Toute l'Histoire en un clic
Herodote Facebook Herodote Twitter Herodote Youtube
Ami d'Herodote.net
 
>> 23 fvrier 2017
Enseigner l'Histoire
Toute l'Histoire en un clic
Publicité

23 fvrier 2017

quoi sert l'Histoire ?


Les Franais se passionnent pour l'Histoire plus que tout autre peuple. Il suffit, pour s'en convaincre, de considrer les tirages des revues spcialises et les dbats rcurrents sur son contenu (*). Les polmiques nes de la publication d'une Histoire mondiale de la France (janvier 201) en sont le dernier exemple.

Mais s'est-on demand pourquoi l'enseignement de l'Histoire est devenu une vidence l'cole comme l'Universit, alors que cette discipline tait ignore il y a deux sicles? C'est quoi nous allons nous efforcer de rpondre...

Pourquoi s'oblige-t-on à enseigner l'Histoire, de l'école primaire au baccalauréat ? Et pourquoi, dans cet enseignement, privilégie-t-on l'Histoire nationale ?

S'agit-il de nous raconter de belles histoires, propres à agrémenter nos soirées et exciter l'imagination ? Oui, sans doute. Ce besoin existe de toute éternité. Il est rempli aujourd'hui par les romans et l'Histoire, comme il l'était autrefois par les mythes et les vies de saints.

S'agit-il de forger la conscience des futurs citoyens de notre pays en les invitant à se montrer dignes de leurs glorieux prédécesseurs ? Peut-être. C'est du moins comme cela que nos grands ancêtres républicains, progressistes et laïcs de la fin du XIXe siècle ont utilisé l'Histoire, avec l'intention de remplacer la mystique religieuse et monarchique par une mystique patriotique.

Plus sûrement, l'Histoire nous permet de comprendre les ressorts de nos sociétés. N'attendons pas d'elle qu'elle « émancipe l’humanité » comme le voudrait Patrick Boucheron, professeur au Collège de France ! Demandons-lui seulement de nous éclairer sur le monde qui nous entoure et de nous épargner si possible quelques erreurs dans nos jugements et nos actes.

L'Histoire nous instruit sur les chaînes de causalité qui mènent à des drames sans que nous nous en apercevions. Pourquoi par exemple nos aïeux, qui n'étaient ni plus ni moins bellicistes que nous, ont-ils pu se laisser entraîner dans la Grande Guerre (août 1914) ? Pourquoi, pétris de bons sentiments, ont-ils colonisé l'Afrique et d'autres régions du monde ?

L'Histoire nous rappelle aussi que les hommes ne se réduisent pas à des homo œconomicus seulement mus par des besoins matériels. Nos hommes politiques devraient le savoir : on n'éradique pas le terrorisme avec des primes à l'embauche. Depuis l'origine des temps, les hommes sont en fait guidés par des passions qui ont pour nom : amour, dépassement de soi, création, curiosité, soif de dignité ou de reconnaissance, appétit de pouvoir… Ces passions sont à l’origine de tous les événements passés ou présents, des guerres et des révolutions, des exploits scientifiques et des chefs d’œuvre artistiques. 

Pour toutes ces raisons, l'Histoire est indispensable pour former des citoyens et des gouvernants lucides. Nous en avons la preuve sous nos yeux :  les hommes d'État tels que Poutine, Erdogan, Modi et Xi Jiping ont assis leur autorité sur leur intimité avec l'Histoire nationale et une approche froide des relations internationales, ce qui leur permet de peser sur les affaires du monde. A contrario, la plupart des gouvernants occidentaux vivent comme leurs concitoyens dans l'illusion d'un monde en rupture avec son passé et soudainement devenu plus sage, d'où leurs échecs répétés dans la gestion « morale » des crises : Grèce, Irak, Ukraine, Libye et révolutions arabes, migrants...

« Préhistoire » de l'Histoire

Hrodote d'Halicarnasse Le mot Histoire vient du grec Historia qui signifie Enquête en grec. C'est le titre que donna le voyageur grec Hérodote à l'ensemble de ses récits (9 volumes), dans lesquels il décrit les pays visités, de l'Égypte à la Perse, et - fait nouveau - s'interroge aussi sur leur passé.

