abusent de leur pouvoir pour nous imposer une police du langage, jusqu'à vouloir expurger les titres des oeuvres du passé. C'est insupportable.
Quand on n'est pas capable de corriger les discriminations raciales dans les pratiques sociales, il est crapuleux de se draper dans une vertu factice et d'essayer de donner des gages à la bien-pensance en s'arrogeant le droit de tyranniser le langage commun.
Si on laisse faire cela, ce n'est pas l'anti-racisme qui gagne, c'est la dictature.