28 septembre 2008 - Shoah : l'Histoire en pièces - Herodote.net

28 septembre 2008

Shoah : l'Histoire en pièces

À l'avant-veille de la 70e commémoration de la Nuit de Cristal, Jacques Attali a monté au théâtre du Rond-Point (Paris), du 16 au 28 septembre 2008, une pièce qui met en scène une réunion nazie consécutive à ce drame, le 12 septembre 1938... C'est une grossière mystification historique entérinée sans mot dire par les médias institutionnels.

La pièce de Jacques Attali, Du cristal à la fumée (on appréciera l'humour douteux du titre !), a été publiée au début de l'année (Fayard, 15 €) avec l'introduction suivante de l'auteur :

« Cette pièce raconte, au plus près de la réalité historique, la réunion secrète qui s'est tenue au matin du 12 novembre 1938, deux jours après la Nuit de cristal, à Berlin, entre les principaux dirigeants nazis. C'est d'elle qu'est sortie la décision de la Solution finale, bien avant la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 ».

Autant de mensonges et de culot en si peu de lignes dans un ouvrage édité par une maison sérieuse ! Faut-il être Jacques Attali, ancien conseiller « spécial » de François Mitterrand, aujourd'hui rallié à Nicolas Sarkozy, pour se le permettre en toute impunité ?

Je me garderai ici de juger l'intérêt théâtral du texte. Fabienne Pascaud (Télérama) l'a déjà fait avec compétence et vigueur sans d'ailleurs prendre parti sur la pertinence historique du texte [écouter le commentaire de Fabienne Pascaud]. Je m'en tiendrai quant à moi à ce dernier aspect et à ses implications pour nous tous.

Mystification historique

Disons d'abord que la réunion du 12 novembre 1938 était si peu secrète que son compte-rendu (celui dont s'est inspiré l'auteur) figurait au procès de Nuremberg. À cette réunion, qui allait déboucher sur la transmission aux SS de la question juive, le Reichsführer Himmler, chef des SS, n'était pas présent, contrairement à ce qu'indique Attali, mais représenté par son adjoint et alter ego Heydrich. Mais il ne s'agit là que de détails.

Le plus grave est de laisser entendre que la Solution finale [l'extermination méthodique des Juifs d'Europe] est issue de cette réunion, soit trois ans avant la date généralement admise par les historiens qui ont consacré des dizaines d'années, sinon leur vie entière, à l'exploration de cette part la plus sombre de l'histoire des hommes.

Pour ne rien arranger, l'amateur Attali explique laborieusement que si les nazis ont eu l'idée de liquider définitivement les Juifs austro-allemands, c'est au principal motif d'éviter des problèmes avec les réassureurs américains au cas où l'État hitlérien aurait interdit que les victimes de la Nuit de Cristal soient indemnisées par leurs assureurs, conformément aux règles commerciales universelles.

C'est faire fi des troubles cheminements de la conscience qui ont mené Hitler, les chefs nazis et leurs subordonnés d'un antisémitisme purement idéologique (comme il s'en trouvait au début du XXe siècle dans tous les pays occidentaux, y compris l'URSS) à l'indicible...

Enjeu idéologique

Le débat ne relève pas seulement des spécialistes. Il nous concerne tous.

1- Interprétation intentionnaliste : la Shoah a germé dans l'esprit monstrueux de Hitler, peut-être dès les années 1920 ; on pourrait en conclure que nous sommes a priori immunisés contre le retour d'une semblable tragédie.

2- Interprétation fonctionnaliste : l'idéologie antisémite des nazis était potentiellement génocidaire comme le sont bien d'autres idéologies - y compris des idéologies qui ont cours aujourd'hui en Occident ou ailleurs - et c'est à la faveur de la guerre, par glissements progressifs, qu'elle a abouti à son paroxysme, la Shoah, en contaminant des individus qui, au départ, n'y étaient en rien disposés. On en retient que la lutte contre le Mal est toujours d'actualité ; elle se gagne par un effort constant sur nous-même, l'aptitude au mal comme l'aptitude au bien étant des parties constitutives de chacun d'entre nous (*).

C'est plutôt la deuxième interprétation qui a la faveur des historiens, je veux dire des vrais spécialistes...

En abordant ce sujet très sensible avec la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine, Attali, quand à lui, instille dans l'esprit du grand public, y compris de la classe politique et des médias, si complaisants à son endroit, que les chefs nazis, Hitler mais aussi Göring ou encore Heydrich, étaient des monstres, étrangers à notre monde, des monstres qui plus est rationnels puisque c'est sur la base d'un raisonnement froid (éviter de se mettre à dos les réassureurs américains) qu'ils envisagent l'extermination des Juifs (*).

Presse muette, historiens indignés

La presse écrite est demeurée silencieuse à propos de cette mystification théâtrale. Le Monde, par exemple, se contente de reprendre les assertions de l'auteur sans prendre la peine de les vérifier auprès d'un historien. Il n'y a que sur internet (Rue 89) que l'on peut lire des points de vue critiques...

Interrogée par Judith Sibony (Rue 89), la grande historienne Annette Wieviorka s'indigne : « C'est une contrevérité historique de plus qui circulera en toute impunité ». Florent Bayart, chercheur au CNRS, craint un dangereux glissement dans l'idée que la Shoah dériverait d'une affaire d'assurances : « C'est faire comme si le projet d'exterminer les juifs pouvait être le fruit d'une rationalité : un calcul rigoureux, en vue d'un bénéfice matériel tangible. Or, la Solution finale est au contraire purement idéologique : Hitler avait décrété que la mort du juif était la condition de sa victoire ».

« Pour traiter un tel sujet, il faut être soit un grand écrivain, soit un historien. Attali n'est ni l'un ni l'autre, et le mélange qu'il propose ici est catastrophique : il ouvre la porte à toutes les dérives, et témoigne d'un grand manque de respect pour les morts », souligne la philosophe Élisabeth de Fontenay... Je crois, pour développer sa pensée, que s'autoriser à publier et dire n'importe quoi sur la Shoah quand on est un personnage officiel est pain bénit pour les négationnistes de tout poil !

L'historien Alain Michel, directeur du bureau francais de l'école internationale pour l'enseignement de la Shoah (Yad Vashem, Jérusalem), enfonce le clou. Il nous déclare : « Qu'il y ait un "saut" vis-à-vis de la politique antijuive au moment de la Nuit de Cristal est une évidence. mais il est autant évident que personne n'envisage à cette date de Solution finale dans le sens d'un massacre organisé. Le débat est clos sur cette question et ce n'est sûrement pas la pièce de théâtre de quelqu'un qui croit tout révolutionner dans chaque question qu'il traite, quelle qu'elle soit, qui va y changer les choses (voir les grandes "découvertes" du même Attali sur la question messianique, il y a presque 15 ans) ». Il déplore par la même occasion que les journalistes et enseignants français manquent d'ouverture sur les débats et les évolutions historiographiques qui se font hors de l'Hexagone.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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