24 janvier 2020

On marche à côté de nos shoes !

Dans Le Figaro (6 novembre 2019), le romancier Jean-Marie Rouart appelle à résister à l'invasion du franglais, plus brutale que jamais. Notre collaboratrice Isabelle Grégor, professeur de lettres, a ses mots à elle pour exprimer son inquiétude...

Air FranglishIl était une fois un homme qui voulait faire un break  une petite pause. Le voici donc qui  surf   navigue sur le site internet de la SNCF tout en remerciant le Fiber Truck d'Orange qui l'a connecté au monde avec l'aide de My French Bank. Mais il hésite : pour aller dans la French Valley, vaut-il mieux un Ouigo ou un passage par le Lorraine Airport ? France is in the Air ! lui rappelle la compagnie d'aviation nationale, lui proposant une Sky priority. A moins qu'il ne se laisse tenter par les charmes de Magnetic Bordeaux, Only Lyon ou Sarthe me up ! Finalement, attrapant son Navigo Easy, il part faire un peu de jogging  running course à pied du côté de Carrefour City, ignorant les conseils de son coach qui lui répète d'être moins speed.

Vous n'avez rien compris ? Shocking, vous ne parlez pas franglais ! Too late, vous n'appartenez plus au monde de ceux qui sont in et pensent que mélanger anglais et français est so chic. A l'heure où nos voisins cherchent à sortir de l'Europe par la grande porte, voici que leur vocabulaire nous envahit par la fenêtre. Mais ce n'est pas la langue de Shakespeare dans toute sa richesse qui s'impose peu à peu, mais un charabia abâtardi pour se mettre au niveau des consommateurs, c'est-à-dire nous, pauvres ignorants juste capables de lire un manuel de langue de cours primaire. Ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait faux...

Les fils de pub pensent-ils nous faire plaisir en nous offrant l'occasion de reconnaître quelques mots d'anglais dans leurs slogans ? Manquent-ils à ce point d'imagination qu'ils empruntent à leurs enfants de 5 ans leurs idées : « Regarde Papa, We en englais se prononce comme Oui en français, c'est trop top... ». Mais c'est bien sûr ! Et tant qu'à faire sortons un dictionnaire des mots croisés pour créer un nouveau concept en ajoutant in- : « Inoui », le train chic ! 

Mais de qui se moque-t-on ? On prend de nouveau le public pour une bande d'analphabètes, des gamins attardés toujours attirés par ce rêve américain auquel ils pensent se raccrocher en baragouinant deux mots de mauvais anglais. La langue française ne comporte-t-elle pas assez de vocabulaire ? Ou est-elle définitivement has been démodée, devenant peu à peu un souvenir poussiéreux de cet âge préhistorique où elle faisait les beaux jours de l'Europe éclairée ? Faut-il se résigner à entendre un membre du gouvernement honorer la disparition de Simone Veil par un inoubliable « Elle est dead la meuf » ! What else 

J'entends d'ici les ricanements : quel combat d'arrière-garde ! Vous n'êtes qu'une bande de vieux schnocks restés au temps de la plume d'oie et de l'encrier. Le temps est à l'ouverture aux autres et au monde, que diable ! Certes... mais prenons garde à différencier enrichissement et globalisation, français et globish (anglais basique ou anglais d'aéroport). Une fois de plus il faut tirer le signal d'alarme pour garder un langage (que les jeunes orthographient language...) non seulement correct, mais simplement compréhensible.

N'oublions pas que chaque mot est lié à un concept précis qui n'est pas obligatoirement le même dans la langue des voisins. Il n'y a plus qu'à espérer que cette tendance ne soit qu'une simple mode de créateurs en panne de création. Comme le maire de Marennes en Charente-Maritime qui a refusé que le truc Truck d'Orange s'arrête sur sa commune (note), n'acceptons pas que ce mépris l'emporte. Nous risquerions de nous retrouver sous peu avec des titres de journaux quelque peu surréalistes : « Léonard de Vinci, le king des expos », « Chute du Wall à Berlin », « On a marché sur la Moon ! »

Amusant, il est vrai, mais les poor Molière et Shakespeare méritent mieux que de voir leurs œuvres réduites à un dialecte cosmopolite de 20 mots. Do you n'êtes pas d'accord ? 

Isabelle Grégor
Publié ou mis à jour le : 2020-02-07 09:52:56
JOULAIN (28-10-2020 08:03:37)

Rien à ajouter aux comentaires précédents, tout étant dans la facilité, le paraître, l'imbécilité des annonceurs qui devraient s'enorgueillir à valoriser notre culture, notre belle langue, mais savent-ils ce que culture veut dire ? Ah oui consommation, consommation par tous moyens. ils ne sont pas les seuls car nos journaux d'informations de divertissements fourmillent d'acteurs du mauvais parler, paraître étant seuls vecteurs "positifs", alors apprendre notre belle langue ? Mais ne sommes nous pas coupables de n'avoir pas interdit parce qu'il est interdit d'interdire ? Nous revoilà à cette belle période de 1968 !! De là partent nombre de maux de notre société de ce jour que sont l'égoïsme, le manque de fraternité, de solidarité, et du dernier "smartphone" comme on dit, le saccage des ressources de notre belle terre en sous capacité aujourd'hui de nourrir durablement les populations. Apprendre pour connaître, reconnaître et toujours apprendre ne peut se faire que lorsque le langage est maitrisé, alors OUI agissons pour que l'école reprenne à bras le corps une des valeurs primordiales qu'est l'émancipation par l'écriture car ne pas savoir s'exprimer est un des facteurs d'exclusion.

