Gratte-ciel

Toujours plus fort, toujours plus haut

À l'appel des hauteurs, personne ne résiste. Et pas seulement pour essayer d'amadouer les divinités qui s'y seraient réfugiées. Rien de plus efficace pour se faire remarquer que de se découper dans le paysage !

Voilà comment l'Homme s'est mis à entasser briques, pierres et béton pour faire pâlir son voisin, assommé par cette démonstration de puissance. C'est à l'histoire de cette montée au ciel que nous vous invitons, dans le sillage des constructeurs de donjons et gratte-ciel.

Isabelle Grégor

Charles Clyde Ebbets, Men at lunch, 1932, DR

Primitifs mais solides !

Le principe est simple : il s'agit d'impressionner en construisant des montagnes artificielles. Quoi de plus majestueux, de plus impressionnant et de plus solide ? Les Mésopotamiens ne s'y sont pas trompés puisque la ville d'Uruk (Irak) aurait compté pas moins de 900 de ces tours disposées le long de son enceinte.

On retrouve ces constructions défensives, déjà pourvues de créneaux, en Égypte où le hiéroglyphe les représentant existe depuis 3 000 av. J.-C, mais aussi en Grèce dans les villes guerrières des Mycéniens (1 400 av. J.-C.) et en Sardaigne, sous la forme plus épurée des nuraghe (1 500 av. J.-C.).

La Grande Muraille (Chine du Nord), photo : Gérard Grégor pour Herodote.netLa Grèce classique reste de son côté indifférente à cette course à la hauteur tant en matière civile qu'en matière religieuse : dans cette civilisation où l'homme se veut la mesure de toute chose, on ne cherche pas à dominer la nature mais à vivre en harmonie avec elle.

À son tour, Rome résiste à la tentation de la démesure et se contente de fortifier ses camps militaires, laissant la verticalité s'exprimer dans ses colonnes de triomphe, comme celle de Trajan (Rome, 113 ap. J.-C.).

La Chine se lance également dans les grands travaux, mais à une échelle bien plus grande puisqu'elle élève entre le IIIe et le XVIIe siècle des milliers de tours de guet le long des 6 700 km de sa Grande Muraille.

Plus de hauteur pour plus de place

C'est en Égypte que les constructions en hauteur sont devenues habitations, permettant à plusieurs familles de vivre sur une surface réduite. Déjà la crise du logement !

Une insula romaine vue par un artiste contemporain que chacun aura reconnu (Le Domaine des dieux, éd. Hachette, 1971) ! DRQuelques siècles plus tard, Rome n'est pas épargnée et doit construire des insulae, immeubles de rapport à plusieurs étages qui « s'élèvent et semblent suspendus dans les airs » (Cicéron, De Lege agraria, Ie siècle).

Défier la pesanteur et optimiser l'espace a aussi été une des spécialités des architectes du Yémen.

Dès l'Antiquité préislamique, ils ont construit des maisons-tours en bois et briques qui sont à la fois massives, dans un objectif défensif, et élégantes pour refléter le prestige de leurs habitants.

Au nombre de 6 500 uniquement à Sana'a, elles font encore aujourd'hui la fierté du pays mais risquent fort de souffrir du conflit qui s'est installé dans la région en 2015...

Vue de la vieille ville de Sana'a (Yémen), photo : Jean-Jacques Gelbart

Plus près de nous, c'est à Venise que l'on trouve un bel exemple d'habitations à étages regroupées sur le petit périmètre du « geto » (fonderie, qui a donné le mot ghetto) : obligés de tous s'installer dans le même quartier, fermé la nuit, les Juifs fuyant l'Inquisition (XVIe s.) ont multiplié les niveaux pour créer des maisons allant jusqu'à 8 étages.

Autre ville qui dut s'installer au milieu des eaux, Amsterdam s'est couverte de maisons hautes et étroites associant habitations, ateliers et magasins. Pas question de perdre 1 cm2 de surface au sol !

