Traité d'Apamée (188 av. J.-C.)

Rome se tourne vers l'Orient

Après sa victoire sur Carthage, la République romaine est devenue la puissance dominante de la Méditerranée occidentale. En 188 av. J.-C., elle prend pied à l’autre extrémité de la « Mare Nostrum » avec le traité conclu à Apamée, en Phrygie (Sud-Ouest de la Turquie actuelle), qui lui ouvre les portes de l’Orient.

Germain Payen, Dans l’ombre des empires. Les suites géopolitiques du traité d’Apamée en Anatolie, éd. Presses de l’Université Laval, 2020.Cette étape est décisive. Elle permet à la République romaine de soumettre l’ensemble du bassin méditerranéen en absobant le monde héllénistique.

C’est le point de départ de la civilisation dont nous sommes les lointains héritiers...

Pour plus d'informations sur le traité d'Apamée et ses conséquences, on peut se référer à la thèse de doctorat publiée par l'auteur sous le titre : Dans l'ombre des empires (Presses de l’Université Laval, 2020).

Mosaïque d'Alexandre, vers 100 av. J.-C., maison du Faune à Pompéi, musée archéologique national de Naples. En agrandissement, détail du sarcophage d'Alexandre situé dans le musée d'archéologie d'Istanbul : Alexandre combat les Perses à la bataille d'Issus.

Rome domine l’Occident, les héritiers d’Alexandre l’Orient

Après la mort d’Alexandre le Grand, en 323, ses généraux s’affrontèrent pendant plusieurs décennies afin de s’attribuer tout ou partie de son empire. Celui-ci s’étendait de la Grèce aux frontières de l’Inde et comprenait la Macédoine, l’Égypte, la Palestine ou encore l’Iran modernes.

La situation se stabilisa au début du IIIe siècle avant notre ère, avec l’établissement définitif de trois grands royaumes gréco-macédoniens, dits hellénistiques : la Macédoine antigonide, l’Égypte lagide, ainsi que le royaume séleucide, dominant la majorité des territoires asiatiques de l’ancien Empire perse.

L’histoire du IIIe siècle peut être récapitulée en prenant pour fil conducteur l’antagonisme entre ces grandes puissances de Méditerranée orientale. Le royaume lagide, dirigé par la dynastie des Ptolémée, s’était affirmé comme la puissance la plus stable et influente du monde hellénistique.

Monnaie d'argent à l'effigie d'Antiochos III, Londres, Britisch Museum. En agrandissement, buste attribué au roi de Syrie Antiochus III, Paris, musée du Louvre.Son influence s’appuyait sur une flotte dominante en Méditerranée orientale. Cette dynastie était parvenue à affaiblir ses rivaux en établissant un système de protectorats et d’alliances avec des ligues et cités autour de la mer Egée, en Grèce ou encore au sud de la Syrie.

Dans le dernier tiers du IIIe siècle, la position du royaume lagide dans l’équilibre des grandes puissances semble néanmoins avoir été sérieusement remise en cause. Le principal coup fut porté par le voisin séleucide Antiochos III au cours de deux guerres successives : les Quatrième et Cinquième guerres de Syrie.

En conséquence du premier de ces conflits (219-217), des troubles civils éclatèrent en Egypte et affaiblirent la mainmise de la dynastie sur son domaine. Cet affaiblissement interne ouvrait la porte à d’autres troubles externes, qui prirent la forme d’une nouvelle attaque séleucide cette fois fatale à une partie du territoire royal lagide (202).

Le royaume séleucide, puissance territoriale la plus étendue du IIIe siècle, fut lui aussi touché par des bouleversements politiques profonds. La montée sur le trône d’Antiochos III, en 221, coïncida avec une accumulation de difficultés pour l’autorité royale, mais aussi avec le début d’un redressement spectaculaire qui allait marquer le monde gréco-oriental.