De ce fait, Hérodote, mort en 425 av. J.-C., est considéré comme le « Père de l'Histoire »... et le précurseur du tourisme intelligent. Mais sa démarche est plutôt celle d'un géographe. Sa curiosité pour les pays autres que le sien est sous-tendue par l'idée de percer leurs mystères pour mieux les aborder par le commerce... ou par la guerre. Car, selon la formule choc du géographe Yves Lacoste, « la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre » (1976) !

Pour être honnête, le vrai précurseur de nos actuels historiens serait plutôt Thucydide. Ce général athénien, contemporain d'Hérodote et de Périclès, a raconté La guerre du Péloponnèse, à laquelle il a lui-même participé, avec pour la première fois, le souci de confronter les sources et les témoignages. Il en extrait la signification profonde, en écartant les aspects anecdotiques.

À la différence d'Hérodote, Thucydide s'est contenté de parler de ce qu'il connaît : l'histoire de son pays, avec l'objectif d'en tirer des enseignements sur les pulsions qui guident les hommes et des préconisations sur la manière de bien gouverner. Ainsi met-il dans la bouche de Périclès un vibrant éloge de la démocratie athénienne.

Des chroniques royales au roman national

Il a fallu attendre Ibn Khaldoun, un historien d'origine andalouse, né à Tunis au XIVe siècle, pour retrouver une réflexion philosophique sur l'Histoire.

Cette exception mise à part, de l'Antiquité au siècle des Lumières, c'est à travers la mythologie, la Bible, les vies d'hommes illustres, les poèmes épiques et les vies de saints que les hommes ont cherché soit des modèles de conduite, soit des références morales, soit des éclairages sur le fonctionnement des sociétés.

Au Moyen Âge, les souverains confiaient aux moines et aux clercs le soin de dresser la chronique de leurs hauts faits et nul n'avait l'idée de mettre en scène l'histoire des peuples et des nations.

De la Renaissance à la Révolution, les gens éduqués se prenaient de passion pour l'Antiquité gréco-latine. Ils dévoraient en particulier les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque. Au XVIIIe siècle, c'est encore Rome - et Rome seule - qui inspire les penseurs, de Montesquieu à Gibbon.

Tout change avec la Révolution. La France mais aussi l’Europe sont bouleversées de fond en comble. Les vieilles dynasties vacillent ou s’écroulent. La foi religieuse se voit elle-même mise en question.

Les peuples, orphelins de leurs rois, aspirent à se refaire une identité non plus autour d’une dynastie mais d’un nouveau concept, plus abstrait : le Peuple ou la Nation.

En France et en Allemagne apparaissent les premiers historiens dignes de ce nom.

L’Histoire devient avec eux une discipline universitaire à part entière. Mais elle prend aussitôt une forte connotation idéologique, chacun y cherchant la confirmation de ses thèses, ses préjugés et ses convictions.

Marx et Tocqueville se servent de l'Histoire comme d'un matériau avec lequel ils bâtissent leur réflexion sur les structures économiques ou la démocratie.

Jules Michelet, l'un des plus remarquables historiens du XIXe siècle, orchestre de 1833 à 1867 une magistrale Histoire de France, la première jamais écrite ! 

Elle est conçue autour d'un héros central, le Peuple, qui parvient à s'émanciper de l'Église et du roi grâce à la Révolution !

Excellent écrivain de l'école romantique, Michelet présente la France comme une « personne » : « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race ; la France est une personne » (Tableau de la France).

Mais le siècle de Michelet est aussi le grand siècle du roman, lequel a très souvent un terreau historique. Jean Valjean, Raskolnikov (Crime et Châtiment), Sherlock Holmes, Ivanhoé et le Comte de Monte Cristo sont des héros fictifs plus vrais que nature et enracinés dans leur époque.

Aujourd'hui encore, les romans historiques et les biographies demeurent très prisés du grand public, dans la continuité des chroniques royales et des romans épiques du Moyen Âge. 

À la suite de Walter Scott et Alexandre Dumas, Maurice Druon (Les Rois maudits), Mika Waltari (Sinouhé l'Égyptien), Ken Follett (Les Piliers de la terre) mais aussi Jacques Bainville (Napoléon) et Stefan Zweig (Marie-Antoinette) font rêver leurs lecteurs en mettant en scène l'Histoire. Bien enlevés, leurs récits sonnent plus vrai que bien des études savantes.