La Reine des Perses au sommet de la tour, Le Miroir de l'humaine salvation, XVe s., Chantilly, musée Condé

Un peu tape-à-l'oeil, non ?

Guillaume Le Roy, Allégorie de la Force, XVIe s. Paris, BnFSi le premier château-fort s'est élevé au Yémen (Ie siècle), c'est cependant en Occident qu'on en trouve aujourd'hui le plus d'exemples.

Avant tout destinées à assurer la protection des populations, ces places fortes doivent permettre de surveiller les environs : « Anne, ma sœur, Anne, ne vois-tu rien venir ? »

Et pour prendre de la hauteur, rien de tel qu'une tour !

Pour le seigneur du Moyen-Âge, c'est aussi l'occasion de fanfaronner un peu en imposant dans le paysage le symbole de sa puissance.

Ainsi du sire de Coucy, en Picardie, avec l'un des plus hauts donjons de la chrétienté, exception faite du donjon royal de Vincennes.

San Gimignano, Toscane, Italie, XIIIe s., photo :  Gérard Grégor, pour Herodote.netAvec le développement des villes, à partir du XIIIe siècle, cette bonne habitude ne se perd pas, au contraire : de Sienne à Bruxelles, chacune veut avoir son immeuble plus haut et plus beau que la voisine !

Le beffroi fait d'ailleurs parfois concurrence aux imposantes portes qui reçoivent les cloches pour rythmer la vie de la cité.

Les simples villages n'échappent pas à la mode, à l'exemple de San Gimignano en Toscane où chaque chef de famille se doit de faire construire la tour la plus haute.

Résultat : une véritable forêt de constructions !

Pour d'autres, la hauteur ne peut qu'être associée à l'élégance pour mieux marquer les esprits, principe finalement efficace si l'on en croit des réalisations comme le Palais des Vents à Jaipur, en Inde (XVIIIe siècle).

Le palais des vents à Jaipur (Inde), photo : Gérard Grégor pour Herodote.net

De tous leurs feux

Saviez-vous que le phare d'Alexandrie est le descendant direct de la tour de Babel ? Alexandre avait en effet eu le projet de la reconstruire à Babylone mais, s'il eut le temps de déblayer ce qui en restait, la mort l'empêcha de poser les premières pierres.

Qu'à cela ne tienne : son général Sostrate, futur Ptolémée Ier, déplaça le projet en Égypte. C'est ainsi que, du haut de ses 120 mètres couverts de marbre blanc, le phare d'Alexandrie devint le symbole éblouissant de la gloire du grand conquérant.

Saint Marc voyageant à Alexandrie : le phare d'Alexandrie, Détail d'une mosaïque de la basilique Saint-Marc, IXe s., Venise

La tour fut finalement victime d'un tremblement de terre en 1326 : elle avait été pendant près de 1 600 ans le monument en pierre le plus élevé au monde, justifiant sa place sur la célèbre liste des « Sept Merveilles ».

phare de Cordouan (Gironde), photo : Jean GuichardSon influence est encore visible dans l'architecture carrée des premiers minarets africains (Marrakech, Kairouan...) mais aussi bien sûr à travers la présence des phares qui rayonnent le long des côtes.

Faisons une place d'honneur au phare de Cordouan qui règne sur l'entrée de la Gironde depuis 1611, après 25 ans d'efforts pour aménager « appartement du roi », chapelle et lanterne.

Le « roi des phares et phare des rois » montre tout le soin porté à la construction de nombreux bâtiments qui se voulaient à l'origine simplement « utiles », et deviennent ainsi porteurs de valeurs symboliques.

La tour, c'est le pouvoir !

Recyclage à tous les étages

À la Renaissance, changement de cap : il est désormais de bon ton de revenir un peu au niveau du plancher des vaches.

