23 février 2017

À quoi sert l'Histoire ?

Les Français se passionnent pour l'Histoire plus que tout autre peuple. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer les tirages des revues spécialisées et les débats récurrents sur son contenu (note). Les polémiques nées de la publication d'une Histoire mondiale de la France (janvier 2016) en sont l'exemple.
Mais s'est-on demandé pourquoi l'enseignement de l'Histoire est devenu une évidence à l'école comme à l'Université, alors que cette discipline était ignorée il y a deux siècles ?...

Pourquoi les Français s'obligent-ils à enseigner l'Histoire, de l'école primaire au baccalauréat ? Et pourquoi, dans cet enseignement, privilégie-t-on l'Histoire nationale ?

La IIIe République naissante a imposé l'enseignement de l'Histoire dans l'école primaire en 1880. Instituteurs et professeurs ont eu à cœur de fortifier la conscience patriotique de leurs élèves face à l'adversité (l'Allemagne) (note). Les écoliers ont ainsi appris à lire dans Le tour de la France par deux enfants (G. Bruno), édité de 1877 aux années 1950. Ils ont aussi  découvert l'Histoire dans les manuels d'Ernest Lavisse, lesquels s'ornaient en frontispice de cette jolie formule : « Enfant, tu aimeras la France parce que la nature l'a faite belle et que son histoire l'a faite grande ».

S'agissait-il de leur raconter de belles histoires, propres à exciter leur imagination ? Oui, sans doute. Ce besoin existe de toute éternité. Il est rempli aujourd'hui par les romans et l'Histoire, comme il l'était autrefois par les mythes et les vies de saints.

S'agissait-il de forger la conscience des futurs citoyens de notre pays en les invitant à se montrer dignes de leurs glorieux prédécesseurs ? Peut-être. C'est du moins comme cela que nos grands ancêtres républicains, progressistes et laïcs de la fin du XIXe siècle ont utilisé l'Histoire, avec l'intention de remplacer la mystique religieuse et monarchique par une mystique patriotique.

Mission de l'Histoire

Plus sûrement, depuis qu'elle a été inventée il y a 2500 ans, l'Histoire a pour vocation de nous aider à comprendre les ressorts de nos sociétés. Nous n'attendons pas d'elle qu'elle « émancipe l’humanité » comme le voudrait Patrick Boucheron, professeur au Collège de France ! Nous lui demandons seulement de nous éclairer sur le monde qui nous entoure et de nous épargner si possible quelques erreurs dans nos jugements et nos actes (note).

L'Histoire nous instruit sur les chaînes de causalité qui mènent à des drames sans que nous nous en apercevions. Pourquoi, par exemple, nos aïeux, qui n'étaient ni plus ni moins bellicistes que nous, ont-ils pu se laisser entraîner dans la Grande Guerre (août 1914) ? Pourquoi, pétris de bons sentiments, ont-ils colonisé l'Afrique et d'autres régions du monde ?

L'Histoire nous rappelle aussi que les hommes ne se réduisent pas à des homo œconomicus seulement mus par des besoins matériels. Nos hommes politiques devraient le savoir : on n'éradique pas le terrorisme avec des primes à l'embauche. Depuis l'origine des temps, les hommes sont en fait guidés par des passions qui ont pour nom : amour, dépassement de soi, création, curiosité, soif de dignité ou de reconnaissance, appétit de pouvoir… Ces passions sont à l’origine de tous les événements passés ou présents, des guerres et des révolutions, des exploits scientifiques et des chefs d’œuvre artistiques. 

Pour toutes ces raisons, l'Histoire est indispensable pour former des citoyens et des gouvernants lucides. Nous en avons la preuve sous nos yeux : les hommes d'État tels que Poutine, Erdogan, Modi et Xi Jiping ont assis leur autorité sur leur intimité avec l'Histoire nationale et une approche froide des relations internationales, ce qui leur permet de peser sur les affaires du monde. A contrario, la plupart des gouvernants occidentaux vivent comme leurs concitoyens dans l'illusion d'un monde en rupture avec son passé et soudainement devenu plus sage, d'où leurs échecs répétés dans la gestion « morale » des crises : Grèce, Irak, Ukraine, Libye et révolutions arabes, migrants...

« Préhistoire » de l'Histoire

Hérodote d'Halicarnasse Le mot Histoire vient du grec Historia qui signifie Enquête en grec. C'est le titre que donna le voyageur grec Hérodote à l'ensemble de ses récits (9 volumes), dans lesquels il décrit les pays visités, de l'Égypte à la Perse, et - fait nouveau - s'interroge aussi sur leur passé.

