Novembre 2012 - Avril 2013

À quoi sert le mariage ?

Le mariage semblait voué à disparaître il y a trois décennies ; le voilà au centre de la politique française, avec le projet de légalisation du « mariage pour tous », à l'image de ce qui se pratique déjà dans la plupart des autres pays de culture européenne (15% de la population mondiale)...

Les médias français dénoncent à l'envi une société archaïque et discriminatoire. La révolte gronde dans les cafés et les salons parisiens... L'affaire concerne le droit des homosexuels à se marier devant le maire (il a été finalement adopté par l'Assemblée nationale le mardi 13 avril 2013).

Il y a quarante ans, les jeunes contestataires ironisaient sur le mariage « petit-bourgeois », une relique moyennâgeuse qui n'aurait plus d'attrait que pour les curés en rupture de ban ! Aujourd'hui, les mêmes réclament son extension aux homosexuels. Il s'agit de remédier à la souffrance de quelques couples qui ne supportent pas de ne pas « graver leur nom au bas d'un parchemin » (Brassens).

Mais ainsi qu'en conviennent historiens et anthropologues de tous bords, « on ne trouve pas, dans l'histoire, d'union homosexuelle et homoparentale institutionnalisée » (note). N'est-il pas dangereux, dans ces conditions, de jouer les apprentis-sorciers ? Le mariage tel que nous le connaissons est en effet né il y a près de mille ans dans la chrétienté occidentale, à l'instigation de l'Église. Il n'a pas été établi pour consacrer l'amour de deux êtres (on n'a pas besoin d'une reconnaissance sociale pour s'aimer et vivre ensemble) mais pour assurer une protection juridique aux enfants appelés à naître de cette union et garantir leur droit à hériter. Ce n'est pas un « droit » mais un « contrat ». 

Le mariage pour quoi faire?

Aujourd'hui, dans la plupart des pays, le terme « mariage » recouvre trois significations très différentes :
• C'est d'abord un contrat civil entre un homme et une femme, qui assure à l'épouse et aux enfants à naître une protection juridique et des garanties en matière de succession.
• C'est aussi un engagement religieux, sans effet juridique ou civil, qui tient aux convictions de chacun (dans de nombreux pays, notamment musulmans, le contrat civil et l'engagement religieux sont toutefois confondus).
• C'est enfin un moment festif qui permet à un couple d'exprimer leur amour devant leurs parents et leurs amis.

Les deux dernières significations ne concernent en rien le législateur et, au moment où les organisations homosexuelles réclament le droit au mariage civil, on peut se demander à quoi sert encore celui-ci. En effet, au terme d'un processus législatif qui a aligné les droits des enfants « naturels » sur ceux des enfants légitimes, le mariage civil n'apporte plus guère de droits particuliers. C'est si vrai que de plus en plus de couples élèvent leurs enfants sans se soucier de passer devant le maire.

À défaut d'abolir le mariage civil, le législateur pourrait changer son nom pour celui d'« union civile » et laisser le mot mariage au vocabulaire religieux. L'« union civile » se présenterait dès lors comme un pacte civil de solidarité - pacs - amélioré, ouvert à tous les couples, avec quelques aménagements fiscaux concernant la pension de réversion et l'héritage ainsi que l'adoption.

Mais avant toute chose, il importerait d'abroger l'article 433-21 du code pénal par lequel l'État français interdit aux prêtres, pasteurs et rabbins de marier un couple qui n'est pas au préalable passé devant le maire (note). Ainsi continueront de s'unir civilement ceux qui le veulent, les autres faisant de leur union une affaire purement privée. 

Archaïque, l'article 433-21 remonte à la volonté du Premier Consul Napoléon Bonaparte d'enlever l'état civil au clergé. Son abrogation serait conforme au principe de laïcité et à la loi de séparation des Églises et de l'État. On ne voit pas bien en effet pourquoi l'État laïc se préoccupe de conventions d'ordre privé comme le mariage religieux dès lors qu'elles n'ont aucune implication civile ou juridique.