Chambord, XVIe s., photo :  Gérard Grégor, pour Herodote.netLes vieux donjons, symboles d'une époque qu'on classe désormais dans les mauvais souvenirs, sont réaménagés pour perdre toute esthétique guerrière.

La tour du château de Montaigne devient refuge pour les livres et la réflexion sur l'Homme, celle de Vincennes accueille désormais les prisonniers tandis que la « Grosse Tour » du Louvre finit rasée sous l'ordre de François Ier qui, dans son « donjon » de Chambord, fait construire des appartements reliés par un incroyable escalier à vis à double révolution.

On ne monte plus faire le guet, on grimpe sur les terrasses faire la fête ! Cela ne dure guère : avec le classicisme, c'est le retour à un style sobre qui méprise tout ce qui ose dépasser un tant soit peu. Y-a-t-il plus platement horizontal que l'ensemble du château de Versailles avec ses terrasses à l'italienne ?

Jean Racine, dans sa « Louange de Port-Royal », vers 1660, traduit en vers ce rejet des hauteurs :
« Ces tours qui jusque dans les cieux
Semblent porter la guerre,
Et qui, se perdant dans les airs,
Vont encor sous la terre
Se perdre dedans les enfers »
.

Seuls les clochers ont encore droit de cité, et pas pour longtemps : voici la Révolution qui vient à son tour mettre bon ordre dans le paysage en commençant par raser, pour marquer une nouvelle ère, une vieille prison parisienne presque désaffectée. Après la Bastille, c'est la Tour du Temple à Paris, où fut emprisonnée la famille royale, qui fait les frais du changement d'époque.

Tout cela pour, quelque 20 ans plus tard, engendrer le mouvement romantique qui idolâtre les mystérieux donjons hantés. Louis II, du haut de son éperon rocheux de Neuschwanstein en Bavière, fait ainsi triompher le néo-gothique en élevant son château au-dessus des nuages.

Une tour aussi célèbre que La Joconde

Mais le XIXe siècle est aussi le temps des ingénieurs. Parmi eux Gustave Eiffel qui, en 1884, n'est plus un inconnu : il a déjà inscrit à son palmarès la plus grande coupole, celle de l'Observatoire de Nice, la plus haute statue, celle de la Liberté à New York, le plus grand viaduc, celui de Gabarit... Ne manquait plus qu'une tour !

C'est chose faite en 1889 avec l'achèvement de la Tour Eiffel, à Paris, commandée pour l'Exposition universelle célébrant le centenaire de la Révolution.

Robert Delaunay, La Tour Eiffel, 1926, Paris, Centre Pompidou, DRAvec ses 18 000 pièces assemblées en à peine 26 mois sous les yeux d'un public ébloui, ce mécano géant répond à la fièvre des tours qui a alors envahi le monde de l'architecture, chacun souhaitant ainsi montrer aux yeux de tous sa dextérité.

Mais Eiffel a la bonne idée de ne pas limiter son projet à une coquille vide de 312 mètres (mille pieds) destinée à éblouir le monde : pour faire taire ceux qui se moquent de cette « odieuse colonne de tôle boulonnée », il souhaite qu'elle devienne « un symbole du siècle de l'industrie et des sciences » en imaginant, par exemple, un câble simulateur de vol reliant le premier étage à un pylône du Champ-de-Mars, projet qui étrangement n'aboutit pas...

Ce sont pourtant ses qualités scientifiques qui sauvèrent la tour Eiffel de la démolition : calcul de la vitesse du vent, de la chute libre, télégraphie sans fil...

Les expériences s'y multiplient, avant que l'arrivée de la radiocommunication puis de la télévision ne la rende indispensable et incite d'autres villes à se munir d'une de ses petites sœurs métalliques (Berlin en 1926, Tokyo en 1959...).

