Histoire mondiale de la France

Guerre au « roman national » !

Sortie en fanfare, soutien massif des médias, passages répétés de ses coordinateurs à la télévision et à la radio. Rien n'a manqué à cette Histoire mondiale de la France (Seuil, 2016) pour devenir un succès éditorial.
On annonce cinquante mille exemplaires vendus en quelques semaines. C'est exceptionnel pour un ouvrage collectif écrit par des universitaires pour la plupart inconnus du grand public.
La raison tient moins à la qualité de l'ouvrage qu'à son caractère militant et politique, en pleine campagne des présidentielles...

<em>Histoire mondiale de la France</em>

Publiée sous la direction de Patrick Boucheron, spécialiste du Moyen Âge italien et professeur au collège de France, l'Histoire mondiale de la France (Seuil, 2016) rassemble en huit cent pages les contributions de cent vingt-deux historiens.

Cela donne au total cent quarante-six chroniques de quatre page. Elles traitent chacune d'un aspect de l'Histoire de France à travers une date de convenance, rarement l'une des dates que l'on a apprises à l'école. Ainsi, plutôt que de nous raconter la victoire de Charles Martel sur les Arabes près de Poitiers en 732, on nous présente un partage de butin par des pillards musulmans quelque part près de Perpignan en 719.

C'est le choix du directeur de publication qui a souhaité rompre avec l'histoire traditionnelle, que l'on a coutume d'appeler « roman national » et que lui appelle avec une moue de mépris « légendaire national » (dico).

Le titre de l'ouvrage veut souligner que notre pays a toujours vécu en résonance avec le reste du monde. Est-ce vraiment une révélation ?

Du style gothique ou « français » à la laïcité et la séparation des Églises et de l'État, en passant par L'Esprit des Lois, la Déclaration des Droits de l'Homme et du CitoyenLa Démocratie en Amérique de Tocqueville et Les Misérables de Victor Hugo, la France a apporté à l'humanité des richesses immenses. Et parmi les héros du fameux « roman national » (Saint Louis, Jeanne d'Arc, Jacques Cartier, Napoléon, Marie Curie...), en est-il un ou une qui ne soit pas l'expression en bien ou en mal de cette ouverture sur le monde ? Au demeurant, toutes les grandes nations ne sont-elles pas dans cette même ouverture, l’Angleterre comme l’Espagne, la Suède comme l'Italie, les Pays-Bas etc. etc ?

Patrick Boucheron, professeur au Collège de FrancePourtant, tous les exemples ci-dessus sont absents de L'Histoire « mondiale » de la France. Ce n'est pas un hasard.

Dès l'introduction, Patrick Boucheron annonce la couleur : son livre part d'une ambition politique, « mobiliser une conception pluraliste de l'histoire contre l'étrécissement identitaire qui domine aujourd'hui le débat. Par principe, elle refuse de céder aux crispations réactionnaires l'objet "histoire de France" et de leur concéder le monopole des narrations entraînantes ».

On l'aura compris. L'éminent professeur veut damer le pion aux Éric Zemmour, Stéphane Bern, Franck Ferrand, Max Gallo, Dimitri Casali et autre Laurant Deutsch, coupables de n'être pas issus de l'Université et de réaliser des ventes astronomiques avec des ouvrages qui s'inscrivent dans une tradition séculaire. Ces auteurs à succès se voient reprocher une orientation droitière, voire monarchiste. Intolérable dans la France du XXIe siècle, qui se veut ouverte et accueillante à l'Autre - à tous les autres.

Polémiques et enjeux

Dans un débat avec Patrick Boucheron, l'historien Patrice Guéniffey, connu pour ses travaux sur la Révolution, reproche à son entreprise de ne pas faire sens : « C'est une Histoire émiettée faite de fragments que rien ne relie. Elle est à l'image de la France souhaitée par Boucheron et ses pareils : en morceaux. Au lieu d'aider à l'intégration, elle contribue à la séparation des communautés. Elle nourrit le sentiment de la désaffiliation et le ressentiment qui en est le produit. »

En filigrane de cette polémique, de l'aveu des deux historiens, il y a la question migratoire : est-il encore possible d'intégrer en masse des populations d'autres continents ? Si oui, est-ce en leur faisant aimer le « récit national » ou au contraire en déconstruisant ledit récit ?