De ce fait, Hérodote, mort en 425 av. J.-C., est considéré comme le « Père de l'Histoire »... et le précurseur du tourisme intelligent. Mais sa démarche est plutôt celle d'un géographe. Sa curiosité pour les pays autres que le sien est sous-tendue par l'idée de percer leurs mystères pour mieux les aborder par le commerce... ou par la guerre. Car, selon la formule choc du géographe Yves Lacoste, « la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre » (1976) !

Pour être honnête, le vrai précurseur de nos actuels historiens serait plutôt Thucydide. Ce général athénien, contemporain d'Hérodote et de Périclès, a raconté La guerre du Péloponnèse, à laquelle il a lui-même participé, avec pour la première fois, le souci de confronter les sources et les témoignages. Il en extrait la signification profonde, en écartant les aspects anecdotiques.

À la différence d'Hérodote, Thucydide s'est contenté de parler de ce qu'il connaît : l'histoire de son pays, avec l'objectif d'en tirer des enseignements sur les pulsions qui guident les hommes et des préconisations sur la manière de bien gouverner. Ainsi met-il dans la bouche de Périclès un vibrant éloge de la démocratie athénienne (note).

Des chroniques royales au roman national

Il a fallu attendre Ibn Khaldoun, un historien d'origine andalouse, né à Tunis au XIVe siècle, pour retrouver une réflexion philosophique sur l'Histoire.

Cette exception mise à part, de l'Antiquité au siècle des Lumières, c'est à travers la mythologie, la Bible, les vies d'hommes illustres, les poèmes épiques et les vies de saints que les hommes ont cherché soit des modèles de conduite, soit des références morales, soit des éclairages sur le fonctionnement des sociétés.

Au Moyen Âge, les souverains confiaient aux moines et aux clercs le soin de dresser la chronique de leurs hauts faits et nul n'avait l'idée de mettre en scène l'histoire des peuples et des nations.

De la Renaissance à la Révolution, les souverains s'adjoignirent les services d'historiographes recrutés parmi les meilleurs écrivains de leur temps, tels Boileau, Racine ou encore Voltaire, afin de magnifier leurs faits et gestes. Pour leur part, les gens éduqués se prirent de passion pour l'Antiquité gréco-latine, dévorant en particulier les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque. Au XVIIIe siècle, c'est encore Rome - et Rome seule - qui inspire les penseurs, de Montesquieu à Gibbon.

Tout change avec la Révolution. La France mais aussi l’Europe sont bouleversées de fond en comble. Les vieilles dynasties vacillent ou s’écroulent. La foi religieuse se voit elle-même mise en question.

Les peuples, orphelins de leurs rois, aspirent à se refaire une identité non plus autour d’une dynastie mais d’un nouveau concept, plus abstrait : le Peuple ou la Nation.

En France et en Allemagne apparaissent les premiers historiens dignes de ce nom.

L’Histoire devient avec eux une discipline universitaire à part entière. Mais elle prend aussitôt une forte connotation idéologique, chacun y cherchant la confirmation de ses thèses, ses préjugés et ses convictions.

Marx et Tocqueville se servent de l'Histoire comme d'un matériau avec lequel ils bâtissent leur réflexion sur les structures économiques ou la démocratie.

Jules Michelet, l'un des plus remarquables historiens du XIXe siècle, orchestre de 1833 à 1867 une magistrale Histoire de France. Elle est conçue autour d'un héros central, le Peuple, qui parvient à s'émanciper de l'Église et du roi grâce à la Révolution !

Excellent écrivain de l'école romantique, Michelet présente la France comme une « personne » : « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race ; la France est une personne » (Tableau de la France).

Grandeur du « roman national »

Le siècle de Michelet est aussi le grand siècle du roman, un genre littéraire qui a vocation à révéler les dessous de la société et de l'être humain à travers la fiction. Rastignac, Jean Valjean, Raskolnikov (Crime et Châtiment), Sherlock Holmes, Ivanhoé et le Comte de Monte Cristo sont des héros fictifs plus vrais que nature et enracinés dans leur époque, ni plus ni moins vrai que d'Artagnan et la reine Margot, personnages réels mis en scène et transfigurés par Alexandre Dumas.

Aujourd'hui encore, les romans historiques et les biographies demeurent très prisés du grand public, dans la continuité des chroniques royales et des romans épiques du Moyen Âge. 