« Je crois, moi, que ma tour sera belle... »

Caricature de Gustave Eiffel publiée dans Le Temps, 14 février 1887« Parce que nous sommes des ingénieurs, croit-on donc que la beauté ne nous préoccupe pas dans nos constructions et qu’en même temps que nous faisons solide et durable nous ne nous efforçons pas de faire élégant ? […] Il y a du reste dans le colossal une attraction, un charme propre auxquels les théories d’art ordinaires ne sont guère applicables. Soutiendra-t-on que c’est par leur valeur artistique que les pyramides ont si fortement frappé l’imagination des hommes ? Qu’est-ce autre chose, après tout, que des monticules artificiels ? Et pourtant quel est le visiteur qui reste froid en leur présence ? Qui n’en est pas revenu rempli d’une irrésistible admiration ? Et où est la source de cette admiration, sinon dans l’immensité de l’effort et dans la grandeur du résultat ? Ma tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris ? Je cherche et j’avoue que je ne trouve pas ». (Gustave Eiffel, réponse aux artistes contre la tour Eiffel, Le Temps, 1887).

Les gratte-ciel et le triomphe du Nouveau Monde

Moriz Jung, Tête á Tête au 968e étage d'un gratte-ciel, 1911, New York, The Metropolitan Museum of ArtDans la famille des tours, les skyscrapers (en français « gratte-ciel ») sont des divas.

Apparus à la fin du XIXe siècle à la suite du perfectionnement des techniques de construction et de l'invention des ascenseurs mais aussi du développement de la spéculation financière, ces immeubles-tours d'un nouveau genre ont poussé comme des champignons.

Leur lieu de prédilection ? Les pays neufs ! Leur lieu de naissance, Chicago.

Cette ville de pionniers est déjà urbanisée de manière traditionnelle quand le grand incendie de 1871 fait opportunément de la place en détruisant entièrement plusieurs quartiers. Il faut donc reconstruire...

Le premier chantier est confié à William Le Baron Jenney, ingénieur sûr de son talent qui n'hésite pas à déclarer en 1883 : « Nous construisons à une hauteur qui rivalisera avec la tour de Babel » (1883).

Affiche du film Metropolis (Fritz Lang, 1927)Ce n'est finalement pas faux : les contemporains voient avec étonnement les immeubles de Jenney monter vers le ciel, prenant appui non plus sur les murs mais sur un squelette de fer ou d'acier. Les murs s'en trouvent amoindris et l'ensemble, allégé, peut accueillir davantage de fenêtres.

Ajoutons un ascenseur tout nouveau pour relier les 10 étages, et voilà la course des gratte-ciel lancée ! Dans le pays du capitalisme, il s'agit avant tout d'afficher sa réussite : c'est désormais à chaque entreprise de se doter de la plus haute tour ou de la plus voyante.

Et pour cela, les architectes n'ont pas manqué d'idées, peut-être nourris par les descriptions visionnaires d'un de leurs collègues devenu cinéaste, Fritz Lang, dont la ville de Metropolis (1927) va longtemps hanter tous ceux qui s'intéressent à l'urbanisme

Ascenseur pour le ciel

Porte d'ascenseur de l'Empire State Building, New York., photo :  Thierry Grégor, pour Herodote.netPas de gratte-ciel sans ascenseur !

Cette évidence nous rappelle toute l'importance de cette petite cage dans l'histoire de l'architecture. Moins encombrant que les rampes, moins fatigant que les escaliers, l'ascenseur est l'héritier génial des dispositifs de levage présents dès l'Antiquité dans les mines mais aussi dans le Colisée ou plus tard dans les monastères des Météores en Grèce.

Mais pour Louis XIV, pas question de monter au troisième étage de Versailles dans un filet ! Il fait donc installer une « chaise volante » pour le plus grand confort de ses favorites...

En 1853, une démonstration organisée pour la Crystal Palace Exposition de New York fait sensation : Elisha Otis vient de s'élever au-dessus de la foule dans son nouvel ascenseur avant de trancher la corde de suspension à grands coups de hache.

