Le Saint-Siège face à l'Allemagne nazie

Une passion ambivalente (1933-1938)

25 novembre 2018. La politique étrangère du Saint-Siège face à l'Allemagne nationale-socialiste : rapport d'une passion ambivalente (1933-1938). Thèse en histoire (2008) sous la direction de M. Renéo Lukic, Université Laval de Québec.

En s’appuyant sur la méthode historico-critique et la psychanalyse, Jean-Thomas Nicole a analysé  l'attitude de l'Église catholique face à l'avènement du régime national-socialiste. Entre le réalisme diplomatique et l’idéalisme religieux, le Vatican reste dans l’ambivalence…

Le catholicisme et le nazisme étaient deux idéologies a priori très différentes, qu'est-ce qui pouvait les rapprocher?

Dès 1933, le cardinal allemand Faulhaber rédige un rapport dans lequel il reconnaît que ces deux idéologies sont concurrentes. Le national-socialisme prétend proposer une nouvelle vision du monde, presqu’une nouvelle religion et non pas, seulement, une nouvelle politique.

Mais dans ce rapport, il montre aussi ce qui est digne de louange chez le Führer : sa reconnaissance de Dieu, sa volonté d’anéantir le marxisme et le capitalisme. Ces objectifs font écho à l’encyclique Quadragesimo anno prononcée par Pie XI en 1931 : il y rejetait en bloc le libéralisme et le socialisme au profit de la réforme chrétienne de la moralité, mâtinée de corporatisme socio-économique.

Il reproche néanmoins à Hitler sa « haine sauvage et [s]es méthodes de violence», son culte de la race ainsi que son rejet du christianisme considéré comme un produit d’importation juive.

Les nazis souhaitaient également retirer l’enseignement de l’histoire et de la morale bibliques au profit de sa version nazie, et créer «une église allemande nationale, libérée de Rome».

Comment expliquer que l'Eglise soit restée aussi ambivalente pendant toute la période nazie?

Dès l’origine, la question des rapports entre nazisme et catholicisme fut marquée par l’ambivalence et l’ambiguïté. L’ambivalence du Saint-Siège dans ses rapports avec le Troisième Reich peut se définir comme une détérioration fondamentale de sa volonté diplomatique. Cela inclut deux attitudes contraires : l’acceptation collaboratrice et la résistance active.

Cette ambivalence peut s’expliquer par la fonction du Vatican qui est une institution religieuse idéaliste aux pratiques politiques réalistes. Pour le Cardinal Secrétaire d’État et futur Pie XII, le traité concordataire avec l’Allemagne nationale-socialiste, malgré ses nombreuses violations prévisibles, constituait le fondement légal inébranlable autour duquel devait se fonder la défense des intérêts des catholiques allemands. Il mettait ainsi en avant le sens des réalités politiques et le pragmatisme de la diplomatie vaticane au détriment de son idéalisme évangélique et de son jugement moral.

Au lieu de trancher le nœud gordien de la responsabilité politique en assumant jusqu’au bout les difficiles choix auxquels l’engageaient ses principes moraux élevés, l’Église catholique des années 30, sous le couvert du réalisme, préféra finalement cultiver la contradiction et l’ambivalence plutôt que la résolution du caractère et le courage du martyr. Fit-elle ce choix en toute connaissance de cause ? Nous en doutons sincèrement. Néanmoins, elle commit alors, à notre sens, une faute de jugement lourde de conséquences humaines et historiques.

Pourtant, de 1933 à 1938, de nombreuses positions intermédiaires entre collaboration et résistance étaient donc possibles, selon les circonstances, les personnes et les fonctions occupées.

Quels effets a eu ce concordat pour les catholiques d’Allemagne?

Pour acquérir une légitimité internationale et éliminer toute résistance des forces cléricales allemandes, Hitler, contrairement aux précédents gouvernements de la République de Weimar, propose un concordat entre le Reich et le Vatican. Le vice-chancelier catholique Von Papen est envoyé à Rome dès avril 1933. Espérant obtenir un statut garanti légalement, les évêques allemands soutiennent l’initiative.

Poussé par le cardinal Secrétaire d’État Pacelli (équivalent du Premier Ministre et du Ministre des Affaires Étrangères, responsable de l’orientation politique du Vatican), les autorités vaticanes signent le concordat en juillet 1933.

Plusieurs problèmes ne sont pas résolus par cet accord, notamment concernant les  statuts des organisations catholiques et des activités de la jeunesse. D’autres problèmes apparaissent avec la mise en application du traité : par exemple, la frange la plus radicale du parti nazi a cherché à l’utiliser pour restreindre la liberté d’expression, supposément garantie.

Les remontrances contre les violations du concordat envoyées par Rome étaient en ce sens ignorées ou mises de côté. Le Vatican croyait en effet à la transformation du régime nazi en une force nationaliste et conservatrice plus traditionnelle mais, au milieu des années 1930, les éléments anticléricaux et antichrétiens dominaient au sein du parti d’Hitler.

En somme, alors que la majorité des fidèles allemands approuvait déjà les buts racistes et impérialistes d’Hitler, le concordat a limité la mobilisation de la résistance catholique encore davantage.

Propos recueillis par Soline Schweisguth

La thèse de Jean-Thomas Nicole a été publié en 2012 aux éditions Mélibée.