mdelabarre (13-04-2020 23:21:33)

Il y a le franglais, bien sûr. Mais il y a pire : le français que j'appelle "canada dry", du nom de cette boisson qui ressemble à de l'alcool mais qui n'en n'est pas. Et bien, ce français n'en n'est pas, c'est de l'anglais mal traduit : anticiper (to anticipate) au lieu de prévoir, tu sais quoi (know what) au lieu de tu ne sais pas, ça va le faire (that will do) au lieu de ça va aller/marcher, être en capacité de (to be in a capacity to) au lieu de pouvoir/être en mesure de, faire sens (to make sens) au lieu de avoir du sens, faire une présentation (to make a presentation) au lieu de faire un exposé, sur comment (about what) au lieu de sur la façon de, etc... On pourrait en rajouter, la liste est longue. Le dernier en date, c'est "drastique" qui est bien sûr parfaitement français mais qui, tombé en désuétude, a été remis au goût du jour uniquement grâce à l'anglicisme correspondant. Le phénomène, on s'en doute, est très pernicieux car si le franglais relève d'un snobisme facilement détectable, le français dont je parle est d'une incorrection moins apparente. Il relève, lui, d'une paresse intéllectuelle qui consiste à créer des expressions en apparence françaises mais qui ne sont en fait que des traductions littérales de l'anglais ou qui découlent de l'utilisation consciente de "false friends" ou de calques de mots anglais.

marc de laubier (12-03-2020 11:12:59)

Le sociologue québécois Matthieu Bock-Côté dit assez drôlement que le franglais est notre côté province: on parle comme à la capitale, c'est à dire comme à New York !
Amusant, non ? Et pas mal trouvé !
ML

Malesherbes (01-03-2020 22:13:49)

Je suis scandalisé par cette mode. Autrefois, les mauvais usages ne contaminaient que l'environnement immédiat du locuteur. Mais, désormais, les médias permettent à quelques paresseux ou ignares d'imposer leur méconnaissance du français. Comment donc ont-ils pu nous infliger cet horrible "fake-news" qui baptise "info" un infect mensonge, alors que le bien français "bobard" traduit très exactement ce dont ils parlent. Et que dire de cet affreux "agribashing" comme si le français "dénigrement" n'existait pas ? On sent là une volonté farouche de bien paraître à la mode. Autre cible de ma hargne : ceux qui s'expriment à la télé, telle Lise Lucet, ont pris la détestable habitude d'accentuer la première syllabe des mots, alors que ceux-ci sont généralement oxytons.. Conséquence : lorsque ces incultes marquent une liaison, ils introduisent un hiatus qui sépare du premier mot la consonne de liaison et la colle au mot suivant, détruisant ainsi cette même liaison.
On ne compte plus les publicités qui nous assènent des phrase complètes en anglais, comme si cela donnait plus de force à leur message. En fait, ils pensent éblouir ainsi leurs lecteurs par leur prétendue connaissance de l'anglais et surtout, mettant à profit la faible maîtrise de cette langue de nos concitoyens, ils s'autorisent à diffuser des messages que leur public ne comprend pas et accepte ainsi sans réfléchir.
Les écoles de journalistes ne manquent pas. Pourquoi leurs programmes n'imposent-ils pas à ces étudiants de s'exprimer dans un français correct ?

Flo (19-02-2020 08:46:50)

En effet, cette mode est grotesque.
Le français par sa richesse et son histoire est une matière première formidable pour les écrivains, les poètes et les chanteurs.
Cependant pour les autres individus, une langue est avant tout l'outil indispensable pour communiquer avec autrui (et même avec certaines machines).
Dans notre société où tout tend à s'accélérer, cet outil devrait se perfectionner pour être plus simple, plus efficace, plus "rentable".
Malheureusement les membres de l'académie française, aveuglés par leur amour et tous puissants dans le domaine, voient le Français comme une finalité et non comme un outil. Nous sommes trop ancrés dans l'art et l'histoire pour mener une vraie réforme.
Pour ceux qui ont choisi un autre domaine d'excellence (nature, sciences, sport, alimentation, divertissement, bien-être, ...), le français dans toute sa complexité est plus efficace pour discriminer que pour valoriser.
L'académie ne devrait pas compter que des écrivains parmi ses membres mais également des orthophonistes, des ingénieurs (communication, informatique) et des anthropologues regroupés en différents services.

En l'absence de réformes trop attendues, je pense qu'une mode n'est pas le seul facteur mais qu'il y a également une réelle volonté des individus de se défaire d'une entrave.

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