Pierre NoraL'académicien et historien Pierre Nora a discerné l'enjeu dans son commentaire de l'ouvrage : « Boucheron a parfaitement vu le retournement qui s'est opéré, en une trentaine d'années, entre le moment où la recherche de l'identité, comme l'apparition des mémoires, s'opérait dans le cadre d'une histoire nationale et celui où l'hégémonie des mémoires des groupes devenait muticulturalisée, tandis que l'attachement à l'identité se faisait défensif. Il en tire une conclusion militante. Pour l'exprimer d'une façon caricaturale mais qui dit les choses comme elles sont, cette conclusion consiste à insinuer qu'entre les habitants de la grotte Chauvet, cette humanité métisse et migrante, et la France des sans-papiers, même combat ! ».

Résultat inégal et souvent affligeant

Le résultat est très inégal comme il se doit pour un ouvrage collectif de cette ampleur. Chaque auteur s'exprime avec sa sensibilité et son style, lequel a rarement à voir avec celui de Jules Michelet, le grand ancêtre auquel se réfère curieusement Patrick Boucheron alors que l'approche cocardière et très « roman national » de l'historien romantique s'oppose à celle de nos auteurs New Age.

Parmi les contributions les plus singulières, notons l'article synthétique et lumineux de Jean-Paul Demoule sur l'apparition de l'agriculture en Europe vers 5800 av. J.-C., soit trois mille ans après sa naissance au Moyen-Orient.

Notons aussi celui de... Patrick Boucheron sur l'ordonnance de Villes-Cotterêts en 1539. L'art. 111 de l'ordonnance exige que les arrêts notariaux et judiciaires soient, par souci de clarté, rédigés en « langage maternel français et non autrement ». Foin du latin, que peu de gens comprennent. S'agit-il pour autant de n'employer que le français de cour ? Non, soutient Patrick Boucheron, pour qui le « langage maternel » inclut aussi les langues régionales !

Dans un souci excessif de démonstration, l'article relatif à René Descartes est affligeant. Il ne dit rien de ce qui fait l'intérêt de sa pensée mais s'étend sur ses voyages d'Amsterdam à Stockholm pour conclure qu'il s'agit d'un philosophe avant tout européen, à l'image d'Érasme ! C'est oublier que son Discours de la Méthode (1637) est le premier ouvrage de philosophie écrit en français et non en latin, ce qui n'est pas rien.

Plus contestable encore l'article sur la Terreur révolutionnaire. L'auteur noie le concept dans un flou artistique, ce qui lui permet d'affirmer que tout est Terreur. Aussi bien les discussions de l'époque des Lumières sur le point de savoir si la justice doit être dissuasive ou simplement punitive que les opérations de police des Anglais dans leur colonie d'Irlande !

L'article 1917 suscite l'ire de l'historien Patrice Gueniffey : « Dans cette histoire qui se veut nouvelle, on fait croire à l’existence d’un lien logique entre des événements disparates, choisis selon le principe du hasard, de la préférence personnelle ou du caprice. Ce que la mémoire commune a retenu comme important est jugé dérisoire et ce qui est dérisoire est porté au pinacle. Prenez l’entrée «1917» dans l’Histoire mondiale de la France de Boucheron. On n’y parle que des Kanaks, quand des centaines de milliers de Français se font massacrer au Chemin des Dames ou ailleurs et que la révolution russe va changer la face du XXe siècle. L’indifférence à toute idée de vérité est ici totale. S’il n’y a plus que de la déconstruction, l’histoire devient elle-même vide de sens. » (Le Figaro, 9 octobre 2019).