Comme leurs illustres prédécesseurs du siècle précédent, Maurice Druon (Les Rois maudits), Mika Waltari (Sinouhé l'Égyptien), Ken Follett (Les Piliers de la terre) mais aussi Jacques Bainville (Napoléon) et Stefan Zweig (Marie-Antoinette) font rêver leurs lecteurs en mettant en scène l'Histoire. Bien enlevés, leurs récits sonnent plus vrai que bien des études savantes.

N'allons donc pas trop vite en condamnant le « roman national ». L'expression, qui nous vient de l'historien Pierre Nora, est de nature élogieuse. Le « roman » désigne un genre propre à séduire et émouvoir ; le caractère « national » désigne une préférence pour la proximité. C'est par le « roman national » que beaucoup d'adolescents se sont découverts une vocation pour l'Histoire et sont devenus de très sérieux et très réputés universitaires... avec un esprit critique qui leur a permis de déconstruire les fictions historiques qu'ils avaient adoré !

De l'« histoire-bataille » à l'École des Annales

En 1891, une chaire de la Révolution a été créée à la Sorbonne pour l'historien Alphonse Aulard. En 1907 a été fondée une Société des Études robespierristes, présidée par l'historien Albert Soboul cependant que Georges Lefebvre a succédé à Alphone Aulard à la Sorbonne. Ce fut le début d'une renversement d'optique dont nous sommes les héritiers... Universitaires et enseignants en sont venus à observer le passé essentiellement sous l'angle politique, militaire, religieux, culturel et diplomatique. Comment en aurait-il été autrement quand le gouvernement lui-même, sous l'inspiration des républicains  « opportunistes » ou radicaux, avait évacué les questions sociales ?

Cette histoire événementielle, qualifiée avec beaucoup d'exagération d'« histoire-bataille », a été mise en musique avec talent par les auteurs de manuels scolaires Charles Seignobos et Ernest Lavisse. En 1902, ce dernier, qui dirigeait l’École Normale Supérieure (ENS), suggéra à Hachette de confier à Ernest Malet la rédaction d’un nouveau manuel d’histoire. Quatre ans plus tard, on lui adjoignit un jeune agrégé, Jules Isaac. 

Il s'ensuivit pendant un demi-siècle une collection de manuels scolaires denses, riches d'informations et d'une lecture palpitante, ce qui ne gâchait rien. Avec la primauté donnée aux dates, ils permettaient aux lecteurs et en particulier aux enfants de bien se représenter la chronologie et l'écoulement du temps et des générations, mais ils occultaient les mouvements de fond des sociétés, invisibles en surface.

En 1929, pour redonner du sens au temps long et aux mouvements économiques, sociaux et démographiques, les historiens Lucien Febvre et Marc Bloch fondent la revue des Annales d'histoire économique et sociale en anticipant sur la célèbre formule de Paul Valéry : « Les événements ne sont que l'écume des choses, ce qui m'intéresse, c'est la mer » (Regards sur le monde actuel, 1931).

Leur influence se fit sentir jusqu'à nos jours à travers l'École des Annales, illustrée par de très grands noms : Georges Duby (La société féodale), Emmanuel Le Roy Ladurie (Histoire du climat du Moyen Âge jusqu'à nos jours), Pierre Chaunu (Séville et l'Atlantique, 1504-1650), Jacques Le Goff (La Civilisation de l’Occident médiéval), Fernand Braudel (La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II)...

Mais comme toutes les écoles de pensée, celle-ci sombra dans des recherches oiseuses et des imprécations dogmatiques.  À la fin de sa vie, vers 1980, Fernand Braudel lui-même s'en affligea. Il déplorait que l'Éducation nationale, à l'encontre du bon sens, ait introduit l'Histoire du temps long à l'école et au collège et réservé l'Histoire événementielle (le XXe siècle) au lycée !

De son point de vue, il importait que les écoliers et les collégiens acquièrent les connaissances de base, notamment la chronologie des événements et la biographie des personnages majeurs qui rythment notre passé, avant d'aborder au lycée l'Histoire avec un esprit critique et ouvert, en se gardant de tout jugement anachronique.

Pour que les enfants s'intéressent à l'Histoire, il faut qu'elle se rapporte à un environnement proche et familier, avec des références et des connexions qui captent l'attention et facilitent la mémorisation. C'est pourquoi il est légitime de privilégier dans l'enseignement le cadre national. L'exploration du passé se nourrit de cette façon de l'observation du présent : patrimoine architectural, médias, expressions langagières, témoignages des anciens etc.