Ascenseur Otis sur la tour Eiffel, dessin de La Nature, 4 mai 1889Stupeur dans l'assemblée ! Mais l'inventeur était sûr de son frein de sécurité qui apportait encore plus de sécurité à l'ancien système hydraulique, adopté par exemple plus tard dans la tour Eiffel.

Les immeubles les plus récents utilisent un contrepoids mû par l'électricité. Un nouveau type de câble en carbone a même été mis au point pour résister à une descente de 10 m/s, tandis que des clapets assureront la dépressurisation.

Fierté des constructeurs comme des liftiers, les ascenseurs ont particulièrement été bichonnés dans les premiers gratte-ciel alors que le style Art Déco triomphait.

Devenue dorée, la cage est toujours la vitrine des immeubles au point de devenir l'élément central de certains, voire d'être rejetée à l'extérieur, à la grande joie des amateurs de sensations.

Lohse Bernd, Le Paquebot Bremen à New York, 1937, BPK, Berlin

Une légende américaine

Dominant le monde de leur hauteur altière pendant près d'un siècle, les buildings américains ont leurs stars.

Statue de l'architecte Cass Gilbert, Woolworth Building, New YorkC'est sur le socle granitique de l'île de Manhattan, devenue vitrine des États-Unis grâce à sa forêt de constructions, que l'essentiel de leur histoire s'est écrite.

On y trouve le Fuller Flatiron Building (« Fer à repasser », 1902) en forme de « proue qui creuse son sillon au milieu de la circulation » (H. G. Wells), le Metropolitan Life Insurance Tower (1909) directement inspiré du campanile de Venise ou encore le Woolworth Building, la « cathédrale de commerce » (S. Cadman) qui présente une façade d'inspiration gothique (1913).

Les architectes ne se contentent pas en effet d'entasser les étages, il faut que l'ensemble ait de l'allure !...

Affiche Art déco pour le Chrysler Building, années 30Et de l'allure, le Chrysler Building (1930) n'en manque pas avec son style Art Déco qui en fait un mélange réussi d'élégance et d'excentricité.

Plus haut de près de 70 mètres, son contemporain l'Empire State Building (1931) a su séduire les foules par son profil d'acier qui lui permettait, dit-on, d'être encore visible après une journée de voyage en mer. Est-ce pour cela qu'il fut choisi par King-Kong pour sa démonstration d'escalade, en 1933 ?

Véritable aimant, il attira également à lui en 1945 un bombardier B-25 perdu qui s'écrasa à son 73e étage, tuant 14 personnes.

Ce drame semble annoncer l'attentat dont fut victime le World Trade Center, qui ne l'avait battu dans la course à la hauteur qu'en 1973, avec ses 415 mètres.

Détruites parce qu'elles apparaissaient pour al-Qaida comme un monument d'arrogance, les tours jumelles ne pouvaient être que remplacées par un bâtiment encore plus haut (One World Trade Center, surnommé Freedom Tower, 2015), tant la portée symbolique de ces réalisations hors du commun est immense.

À leur manière, les Québécois ont aussi fait preuve d'audace en érigeant en 1928 l'Édifice Price au coeur du Vieux-Québec. Ce gratte-ciel Art Déco tient aujourd'hui une place très honorable dans le patrimoine de la Belle Province.

King Kong (1933)

Les équilibristes du ciel

Lewis Hine, Icare au sommet de l’Empire State Building, 1931, Collection George Eastman House, RochesterOn les appelle skywalkers : « ceux qui marchent dans le ciel ». Héritiers des charpentiers, ces acrobates se sont spécialisés à la fin du XIXe siècle dans les constructions des immeubles de fer puis d'acier, y gagnant le nom d'ironworkers (« les monteurs d'acier »).

Parmi eux on trouve de nombreux Amérindiens, notamment les Mohawks originaires des alentours de Montréal qui se sont attachés à ce métier lors de la réalisation d'un pont sur le Saint-Laurent (1886). Par la suite, de pères en fils, ils n'ont pas hésité à proposer leur talent dans tout le pays, participant à la naissance des immeubles les plus spectaculaires comme à la démolition des restes du World Trade Center.

