22 mai 2010 - Nicolas Copernic et le «culte des reliques» au XXIe siècle - Herodote.net

22 mai 2010

Nicolas Copernic et le «culte des reliques» au XXIe siècle

Le 22 mai 2010, les restes de Nicolas Copernic (1473-1543) ont été enterrés dans la cathédrale de Frombork, au nord de la Pologne, où il avait fini sa vie comme chanoine. Le cérémonial de cette inhumation rappelle de façon troublante le «culte des reliques» à l'époque médiévale, avec, au final, des objectifs très semblables...

Si Copernic fut un homme de la Renaissance, affirmant que le soleil était au centre de l'univers (héliocentrisme), ce qui lui valut une d'être condamné post mortem par l'Église en 1616, cette cérémonie relève aussi de deux logiques, l'une médiévale, l'autre contemporaine.

Entre Moyen Âge et ultra-modernité

Médiévale d'abord, la cérémonie : Copernic avait été enterré de manière anonyme, parmi d'autres clercs. Les savants polonais ont identifié un crâne qui avait des chances d'être le sien, il fallait trouver un échantillon de son ADN auquel le comparer. Ce fut fait à la bibliothèque d'Uppsala, en Suède, où un livre utilisé intensivement par Copernic avait été transféré comme butin au cours du XVIIe siècle, quand la Suède et la Pologne s'affrontaient pour la domination sur la Baltique.

Plusieurs cheveux furent découverts dans ses pages. L'ADN prélevé sur deux d'entre eux correspondant au crâne retrouvé, les savants identifièrent le défunt. On décida donc de l'enterrer une nouvelle fois, avec tous les honneurs, après avoir promené ses restes à travers les villes de la région, pour permettre à la population de s'en approcher.

Cette histoire semble tout droit tirée de l'Antiquité tardive ou du Moyen Âge...

Le culte des reliques au Moyen Âge

Lorsqu'une église souhaitait accroître son prestige ou retrouver son lustre perdu, elle transférait en grande cérémonie les restes du saint local, souvent après avoir «inventé» son corps. «Inventer» a ici le sens de «découvrir», comme on invente un trésor. C'est souvent un miracle tombant à point nommé qui permettait d'identifier les restes depuis longtemps oubliés : un rayon de lumière se mettait à étinceler, le saint apparaissait en songe...

Le premier à avoir recouru à cette pratique fut saint Ambroise, évêque de Milan de 374 à 397. Il «inventa» ainsi les restes de saints Gervais et Protais, deux saints alors totalement oubliés, qui lui étaient apparus en songe. Les mauvaises langues affirment que le verbe «inventer» est à prendre dans son sens courant, tant cette apparition servait ses intérêts.

Ambroise découvrit en tout cas la manière de se servir d'un tel événement, et sa technique fut reprise au Moyen Âge : annoncé à grand renfort de publicité, avec copie et vaste diffusion des textes qui racontaient la vie du saint, l'événement permettait à l'église d'attirer des pèlerins et donc de l'argent. On construisait souvent une nouvelle église pour accueillir la dépouille, et les processions accompagnant ces translations de reliques faisaient souvent le tour de la ville ou de la région pour affirmer son pouvoir.

Difficile de ne pas voir dans le transfert des restes de Copernic une translation de relique de l'époque scientifique : les restes du «saint» sont d'abord identifiés, grâce ici à l'ADN, par quelques savants, exactement comme les restes des saints étaient inventés par quelques lettrés au Moyen Âge. Puis une grande procession permet de montrer à tous la grandeur du «saint», et il est enfin enterré en grande pompe. Gageons que l'office du tourisme de Frombork ne tardera pas à l'exploiter et que l'église du lieu en verra sa réputation magnifiée.

Copernic héros national polonais ?

Cette histoire a aussi un versant plus contemporain, bien que ses racines remontent très loin...

Le fait que Copernic soit un héros national polonais ne va en effet pas du tout de soi. Copernic est natif de Torún, ville de la Hanse sur la Vistule, qui, jusqu'en 1466 (sept ans avant sa naissance), appartenait à l'ordre des Chevaliers Teutoniques, sous le nom de Thorn, avant d'être incorporée au royaume de Pologne.

La mère du savant était germanophone, comme la majorité de la population (alors que son père était polonais). À partir du XIXe siècle, la question de sa nationalité fit l'objet d'âpres controverses, puisqu'en 1793 la Prusse avait obtenu la région de Torún/Thorn. Ce n'est qu'en 1918 qu'elle redevint polonaise. Les savants prussiens puis allemands revendiquèrent donc Copernic, alors qu'aux yeux des Polonais, il était et est toujours un héros national ; l'université de Torún porte d'ailleurs son nom.

Aujourd'hui, sa «polonité» n'est plus vraiment contestée, mais on peut penser que tout le faste déployé pour cette cérémonie vise à prévenir une éventuelle contestation de sa nationalité. Enfin, cette translation est aussi l'occasion de souder le pays, après la catastrophe récente qui l'a frappé, et de rappeler que l'Église - et on sait que la Pologne reste un pays très catholique - est capable de reconnaître ses erreurs, comme l'a rappelé l'archevêque de Frombork.

Yves Chenal

L'auteur : Yves Chenal

Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé et docteur en histoire médiévale, Yves Chenal a enseigné pendant plusieurs années dans des lycées parisiens avant de passer le concours de l'ENA. Il est aujourd'hui en activité dans une préfecture.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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