Enseigner l'Histoire aujourd'hui et demain

Aujourd'hui, l'Histoire globale, d'inspiration américaine, renoue le fil avec l'École des Annales. Elle privilégie l'étude du temps long et affiche aussi son intention de briser le cadre national. Ce n'est pas tout à fait un hasard si elle est contemporaine de la « mondialisation », en lien avec la perte d'influence de la France dans le monde et la décolonisation. Pour le géographe et historien Christian Grataloup, « l'Histoire mondiale participe de la désoccidentalisation du monde ; elle répond au besoin de reconnaissance des pays émergents et à l'effacement de l'Europe ».

Faut-il pour autant enseigner aux enfants l'histoire du Monomotapa, de l'empire gupta ou de la dynastie Song, cultures totalement déconnectées de la nôtre, auxquelles ne nous rattachent aucun souvenir que puisse fixer la mémoire ? Pure illusion. 

Tenons-nous en donc à l'histoire nationale. Elle reste préférable dans les petites classes pour intéresser les enfants à leur environnement et leur donner le goût de l'étude. Cela vaut pour les descendants de paysans bretons et pyrénéens et plus encore pour les descendants de travailleurs maghrébins, de tirailleurs sénégalais et de manoeuvres chinois. Les uns et les autres aspirent à un récit commun, palpitant et sensible, en lien avec le pays dans lequel ils sont destinés à vivre. Peu importe leur lien génétique avec Vercingétorix. 

Pour être évaluée avec justesse et sans préjugés, cette Histoire de France doit être replacée dans les grands mouvements de l'Histoire universelle, tantôt en leur cœur, tantôt à la périphérie, avec toutes les connexions souhaitables vers le reste du monde selon le schéma suggéré ci-après :

L'Histoire commence par convention il y a environ 5 300 ans à Sumer avec l'invention de l'écriture et l'apparition des premières archives. La période antérieure, appelée faute de mieux Préhistoire, s'étend sur environ six millions d'années. Elle désigne l'aube de l'humanité mais ne doit pas être pour autant assimilée à une période ténébreuse. Comme les Aborigènes actuels (Amazonie, Papouasie, Kalahari...), les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, auxquels on doit de magnifiques peintures pariétales (Lascaux...), employaient leurs capacités cognitives à d'autres tâches que l'écriture et avaient, beaucoup plus que nous-mêmes, une connaissance intime de la nature.

Les temps historiques témoignent d'une extrême malléabilité. Migrations et guerres déplacent les frontières sans fin. Les empires succèdent aux cités et les royaumes aux empires... Pourtant, quand l'Histoire devient discipline universitaire, c'est dans un cadre national qu'elle s'écrit et se fige.

Si nous évoquons l'Hexagone avant la naissance de la nation française, abordons-le à travers l'immense culture celte dont les « Gaules » de Jules César ne sont qu'un appendice, puis à travers les avatars de l'empire romain, enfin à travers le grand brassage de peuples occasionné par la mise en mouvement des Huns, au milieu de la steppe sibérienne.

Au deuxième millénaire, la France a été à plusieurs reprises à l'avant-garde de la civilisation ouest-européenne, au temps des croisades et des cathédrales (XIIe et XIIIe siècles) et sous le règne de Louis XIV. La brève épopée révolutionnaire et napoléonienne a quant à elle eu des répercussions planétaires, jusqu'en Amérique latine et dans le monde arabe.

À d'autres moments, la France a emprunté des chemins ouverts par d'autres. Ce fut le cas de la Renaissance, amorcée en Italie au XIIIe siècle, et même des Lumières, dont les prémices apparaissent dans l'Angleterre de la « Glorieuse Révolution », à la fin du XVIIe siècle. Ce fut aussi le cas avec les explorations maritimes inaugurées par les Portugais et les Espagnols, comme avec la révolution industrielle et la colonisation, l'une et l'autre amorcées et poursuivies avec éclat par l'Angleterre aux XVIIIe et et XIXe siècles...

Par ce recadrage, il est normalement possible d'enseigner une Histoire à la fois proche et ouverte sur le monde, flatteuse et objective, distrayante et porteuse de sens... Encore faut-il nous départir de la tentation d'instrumentaliser l'Histoire, avant-hier au service de la patrie et de la « revanche » sur l'Allemagne, aujoud'hui pour mieux accueillir l'Autre et préparer la dissolution de nos vieilles nations dans une hypothétique nation européenne ou une irréaliste fraternité universelle.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-08-10 17:39:25

 
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