22 avril 2020

Stéphane Audoin-Rouzeau : « Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois »

L’historien de la guerre de 1914-1918, juge que nous sommes entrés dans « un temps de guerre » et un moment de rupture anthropologique. Mais, prévient-il, nous ne sommes pas en guerre comme l'affirme abusivement le président de la République « parce que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’il y ait combat et morts violentes, à moins de diluer totalement la notion. »

De même qu’on avait prévu la Grande Guerre, on avait prévu la possibilité d’une grande pandémie. Mais il existe toujours une dissonance cognitive entre l’événement imaginé et l’événement qui survient. Ce dernier ne correspond jamais à ce que l’on avait prévu de sorte que nous avons été incapables d'anticiper le défi.

Le propre du temps de guerre est qu'on ne sait pas quand cela va se terminer. Pour la Grande Guerre, si l’on avait annoncé dès le départ aux conscrits que cela durerait quatre ans et demi, qui sait comment ils auraient réagi ? De la même façon, « si on nous avait dit au début du confinement que ce serait pour deux mois ou davantage, cela n’aurait pas été accepté de la même façon. »

Le confinement n'est pas une parenthèse que l'on refermera tranquillement : « Je pense que nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois : l’ampleur du choc économique et social, mais aussi politique et moral, me paraît nous mener vers une période tout autre. [...] Aujourd'hui, peut-on croire comme avant à l’Union européenne, à la libre circulation des individus, des idées ou des biens, au recul continu des souverainetés nationales ? En une semaine, sont réapparus les Nations et leurs États, avec le sentiment que plus l’État-nation est puissant, mieux il s’en sort. C’est aussi l’heure des chefs : on écoutait de moins en moins les chefs d’État, me semble-t-il, et là, nous voici suspendus à leurs lèvres. Les germes d’une crise politique grave étaient déjà présents avant le Covid-19, mais je crains que demain, la crise politique soit terrible, avec une reddition des comptes potentiellement meurtrière pour la classe politique. ».

L'historien appréhende aussi une crise morale très violente comme après chacune des deux guerres mondiales, avec le rappel de notre substrat biologique. Stéphane Audoin-Rouzeau se dit sidéré par la facilité avec laquelle la collectivité a d'ores et déjà accepté de renoncer à l'accompagnement des mourants sous couvert de confinement. Qu'elles paraissent loin, les divagations des penseurs du futur tel Yuval Noah Harari sur le transhumanisme. Nous voilà ramenés à notre humble condition de sapiens...


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