25 septembre 2020

Peut-on être ouïghour aujourd'hui ?

Être ouïghour aujourd'hui, c'est vivre dans une région en état de siège : les stations-services sont enfermées derrière des barbelés pour éviter les attentats, les contrôles policiers s'enchaînent, les déplacements sont minutieusement suivis.

Partout, les caméras surveillent, les derniers systèmes de scanners pour la reconnaissance faciale sont en action tandis que le contenu des téléphones portables est passé au crible. Véritable laboratoire de ce que veut le pouvoir pour le reste de la Chine, le Xinjiang a le triste privilège de tester les plus hautes technologies en matière d'identification, de suivi et de fichage des individus.

Policiers devant la porte principale de la vieille ville de Kashgar. © WSJ

Sous étroite surveillance

Impossible pour un Ouïghour de se déplacer sans que le pouvoir chinois soit au courant, impossible bien sûr de quitter la région, et encore moins le pays.

Pour ceux qui ont réussi à partir, la pression continue. Les rares témoignages révèlent harcèlement et menaces, sur eux ou sur leur famille restée en Chine. Pour les localiser à l'étranger où plus d'un million d'entre eux se sont réfugiés, les autorités utiliseraient le biais des messageries des réseaux sociaux, des coups de téléphones anonymes ou encore des faux colis à récupérer à l'ambassade, soi-disant envoyés par les proches restés au pays. Pour les exilés, le message d'intimidation est clair.

Destruction d'un immeuble du vieux quartier de Kashgar, Picturetank, Colin Delfosse, DR.

Une culture disparaît

Au Xinjiang, la culture ouïghoure est systématiquement détruite, sous prétexte qu'il faut moderniser la région : la vieille ville de Kashgar a ainsi commencé à disparaître à coups de bulldozer avant que le pouvoir chinois ne se rende compte de son utilité pour le tourisme. Reconstruite « à l'identique », elle ressemble désormais à un parc d'attraction pour amateurs d'exotisme.

Vue aérienne montrant la destruction d'un cimetière, Euronews.Des cimetières mais aussi des mosquées sont également les victimes de ces destructions, rasés pour laisser place nette et effacer toute trace du passé. Pour faire disparaître la mémoire de tout un peuple, les autorités se sont aussi lancées dans le lavage de cerveau par la propagande, méthode semblable à celle qu'avait mise en place le régime communiste lors de la Révolution culturelle : les habitants doivent accepter autocritique, chants patriotiques, discours à la gloire du dirigeant Xi Jinping, et répudiation de la culture ouïghoure au profit de celle de la capitale. 

Mosquée détruite dans le vieux Kashgar, DR.Concernant la religion musulmane, le pouvoir s'attache à en réduire la présence en fermant les mosquées, en interdisant les prénoms musulmans, voiles et barbes ou encore en refusant les fêtes soufistes traditionnelles. De leur côté, les membres de l'intelligentsia intellectuelle, sportive et économique de la région se voient condamnés désormais à attendre au mieux un procès, au pire à « disparaître ».

La langue, une des plus anciennes d'Asie centrale, perd du terrain face à celle des Hans, désormais majoritaires, attirés par la gratuité des logements laissés vides par les Ouïghours.

La répression prend en effet la forme d'un internement de masse : sur les 11 millions d'Ouïghours, les organisations de défense des droits de l'Homme estiment qu'1/10e de la population, près d'un million de personnes, serait dans des camps dont Pékin a reconnu la réalité en 2008, en les qualifiant de « camps d'apprentissage ».

Contrôle policier, photo Euronews.

Du travail forcé

Visibles par satellites, ces « centres éducatifs » qui peuvent rassembler plusieurs milliers de travailleurs de tous niveaux sociaux ressemblent davantage à des camps de travaux obligatoires qu'à des « centres de formation ». Si selon les autorités on y apprend la couture, c'est surtout pour fabriquer à la chaîne ces millions de masques et de kits anti-Covid qui envahissent la Chine et le monde entier. Selon le New York Times, aux 4 usines locales qui les produisaient avant la crise se sont par magie ajoutées 45 autres en quelques semaines. 