Laissons la conclusion à Shakespeare : « Beaucoup de bruit pour rien ».

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-09-16 18:41:49
Erwan (16-09-2017 10:33:12)

Il n'y a pas de haine pour la France dans cet ouvrage, Yves Gomez, et encore moins une volonté de destruction du roman nationale (qui pour les non-historien, est un moteur interessant pour développer un intérêt certain pour l'histoire), mais Patrick Boucheron et la pléiades d'historien avec lui, ont surtout voulu montrer une autre manière de faire de l'histoire, et de l'étudier : ce n'est pas pour rien si nombre d'historien professionnel essaye de nuancer les propos consensuel des historiens dit "médiatique" : c'est parceque la rehcerche scientifique n'a rien à voir avec l'histoire "romantique", l'histoire qui nous fais aimer notre histoire. Il faut avoir conscience qu'il existe trois sphère dans l'étude de l'histoire : la sphère politique, qui se rapproche de celle médiatique (plus critiquable, car en constante récupération pour défendre une idéologie), la sphère personnel, c'est à dire l'intérêt que chacun porte à l'histoire, et la sphère scientifique (ou universitaire), qui permet l'étude objective de l'histoire dans sa globalité, et avec précision. Car comme dans toute étude scientifique,il y a une méthode de travail à adopter : il ne s'agit pas simplement d'amener des sources, ou d'affirmer des faits à coup de dates, ou de ce que certain appel par abus, des "preuves" (il n'y a pas de preuve en histoire, car la vérité n'y existe pas : l'histoire, surtout celle sur le temps long, repose sur des hypothèse plus ou moins fondé), mais il faut aussi mettre en perspective, et refléchir, se poser des questions sur tout, et remettre en cause nos connaissances, pour apporter un travail le plus objectif possible : il s'agit d'un travail de très longue haleine.
Ce livre avait, je pense, plus l'objectif de faire échos aux cours d'histoire que l'on à pu avoir dans notre jeunesse, pour la succession de date qui nous rappel ce savoir encyclopédique qu'il nous fallait acquerir dans cette matière : je ne pense pas qu'il y avait ici la volonté de rendre une véritable thèse sur l'histoire de France (qui aurai pris bien plus que 770 pages), mais plutôt d'être éfficace est compréhensible pour un grand nombre de personne. Il faut montrer que l'histoire est loin de se limiter au mythes nationale des grands hommes et des grands événements, et qu'étudier l'histoire est une vraie science.

Benjamin Dupouy (10-09-2017 20:44:41)

A toutes fins utiles, voici le lien vers un débat entre Patrick Boucheron et Alain Finkielkraut sur le thème "Quelle responsabilité pour les intellectuels?": http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/20/patrick-boucheron-et-alain-finkielkraut-quelle-responsabilite-pour-les-intellectuels_5000783_4415198.html

andré Dunand (06-03-2017 11:46:01)

Je ne pensais pas trouver sur ce site des réactions comme "En ce sens , ils sont bien les héritiers de 1793,de Lénine et aujourd'hui de Daesh ..C'est dramatique.. désolé de mon émotion et de mon amertume!!" Oui c'est dramatique de lire ces amalgames, comment peut on être désolé d'écrire cela ?

René Le Honzec (01-03-2017 01:11:50)

Bof, depuis qu'on nous a asséné que les Gaulois n'étaient pas nos ancêtres...Surtout à moi qui suis Breton (mais je dois me tromper...)

yves Gomez (26-02-2017 12:10:23)

Un grand merci à Hérodote et à son auteur pour la recension de ce livre qui est bien dans l'air du temps. La destruction de la nation Française et de son patrimoine civilisationnel et culturel. Difficile de comprendre la haine de ces profs (Université - Collège de France, héritages du Moyen âge et de la Monarchie !!) pour la France. Leur nihilisme et leur volonté pathologique de ce pays ont probablement peu d'exemples ailleurs... désolé de mon émotion et de mon amertume!!

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