Publié ou mis à jour le : 2020-03-11 10:44:29
Gemo10 (25-09-2020 20:13:17)

On a coutume de résumer la politique du Vatican des années 30 par cette formule:" Plutôt Hitler que Staline" ou de nommer Pie XII, le pape d'Hitler sans oublier la question de Staline: " Le Vatican, combien de divisions?". Cela montre combien l'Eglise avait déjà perdu toute influence face aux idéologies totalitaires. Peut-être aussi parce que depuis bien longtemps, les valeurs chrétiennes originelles et les choix politiques de l'Eglise, en tant qu'autorité morale, n'avaient plus rien à voir. Cette institution a trop souvent et trop longtemps soutenu les riches au détriment des plus démunis. Alors pourquoi ne pas se tourner vers d'autres modèles même s'ils sentaient le soufre.

pmlg (23-09-2020 14:03:12)

"Le catholicisme et le nazisme étaient deux idéologies a priori très différentes, qu'est-ce qui pouvait les rapprocher ?"
Ce sujet est complexe et malgré les années il reste toujours difficile de l'aborder sans passion. On ne pourra jamais oublier les millions de morts de toutes les origines, de toutes les religions qui ont été les victimes du régime nazi. Le titre de l'article lui-même ne manque pas d'ambiguïté : "Le Saint-Siège face à l'Allemagne nazie". Il faut bien distinguer deux choses : l'Église catholique et sa représentation "civile", c'est-à-dire la place que des hommes prennent qui par ailleurs ont les convictions de la foi catholique. C'est toute la question de la dimension spirituelle et de la dimension temporelle de l'Église. Un commentaire est beaucoup trop limité pour développer un sujet qui a fait l'objet de beaucoup d'articles, d'ouvrages avec des motivations très diverses. J'ai repris en intitulé la première question. Elle est à mon sens mal posée. Si le nazisme et l'Église catholique se sont affrontés cela ne permet pas de les inscrire sous la même étiquette d'"idéologie". Si la nazisme est un idéologie l'Église n'est pas qualifiable comme telle. Je conçois qu'un historien retienne ce terme mais il n'est pas juste. Sans entrer dans plus de détails pas plus que d'autres religions le catholicisme et l'Église ne sont assimilables à une idéologie. Ensuite je n'entrerai pas dans le débat de l'attitude qui fut celle de nombreuses personnalités catholiques, qu'elles aient exercé une fonction hiérarchique ou qu'elles aient agi simplement par conviction. Une chose est certaine comme idéologie le nazisme a à maintes reprises été condamné l'Église. Autre chose, et sans prendre position parce que je ne suis pas compétent pour le faire, que des dispositions aient été prises pour essayer de sauvegarder la liberté religieuse en face de ce régime résolument antichrétien, au risque de se voir reprocher une certaine compromission, est toujours l'objet d'un débat qui doit être conduit avec prudence, sérénité, n'excluant pas des erreurs dont il est légitime d'assumer la responsabilité. Mutatis mutandis la même question a été et est toujours posée quand l'Église, institution surnaturelle fondée par Jésus-Christ, Fils de Dieu, doit s'opposer à des institutions humaines en contradiction avec ses fondamentaux. Et cette confrontation est toujours actuelle. Mais elle n’autorise pas à assimiler l’Église catholique à une idéologie.

"Rien ne me retiendra d’extirper d’Allemagne le christianisme jusqu’à ses dernières fibres et racines. » Adolphe Hitler

in Hitler et le christianisme - Edmond Vermeil (http://classiques.uqac.ca/)

Roland Peccoud (20-08-2018 19:41:49)

Il est évident que l'Eglise catholique qui avait combattu la République française ne pouvait accepter l'idéologie bolchévique (pour reprendre les mots de l'époque) qui représentait alors un espoir pour la masse prolétaire et beaucoup d'intellectuels de gauche. Les mouvements fascistes-nazi étant perçus par la classe dirigeante comme nécessaires pour contrecarrer le bolchévisme, la Diplomatie papale s'est alignée malgré sa mission "spirituelle". La thèse montre bien que le concordat signé entre Hitler et le Vatican a renforcé le pouvoir du premier, les catholiques se croyant autorisés à adhérer à la politique nazie.

Boutté (16-08-2018 15:58:17)

Monseigneur Mayol de Lupé cultivait la même ambivalence au nom de la lutte contre le Bolchevisme tout en reconnaissant que la Légion des Volontaires Français servait un autre Socialisme .

Epicure (16-08-2018 15:14:19)

L'Histoire ressert les plats et l'actualité post IIe GM offre des centaines de réitérations de la couardise naturelle des hommes mais surtout des gestionnaires qu'ils se donnent (au moins dans les (pseudo) Démocraties...) Depuis 1945, les exemples abondent tant, que seuls, de bons Historiens pourraient en colliger les exemples....!la dernière dont mon Alzheimer se souvienne(!!) est l'affaire des Coptes d'Egypte et de leur "Pape" qui suit une politique d'apaisement bien inutile et vaine également!
Pour ne rien dire de la veulerie généralisée de l'Occident!

ClaudeJanssens (16-08-2018 10:46:34)

Cette ambiguïté a eu d'énormes conséquences durant le 2e Guerre Mondiale en Belgique. Des centaines de jeunes gens, particulièrement en Flandre (mais aussi en Wallonie), ont été embrigadés par des ecclésiastiques pour combattre les "Bolchéviques" (nom donné aux communistes à l'époque), au nom de la défense de la religion. Portant l'uniforme SS, pour la plupart, beaucoup n'ont pas survécu aux combats le long des plaines de l'Europe de l'Est. Ceux qui sont revenus et leurs familles ont dû subir la répression contre la "collaboration", période qui laisse encore aujourd'hui des traces douloureuses dans les familles de Flandre.

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net