N'allons donc pas trop vite en condamnant le « roman national ». L'expression, qui nous vient de l'historien Pierre Nora, est de nature élogieuse. Le « roman » désigne un genre propre à séduire et émouvoir ; le caractère « national » désigne une préférence pour la proximité. C'est par le « roman national » que beaucoup d'adolescents se sont découverts une vocation pour l'Histoire et sont devenus de très sérieux et très réputés universitaires... avec un esprit critique qui leur a permis de déconstruire ce qu'ils avaient adoré !

L'École des Annales

Au tournant du XXe siècle, universitaires et enseignants en sont venus à ne plus observer le passé que sous l'angle politique, militaire, religieux, culturel et diplomatique. Cette histoire événementielle ou « histoire-bataille » a été mise en musique avec talent par Charles Seignobos et Ernest Lavisse, auteurs de manuels scolaires.

Avec la primauté donnée aux dates, elle permet aux lecteurs et en particulier aux enfants de bien se représenter la chronologie et l'écoulement du temps et des générations, mais elle occulte les mouvements de fond des sociétés, invisibles en surface.

En 1929, pour redonner du sens au temps long et aux mouvements économiques, sociaux et démographiques, les historiens Lucien Febvre et Marc Bloch fondent la revue des Annales d'histoire économique et sociale en anticipant sur la célèbre formule de Paul Valéry : « Les événements ne sont que l'écume des choses, ce qui m'intéresse, c'est la mer » (Regards sur le monde actuel, 1931).

Leur influence va se faire sentir jusqu'à nos jours à travers l'École des Annales, illustrée par de très grands noms : Georges Duby (La société féodale), Emmanuel Le Roy Ladurie (Histoire du climat du Moyen Âge jusqu'à nos jours), Pierre Chaunu (Séville et l'Atlantique, 1504-1650), Jacques Le Goff (La Civilisation de l’Occident médiéval), Fernand Braudel (La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II)...

Mais comme toutes les écoles de pensée, celle-ci va sombrer dans des recherches oiseuses et des imprécations dogmatiques. À la fin de sa vie, vers 1980, Fernand Braudel lui-même s'en afflige. Il déplore que l'Éducation nationale, à l'encontre du bon sens, ait introduit l'Histoire du temps long à l'école et au collège et réservé l'Histoire événementielle (le XXe siècle) au lycée !

Aujourd'hui, l'Histoire globale, d'inspiration américaine, renoue le fil avec l'École des Annales. Elle privilégie l'étude du temps long et affiche aussi son intention de briser le cadre national. Ce n'est pas tout à fait un hasard si elle est contemporaine de la « mondialisation ». Pour le géographe et historien Christian Grataloup, « l'Histoire mondiale participe de la désoccidentalisation du monde ; elle répond au besoin de reconnaissance des pays émergents et à l'effacement de l'Europe ».

Enseigner l'Histoire aujourd'hui et demain

L'Histoire commence par convention il y a environ 5 300 ans à Sumer avec l'invention de l'écriture et l'apparition des premières archives.

La période antérieure, appelée faute de mieux Préhistoire, s'étend sur environ six millions d'années. Elle désigne l'aube de l'humanité mais ne doit pas être pour autant assimilée à une période ténébreuse. Comme les Aborigènes actuels (Amazonie, Papouasie, Kalahari...), les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, auxquels on doit de magnifiques peintures pariétales (Lascaux...), employaient leurs capacités cognitives à d'autres taches que l'écriture et avaient, beaucoup plus que nous-mêmes, une connaissance intime de la nature.

Les temps historiques témoignent d'une extrême malléabilité. Migrations et guerres déplacent les frontières sans fin. Les empires succèdent aux cités et les royaumes aux empires... Pourtant, quand l'Histoire devient discipline universitaire, c'est dans un cadre national qu'elle s'écrit et se fige.

La IIIe République naissante impose l'enseignement de l'histoire dans l'école primaire en 1880. Instituteurs et professeurs ont à cœur de fortifier la conscience patriotique de leurs élèves face à l'adversité (l'Allemagne). Les écoliers apprennent à lire dans Le tour de la France par deux enfants (G. Bruno), édité de 1877 aux années 1950. Ils découvrent l'Histoire dans les manuels d'Ernest Lavisse, lesquels s'ornent en frontispice de cette jolie formule : « Enfant, tu aimeras la France parce que la nature l'a faite belle et que son histoire l'a faite grande » (*).

Cette approche, où la propagande le dispute à la pédagogie, fait l'objet de condamnations répétées depuis les années 1960, du fait de la perte d'influence de la France dans le monde et de la décolonisation. Elle est néanmoins acceptable et même souhaitable dans les petites classes, pour intéresser les enfants à leur environnement et leur donner le goût de l'étude.