Le partage de l’empire d’Alexandre le Grand, Les collection de L’Histoire n°53, octobre-décembre 2011

Pendant des décennies, malgré des moyens humains et matériels sans égal, l’autorité centrale de ce royaume s’était vue progressivement minée dans les régions marginales par des mouvements séparatistes de diverses envergures. Les premières menées d’Antiochos III furent lancées contre les dynastes qui venaient de proclamer leur autonomie, du côté de l’Orient séleucide.

Ensuite, en parallèle des deux guerres de Syrie déjà mentionnées, Antiochos se tourna vers l’Anatolie (Turquie actuelle), ancienne dépendance séleucide désormais fractionnée entre de multiples autorités locales.

Le projet de reconquête dans cette région se heurtait à la concurrence exercée par le troisième grand acteur politique du monde hellénistique : Philippe V, le roi de Macédoine. En 200, ce dernier dut néanmoins se résoudre à consacrer ses efforts et son armée à l’affrontement d’un adversaire inattendu : la République romaine.

Buste censé représenter Philippe V, copie romaine datée du règne d'Hadrien d'après un original grec du IIe siècle av. J.-C. En agrandissement, monnaie à l'effigie de Philippe V frappée vers 220 av. J.-C.Cette confrontation nécessite un retour dans le temps de quelques années afin de comprendre le changement majeur qu’elle représentait.

Les difficultés lagides entraînèrent au tournant du IIe siècle un changement dans l’équilibre des puissances hellénistiques, par le biais d’un effet domino. Cela se matérialisa en Grèce par des tentatives d’expansion de la part de Philippe de Macédoine.

Ses expéditions en Grèce et en Asie Mineure se firent au détriment de puissances inférieures qui ne pouvaient plus espérer le secours du souverain lagide, déstabilisé, ou du roi séleucide, accaparé par ses propres projets.

Ces victimes potentielles cherchèrent donc ailleurs une tierce puissance à opposer à Philippe V. Dès 212, celle-ci fut trouvée en Occident, à Rome, en réponse à l’alliance conclue par Philippe avec le Carthaginois Hannibal, alors que ces deux opposants s’affrontaient en Italie.

Si ces jeux d’alliance n’amenèrent à aucune intervention militaire, l’incursion diplomatique macédonienne éveilla Rome à la politique orientale et intégra le Sénat dans les réseaux d’alliance hellénistiques. Après la victoire totale du consul romain Scipion contre Hannibal, en 202, Rome devenait incontestablement la puissance dominante en Méditerranée occidentale.

Le temple d'Artémis de Sardes (capitale de la Lydie) reconstruit sous Antiochos III.

Dès 200, les autorités romaines, appelées à intervenir contre Philippe V, décidèrent de porter la guerre contre le roi de Macédoine. Par cette décision, Rome s’invitait à la table des grands royaumes hellénistiques et faisait voler en éclat la frontière tacite séparant la Méditerranée orientale grecque de sa partie occidentale romano-carthaginoise.

Les alliés locaux de Rome, notamment le roi Attale Ier et la cité de Rhodes en Anatolie, voyaient dans ce nouveau venu un contre-pouvoir valable en l’absence des Lagides. Après la retentissante victoire romaine à Cynocéphales (197), les dirigeants du Sénat décidèrent d’établir le principe de la liberté des cités grecques d’Europe et d’Asie.

L’avancée de l’influence romaine et ces proclamations politiques et propagandistes ne tardèrent pas à se heurter au retour séleucide en Asie Mineure. C’est ainsi que le Sénat romain et Antiochos III virent leurs intérêts devenir conflictuels au moment où ils atteignaient chacun une position de puissance dominante en Méditerranée : la guerre qui s’ensuivit mena à la conclusion du traité d’Apamée.

Vue actuelle du site de la bataille de Cynoscéphales depuis la plus haute colline de Thetidio, préfecture de Larissa (Grèce). En agrandissement, Plan de la bataille gagnée près de Cynocéphales par Quinctius Flaminius, général de l'armée romaine, contre Philippe, roy de Macédoine, dessiné par François Humblot (XVIIe-XVIIIe s.).