Femme ouïghoure dans les ruines de Kashgar, AFP, DR.Mais la production de masques n'est que la partie immergée du problème : la Chine, plus gros producteur au monde de coton, inonde le marché de ses fils fabriqués au Xinjiang. Un vêtement en coton sur 5 vendus dans le monde aurait du fil provenant de la région.

Les grandes marques de prêt-à-porter et de sport tirent donc profit d'une matière première à bas coût puisque produite par du travail forcé. Ce sont souvent les femmes qui sont obligées de travailler dans les champs ou les usines pour survivre, dès lors que leurs maris ont été emprisonnés. D'autres secteurs comme l'automobile ou l'électronique (Apple, Sony, Microsoft...) seraient concernés par une coopération avec des usines incriminées.

Côté chinois, les géants des télécommunications Huawei et Tiktok sont eux aussi pris à partie pour leur comportement hypocrite qui les rend complices de la répression. Le premier, fer de lance de la surveillance nouvelle génération, aurait fait du Xinjiang un terrain d'expérimentation tandis que le second collaborerait avec les autorités de répression en surveillant le contenu internet.

Dans cette région aux richesses naturelles immenses, les usines se multiplient pour profiter des matières premières et du coût du travail bien entendu extrêmement bas, puisqu'on estime qu'il est désormais un des plus avantageux au monde, avant même le Bangladesh.

Femmes ouïghoures manifestant contre les humiliations et les tortures qu'elles subissent, AFP, DR.

Un peuple en péril

Selon une enquête de l'agence Associated Press, l'un des objectifs de Pékin serait de limiter les naissances au Xinjiang, et ce par tous les moyens : tests de grossesses, stérilisation voire avortements forcés. Ainsi le taux de stérilisation des femmes ouïghoures a été multiplié par 7 en deux ans. En quelques années, la démographie au Xinjiang a chuté, plongeant par exemple de 60 % entre 2015 et 2018 à Kashgar (source France24). Il faut dire que les habitants de la région ayant au moins 3 enfants risquent des amendes ou l'emprisonnement.

Carte des réfugiés ouïghours, source lesoir.be.Cette politique a d'abord pour but d'inverser les chiffres des densités de population, les colons hans étant destinés à devenir majoritaires, selon la vieille idéologie communiste. Alors qu'ils ne représentaient que 10 % de la population du Xinjiang après guerre, ils sont aujourd'hui 30 % des habitants et ce chiffre ne cesse d'augmenter.

En adoptant cette pratique d'« entrave des naissances », la Chine s'expose être accusée de « génocide » puisqu'il s'agit d'un des critères définissant ce crime, selon la convention de l'ONU de 1948.

Par ailleurs, plusieurs rapports internationaux, auxquels s'ajoutent des témoignages, font état de trafic d'organes retirés aux prisonniers ouïghours, ce qui expliquerait le délai extrêmement court qui permet à un malade chinois de subir une transplantation, dans un pays où il est traditionnellement interdit de toucher aux corps des défunts. Il en découle d'ailleurs désormais un véritable tourisme de la transplantation « à la carte ».

Des membres de la communauté ouïghoure manifestent à Bruxelles pour alerter sur la situation dans le Xinjiang, le 27 avril 2018, photo AFP.

Des réactions encore timides 

Depuis plusieurs années maintenant, des témoignages multiples ont révélé au monde l'ampleur de la répression au Xinjiang. Pourtant, elles n'ont suscité pendant longtemps que bien peu de réactions. Comment l'expliquer ? 

Manifestation en Turquie, le 20 décembre 2019, photo AFP.Pour le monde musulman, qui devrait pourtant faire preuve de solidarité envers un peuple partageant la même religion, le silence est de mise. L'Arabie saoudite comme l'Iran souhaitent garder de bons rapports avec la Chine, tandis que la Turquie, qui accueille une forte minorité ouïghoure et avait commencé à réagir l'an dernier, est désormais dans la retenue, occupée sur d'autres fronts (Syrie, Lybie, Chypre...) ou préférant des actions symboliques pour contenter ses croyants les plus fondamentaux (transformation en mosquée de l'ancienne basilique Sainte-Sophie).