Leur courage et leur agilité a fini par faire naître la rumeur qu'ils étaient insensibles au vertige, rumeur nourrie par les images prises lors de la construction du Chrysler Building.

La plus célèbre d'entre elles, baptisée Men at lunch (1932), montre onze ouvriers sans protection déjeunant au-dessus du vide sur une poutre d'acier.

Plus près de nous, le français Alain Robert continue à parcourir le monde pour ajouter à son palmarès de grimpeur aux mains nues les édifices les plus emblématiques.

Charles Clyde Ebbets, Resting on a Girder, 1932

Dans la jungle des tours d'orgueil

Depuis les années 1990, les grands immeubles sont partis sous d'autres cieux.

L'Université d'État Lomonossov  (Moscou, 1953), photo :  Gérard Grégor, pour Herodote.netDéjà, en pleine guerre froide, l'URSS de Staline avait voulu montrer toute sa puissance en donnant à l'université Lomonossov de Moscou (240 mètres) l'allure d'un coin de Manhattan (1953).

Désormais bâties autour d'un cœur en béton armé pour soutenir les incendies les plus ravageurs, les tours géantes dont les fondations plongent à plus de 50 mètres de profondeur bénéficient également de nouveaux alliages plus résistants et d'un système de boules balanciers de plusieurs centaines de tonnes installées à leur sommet pour contrer les effets du vent, premier ennemi de l'architecte.

C'est également pour limiter les oscillations que de nombreuses tours ont adopté une disposition en spirale ou en paliers. 

Le Bund, célèbre front de rivière de Shanghai (Chine), sur le Jangzi, photo :  Gérard Grégor, pour Herodote.netOn est en effet étonné aujourd'hui de l'audace des formes qui s'élancent vers le ciel, comme si l'imagination ne rencontrait plus de limites techniques.

Les pays émergents d'Asie et les émirats du golfe Persique ont donc pu s'engager dans une compétition acharnée à coups de gigantisme et d'originalité.

En 2015, c'est la tour Burj Khalifa, à Dubaï, qui mène la danse avec ses 828 mètres, loin devant la Shanghai Tower (632 mètres). Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? En 2018, le kilomètre de hauteur devrait être dépassé (d'un petit mètre !) grâce à la Kingdom Tower d'Arabie Saoudite.

Destinée à l'origine à faire un mile (1600 m.) de haut, elle a dû être raccourcie du fait de l'instabilité du sol. Détail pratique qui devrait vite être résolu pour faire naître d'autres projets encore plus fous !

« À New York »

« New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d'or aux jambes longues.
Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre
Si timide. Et l'angoisse au fond des rues à gratte-ciel
Levant des yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil.
Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel
Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d'acier et leur peau patinée de pierres.
Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan
– C'est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar
Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l'air
Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.
Pas un rire d'enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche
Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.
Pas un mot tendre en l'absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte
Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.
Nuits d'insomnie ô nuits de Manhattan ! si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides
Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d'enfants »
(Léopold Sédar Senghor, Éthiopiques, 1956).

Affiche pour les fêtes inaugurales du nouveau centre de Villeurbanne, 1934

Et en Europe ?

Les Européens de l'Ouest ont été beaucoup plus longs à rejoindre le mouvement amorcé à Chicago, prolongé à New York et jusqu'à Moscou.

C'est à Villeubanne, banlieue ouvrière de Lyon, que revient l'honneur d'avoir érigé en 1927 les premiers gratte-ciel français. Ces immeubles à gradins, dans le style Art Déco, ont la particularité d'avoir été dédiés au logement social. Ils constituent aujourd'hui encore le centre-ville de Villeurbanne.

La tour Montparnasse en construction (Paris)Mais Paris a attendu 1963 pour se doter d'un premier gratte-ciel, la tour de l'Université de Jussieu, au coeur du Quartier Latin (93 mètres). Dix ans plus tard est venue la Tour Montparnasse (210 mètres). 