Le roi Eumène s’en remet à la République romaine

La guerre dite «  antiochique » : entre Rome et Antiochos III débuta en 196 sur le plan diplomatique. Jusqu’alors, la reconquête séleucide en Anatolie s'était heurtée à la résistance de plusieurs acteurs politiques locaux, dont le nouveau roi attalide Eumène II (197-168).

Tétradrachme d’Eumène II. En agrandissement, le revers présente les Cabires nus, souvent assimilés aux Dioscures, caractérisés par l'étoile placée au-dessus du pilos lauré, Paris, BnF.Vers 195, à un moment où les négociations avec Rome étaient arrivées à une impasse, Antiochos proposa des alliances matrimoniales à Ptolémée, en Égypte, ainsi qu’à plusieurs souverains anatoliens. Seul le roi attalide Eumène, refusa la proposition, décision d’une importance capitale dans les destinées politiques de son royaume.

Le souverain prenait le risque de s’en remettre à Rome, seule puissance à même de rétablir l’équilibre des forces. Il s’agissait clairement d’un pari risqué, mais pas politiquement irresponsable : Eumène tenait une position claire et importante dans le cercle des puissances anatoliennes, son influence diplomatique et sa force militaire, surtout navale, lui laissant une petite marge de manœuvre contre un adversaire supérieur.

La Grèce et l’Asie Mineure en 192 av. J.‑C.Eumène et son armée se mirent à l’abri des forteresses encore solidement tenues par le pouvoir attalide, notamment dans la capitale de Pergame. À la suite de l’échec des négociations menées entre Rome et Antiochos, ce dernier en vint finalement à engager les hostilités en débarquant en Grèce à la demande de la ligue de cités étoliennes, ce qui contrevenait ouvertement aux demandes romaines.

En 192-191, Rome concentra ses efforts militaires en Grèce, contre la ligue étolienne et l’avant-garde séleucide, en bonne intelligence avec la ligue achéenne et Philippe de Macédoine.

Lors de la phase finale du conflit, en 191-189, l’Anatolie devint le théâtre d’opération principal. Les armées séleucides furent finalement vaincues par les légions romaines soutenues par les troupes attalides, en 190. Le traité d’Apamée fut alors conclu entre les deux adversaires.

Texte diplomatique le mieux connu de l’Antiquité préromaine,  les tenants et les aboutissants du traité d'Apamée sont clairs : la paix était obtenue par Antiochos s’il se retirait pour toujours au-delà de la chaîne montagneuse du Taurus. Autrement dit, il devait évacuer la péninsule anatolienne. Le maintien de l’amitié romaine dépendait du respect par le souverain séleucide de diverses clauses, qui peuvent être exposées brièvement.

Buste présumé d'Eumène II, villa dei Papiri (Herculanum). En agrandissement, les éléphants de guerre lors de la bataille de Zama (202 av. J.-C.), Cornelis Cort, 1567.Sur le plan territorial, le royaume séleucide se trouvait amputé de ses territoires européens et anatoliens. Ceux-ci furent distribués par Rome à ses alliés anatoliens, le roi attalide Eumène II et la cité de Rhodes. Si le détail de l’emplacement de la nouvelle frontière ne se déduit pas aisément des sources, il n’en demeure pas moins que cette décision devait marquer durablement la configuration géopolitique méditerranéenne.

Sur le plan politique, le roi était sommé de ne pas faire la guerre à des peuples ou des cités d’Europe et de la mer Égée. Il était également tenu de livrer de nombreux otages, dont son fils cadet et quelques personnalités hostiles à Rome (en particulier Hannibal de Carthage, vieil ennemi de Rome et conseiller militaire d’Antiochos).

Sur le plan militaire, il était interdit à Antiochos d’embaucher des mercenaires dans les territoires soustraits à sa souveraineté. Sa flotte de guerre était fortement limitée en nombre comme en qualité et se trouvait limiter dans ses déplacements vers l’Ouest. Enfin, les éléphants de guerre, symbole fort de la puissance séleucide, lui étaient désormais interdits.