Cependant, dans les pays occidentaux, quelques voix se sont fait entendre depuis 2019 pour dénoncer la situation au Xinjiang et réclamer des enquêtes. À la suite de Michelle Bachelet, Haut-Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU qui a demandé en mars 2019 un accès total à la région du Xinjiang, plusieurs pays ont fait le souhait de plus de transparence. . On a ainsi assisté à une prise de position claire de 23 États, principalement occidentaux, en juillet 2019, devant ce même Conseil des droits de l'homme.

Jewher Ilham reçoit le Prix Sakharov 2019 au nom de son père, Ilham Tohti.Mais cet engagement a été suivi d'une lettre destinée à défendre la politique de Xi Jinping et à le féliciter pour sa répression du terrorisme, lettre signée par 37 pays parmi lesquels on compte la Russie, l'Arabie Saoudite, le Qatar ou encore l'Algérie. Il faut dire qu'après le retrait des États-Unis de cette institution, c'est la Chine qui a pris le relais...

En juin dernier ce sont les États-Unis qui ont fait entendre leur voix avec la promulgation du Uyghur Human Rights Policy Act condamnant la violation des droits des Ouïghours, loi suivie par des sanctions à l'encontre d'entreprises chinoises. Cette prise de conscience, plutôt tardive, de Washington intervient dans un climat de tension entre les deux pays sur fond de Covid-19 et de guerre commerciale, ce qui peut laisser dubitatif sur les véritables intentions des États-Unis. 

De son côté la France a à plusieurs reprises fait part de son inquiétude et de son indignation, avec de plus en plus de force. Devant l'Assemblée nationale, le 28 juillet dernier, le ministre des Affaires étrangères réitérait son appel à l'envoi d'une mission internationale indépendante au Xinjiang. La semaine précédente, il avait déjà dénoncé « de[s] pratiques injustifiables, qui ne peuvent être ignorées ». Autre membre du gouvernement, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire, interrogé par France Info le 21 juillet, a qualifié l'internement des musulmans du Xinjiang de pratique « révoltante et inacceptable ».

Manifestation des Ouïghours de France, place de la République à Paris, le 7 juillet, Libération.

Intervention du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian au Sénat, le 22 juillet 2020 

« Il est question d'internement des Ouïgours, de camps de détentions massives, de disparitions, de travail forcé, de destruction du patrimoine culturel ouïghour, en particulier des lieux de culte, de surveillance de la population et, plus globalement, de tout un système répressif mis en place dans cette région.
Nous ne pouvons accepter cette situation. Nous nous sommes exprimés à de nombreuses reprises lors de nos échanges avec nos partenaires européens, en soulignant nos préoccupations concernant les camps d'internement, dont nous avons demandé la fermeture. Nous continuerons, mesdames, messieurs les sénateurs, à condamner fermement ces pratiques.
Je constate que les autorités chinoises ont réagi aujourd'hui à mes propos. Nous avons bien pris note de leur réponse. Pour autant, nous maintenons nos positions. Elles sont bien connues des autorités chinoises, puisque le Président de la République, lorsqu'il s'était rendu en Chine en novembre dernier, en avait fait part avec beaucoup de fermeté ».

Pour répondre à ces accusations, Pékin s'est contenté d'évoquer des « mensonges ». Et de nouveau, 46 États ont signé une lettre de soutien officiel à la politique de Xi Jinping, lors de la session du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU de 2020.

S'en prendre à l'économie de la Chine sera-t-il plus efficace ? Certaines marques de vêtement comme Lacoste et Adidas commencent ainsi à déclarer vouloir cesser dès que possible tout accord commercial ayant un lien avec la région. Des ONG appellent également à un boycott des Jeux olympiques d'hiver, prévus à Pékin en 2022. Le chantage semble cependant de bien peu de poids face aux grandes manœuvres entreprises par Pékin pour garder la mainmise sur le Xinjiang et ses richesses.

La preuve en images ?

Depuis l'automne 2019 court sur les réseaux sociaux une vidéo postée sur YouTube par le compte anonyme "War on Fear". Le film, réalisé par drone, montre des hommes à terre, yeux bandés et mains attachés dans le dos avant d'être transférés dans des trains. Confrontés à la vidéo, l'ambassadeur de Chine au Royaume-Uni a simplement parlé de déplacement de prisonniers, « comme dans n'importe quel pays »...

Capture d'écran de la vidéo de War on fear.

Publié ou mis à jour le : 2020-10-02 13:34:48

 
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