L'une et l'autre sont restées sous le feu des critiques et n'ont jamais été véritablement adoptées par les Parisiens et les touristes.

Elles ont d'aillleurs conduit la municipalité à limiter en 1977 la hauteur des construire du centre-ville à 37 mètres pour ne pas nuire au style haussmannien.

Les gratte-ciel ont été repoussés en périphérie, notamment dans le quartier d'affaires de La Défense qui, autour de sa Grande Arche (108 mètres), ne cesse de s'étoffer de nouveaux bâtiments, toujours plus élancés.

Mais le projet qui fait grand bruit actuellement est la Tour Triangle qui devrait poser ses 180 mètres de haut du côté de la porte de Versailles à partir de 2017.

Même si l'idée a été approuvée au Conseil de Paris en juin dernier, elle est loin de faire l'unanimité tant cette pyramide de 42 étages de bureaux semble pour beaucoup disgracieuse, « énergivore » et finalement inutile.

Dans le reste de l'hexagone, relevons la Tour Incity (202 mètres) de Lyon, en construction. Mais le pays, prudent face au coût des réalisations, préfère laisser pour quelque temps la médaille de la hauteur à sa chère Tour Eiffel.

Poursuivant par des voies pacifiques la compétition engagée avec la France il y a huit siècles, les Anglais se sont offert le luxe d'égaler celle-ci en hauteur avec le Shard London Bridge (2012), plus haut building européen actuel avec ses 310 mètres.

Il est vrai que Londres, pas plus que Bruxelles, n'ont pas les mêmes réticences que Paris à l'égard des gratte-ciel.

« Grand standigne »

« Un jour on démolira
ces beaux immeubles si modernes
on en cassera les carreaux
de plexiglas ou d’ultravitre
on démontera les fourneaux
construits à polytechnique
on sectionnera les antennes
collectives de télévision
on dévissera les ascenseurs
on anéantira les vide-ordures
on broiera les chauffoses
on pulvérisera les frigidons
quand ces immeubles vieilliront
du poids infini de la tristesse des choses »

(Raymond Queneau, « Grand standigne », Courir les rues, 1967)

Sources bibliographiques

Judith Dupré, Gratte-ciel du monde, éd. Könemann, 2005.

E. Heinle et F. Leonhardt, Tours du monde entier, éd. Livre Total, 1989.

Miles Lewis, L'Architecture. Élément par élément, éd. Citadelles Mazenod, 2008.

Des gratte-ciel pour quoi faire ?

C'est, on l'a vu, la pression spéculative sur les centres d'affaires qui a inspiré la construction des gratte-ciel : les grandes entreprises modernes aspirent toutes à avoir leur siège là où tout se décide et où il faut se montrer.

Et l'on aboutit à un contraste particulièrement frappant dans les cités américaines entre un centre d'affaires très dense et très haut (le downtown) et des quartiers résidentiels bas et diffus, étendus à l'infini, avec pour conséquences la stérilisation de vastes espaces naturels ou agricoles et l'explosion des déplacements pendulaires domicile-travail.

De ce fait, contrairement à une idée reçue, la construction de grande hauteur est gaspilleuse tout à la fois d'espace, d'énergie et de temps (transports), à l'opposé de l'urbanisme de type haussmanien, qui réunit logements, services et locaux professionnels dans un même quartier.


L'auteur : Isabelle Grégor

Isabelle Grégor

Isabelle Grégor a obtenu un doctorat de Lettres modernes avec une thèse consacrée au récit de voyage de Bougainville. Cette thèse a donné lieu à des publications, par exemple dans la Revue d'Histoire maritime, et à des conférences dans des colloques scientifiques.

Notre collaboratrice a également passé avec succès le concours de CAPES en 2008 et enseigne les lettres dans un lycée de Poitou-Charentes.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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