Une régression intellectuelle

Le romancier Benoît Duteurtre écrit dans Le Nouvel Observateur (20 septembre 2012) : « L’aspiration des militants homosexuels à la famille et au mariage est une formidable régression intellectuelle par rapport aux enjeux de la libération sexuelle. Après avoir revendiqué la liberté absolue, on en est à vouloir parodier le mariage, ce vieux rituel d’inspiration religieuse auquel les hétérosexuels eux-mêmes ne croient plus guère, vu qu’ils s’empressent généralement de divorcer ! »
Le romancier juge « amusant de voir certains militants s’exciter contre l’Église, qui devrait, à son tour, accepter le mariage gay – comme s’il fallait à tout prix obtenir la reconnaissance du clergé qui ne fait pourtant que jouer son rôle de force morale archaïque ».
Pour lui, « la modernité, c’est évidemment le pacs, qui laisse de côté tout cet héritage et qu’on pourrait fort bien se contenter d’améliorer. Mais les groupes de pression, engagés dans la surenchère, semblent confondre l’égalité et le pastiche. Beaucoup d’homos se contrefichent du mariage comme de l’adoption, mais il est vrai que cette soif de normalité enchante certaines personnes qui ont l’impression de les voir rentrer dans le rang ».

Libertarisme

Derrière le « mariage pour tous » et son corollaire, le droit d'avoir des enfants à tout prix (gestation par autrui ou adoption sur le marché international), l'idée se profile que la Loi n'aurait plus pour objet de protéger les faibles (enfants, pauvres...) contre les abus des puissants mais devrait se mettre au service de ces derniers pour lever les ultimes obstacles à leurs désirs. 

Pourquoi pas ? dès lors que l'accomplissement de ces désirs ne lèse personne, argumente tel philosophe contemporain.

Plus réservé, le psycho-sociologue Jean-Claude Liaudet voit dans ce chamboulement une ruse du néolibéralisme pour intégrer à la société marchande des domaines qui lui échappent encore (Jean-Claude Liaudet, Le complexe d'Ubu ou la névrose libérale, Fayard, 2004.). Il annonce des lendemains radieux où les pauvres du tiers monde et du quart monde seront invités, au nom de la Liberté, à faire commerce de leurs organes, de leur sperme, de leurs ovules et de leurs bébés pour la plus grande satisfaction des bourgeois occidentaux.

Pour en finir avec un enjeu symbolique quelque peu ridicule, nous émettons le souhait que la loi laïque ne reconnaisse plus que des « unions civiles » (un PACS amélioré) et abandonne le mot même de « mariage », tant pour les couples ordinaires que pour les couples de même sexe (note).

André Larané
Mariage pour tous : d'autres l'ont fait, pourquoi pas nous ?

Avant la France, d'autres pays, et non des moindres, ont franchi le pas et officialisé le mariage entre personnes du même sexe : le Canada, la Norvège, la Suède, plusieurs États des États-Unis et même la ville de Mexico, l'Argentine et l'Espagne catholiques.
De fait, les États à l'écoute des homosexuels (« gay-friendly ») sont circonscrits aux populations européennes : l'Europe occidentale elle-même, l'Amérique du Nord, l'Autralie et la Nouvelle-Zélande ainsi que les pays du cône sud-américain (Argentine, Uruguay, Brésil). Seule exception : l'Afrique du Sud, encore fortement influencée par le droit anglo-saxon. Au total, moins d'un milliard de personnes, soit 15% de la population mondiale.
Face à ce bloc « progressiste » en décroissance démographique, on trouve la quasi-totalité des pays d'Afrique noire et des pays majoritairement musulmans, plus ou moins hostiles à l'homosexualité. Huit d'entre eux punissent de mort l'homosexualité : l'Arabie séoudite, l'Afghanistan, l'Iran, la Mauritanie, le Nigeria, la Somalie, le Soudan et le Quatar, « ami » de la France. Les autres pays, comme la Turquie, l'Inde, la Russie ou le Japon, évitent généralement d'aborder le sujet de l'homosexualité sur la place publique.

Le mariage des personnes de même sexe et l'homosexualité dans le monde (source : Le Monde)
Publié ou mis à jour le : 2021-10-04 16:06:40

 
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