Au collège et plus encore au lycée, une fois acquises les connaissances de base, notamment les événements et personnages majeurs qui rythment notre passé, les élèves peuvent aborder l'Histoire avec un esprit critique et ouvert, en se gardant de tout jugement anachronique.

Pour que cette Histoire éclaire les élèves, il faut qu'elle se rapporte à un environnement proche et familier, avec des références et des connexions qui captent l'attention et facilitent la mémorisation. C'est pourquoi il est légitime de privilégier dans l'enseignement le cadre national. L'exploration du passé se nourrit dans ce cas de l'observation du présent : patrimoine architectural, médias, expressions langagières, témoignages des anciens etc.

C'est pure naïveté de prétendre ouvrir les élèves sur le monde en leur exposant l'histoire du Monomotapa, de l'empire gupta ou de la dynastie Song, cultures totalement déconnectées de la nôtre, auxquelles ne nous rattachent aucun souvenir que puisse fixer la mémoire. Tenons-nous en donc à l'histoire nationale, avec toutes les connexions souhaitables vers le reste du monde.

Pour être évaluée avec justesse et sans préjugés, cette Histoire de France doit être replacée dans les grands mouvements de l'Histoire universelle, tantôt en leur cœur, tantôt à la périphérie.

Si nous évoquons l'Hexagone avant la naissance de la nation française, abordons-le à travers l'immense culture celte dont les « Gaules » de Jules César ne sont qu'un appendice, puis à travers les avatars de l'empire romain, enfin le grand brassage de peuples occasionné par la mise en mouvement des nomades hunniques, au début de notre ère, au milieu de la steppe sibérienne.

Au deuxième millénaire, la France est à plusieurs reprises à l'avant-garde de la civilisation ouest-européenne. Ainsi au temps des croisades et des cathédrales (XIIe et XIIIe siècles) et sous le règne de Louis XIV. La brève épopée révolutionnaire et napoléonienne a quant à elle des répercussions planétaires, jusqu'en Amérique latine et dans le monde arabe.

À d'autres moments, la France emprunte des chemins ouverts par d'autres. C'est le cas de la Renaissance, amorcée en Italie au XIIIe siècle, et même des Lumières, dont les prémices apparaissent dans l'Angleterre de la « Glorieuse Révolution », à la fin du XVIIe siècle. C'est en particulier le cas des explorations maritimes inaugurées par les Portugais et les Espagnols, de la révolution industrielle et de la colonisation, l'une et l'autre amorcées et poursuivies avec éclat par l'Angleterre aux XVIIIe et et XIXe siècles...

Par ce recadrage, il est normalement possible d'enseigner une Histoire à la fois proche et ouverte sur le monde, flatteuse et objective, distrayante et porteuse de sens... Encore faut-il nous départir de la tentation d'instrumentaliser l'Histoire, avant-hier au service de la patrie et de la « revanche » sur l'Allemagne, aujoud'hui pour mieux accueillir l'Autre et préparer la dissolution de nos vieilles nations dans une hypothétique nation européenne.

André Larané

Publié ou mis jour le : 2017-02-26 02:18:12

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

niki (06-03-201710:07:18)

j'ai pas mal d'amis et amies franais et selon leur propre aveu, ils disent tous trs mal connatre l'histoire, tant de leur pays qu'universelle - mais cela n'enlve rien l'intrt de vos articles, merci pour eux

Caroline43 (28-02-201708:30:53)

"Les Franais se passionnent pour l'histoire plus que tout autre peuple": quelles sont les tudes, recherches et statistiques internationales sur lesquelles vous basez cette affirmation? Couvrent-elles vraiment tous les peuples de la terre? Mon exprience d'trangre en France est que les Franais connaissent surtout l'histoire de leur pays, mais rien ou presque ne serait-ce que des autres pays occidentaux et que l'accent est toujours mis sur la supriorit (prsume) de la France. C'est exactem... Lire la suite


Les Amis d'Herodote.net peuvent envoyer un commentaire sur cet article.

Suivez Herodote.net sur twitter
Offrez-vous quelques minutes d'vasion
avec Les Chroniques d'Herodote.net

Adhrez aux Amis d'Herodote.net

Combien de souverains franais ont t capturs sur un champ de bataille ?

Rponse
Publicité