Sur le plan économique, les indemnités à verser aux Romains s’élevaient à 15 000 talents payables en douze ans. Ceci représentait une immense somme, mais le royaume séleucide disposait d’immenses moyens. Longtemps considérée par les historiens comme une cause majeure du déclin politique séleucide dans les années suivantes, cette indemnité ne semble en définitive pas avoir eu un impact définitif.

Vestiges de la porte d'Antioche dans la ville d'Apamée. En agrandissement, l’Asie Mineure après le traité d’Apamée (188 av. J.‑C.)

Un traité aux conséquences décisives

Certains points essentiels de l’impact immédiat du traité d’Apamée peuvent être évoqués, à l’échelle du monde gréco-romain. La nature même de la frontière établie sur la chaîne montagneuse du Taurus pose question et s’inscrit dans le débat fondamental sur les motivations et les pratiques de l’impérialisme républicain au début du IIe siècle.

Quels qu’aient pu être les objectifs des consuls et commissaires romains à l’œuvre dans les années 190 à 188, Rome ne s’établit pas immédiatement comme souveraine de la scène géopolitique orientale. S’il est bien difficile de deviner les intentions des officiers romains en 188, leurs actes, en revanche, furent éloquents, dès cette date et dans les années suivantes.

Dans l’espace anatolien, le passage d’une souveraineté séleucide à la domination romaine ne se fit que très progressivement, et la frontière du Taurus fut d’abord une frontière entre le royaume séleucide et des États régionaux, sans que Rome ne s’installe dans les terres conquises. En 188, nulle ligne politique orientale claire ne paraît déterminée à Rome.

Quoi qu’il en fût des motivations romaines en 188, le rapport entre les deux principaux acteurs concernés, les puissances séleucide et romaine, fut profondément modifié, de même que le rapport de force entre Rome et l’ensemble des royaumes de Grèce et d’Orient. La nouvelle interconnexion entre les moitiés orientale et occidentale de la mer Méditerranée semblait alors esquisser un déplacement du centre de gravité politique de l’échiquier méditerranéen vers Rome.

Le monde hellénistique après la paix d’Apamée, 188 av. J.‑C. Delrieux, F. L’Orient méditerranéen à l’époque hellénistique : rois et cités du IVe au Ier siècle av. J.‑C., Ellipses, Paris, n.13.

Durant tout le IIIe siècle, le paysage politique en Méditerranée orientale avait été dominé par les dynasties hellénistiques. Dès les dernières années de ce siècle, les Lagides avaient été progressivement éclipsés par leurs rivaux. Les Antigonides et les Séleucides, vaincus tour à tour et contraints d’accepter de difficiles conditions de paix, marquèrent le pas face à l’autorité romaine.

Rome ne prit pas possession des terres conquises mais s’installa dans cette scène géopolitique en établissant sa supériorité militaire. Outre les Séleucides, les Antigonides et les autres puissances déjà alliées à Rome au début du conflit, les principaux États du monde hellénistique intégrèrent petit à petit le réseau d’alliance de la puissance romaine.

La générosité de Rome à l’égard de ses alliés, et le relatif respect témoigné à ses ennemis vaincus, qui ne furent pas soumis à l’autorité romaine, n’étaient pas seulement un moyen de se retirer d’une scène politique où le peuple romain n’aurait pas voulu s’aventurer outre-mesure. Cette décision servait aussi l’objectif de promouvoir la renommée romaine.

Mithridate VI ou Mithridate le Grand (135 ou 132 av. J.-C.- 63 av. J.-C.), Paris, musée du Louvre. En agrandissement, personnification d'Apamée et de Séleucie de l'Euphrate, musée archéologique d'Éphèse.Si les légions romaines n’intervinrent plus avant 133, la guerre n’est pas le seul procédé d’intrusion politique dans un espace étranger. L’influence diplomatique du Sénat romain se fit sentir dès les lendemains du traité d’Apamée, à travers les allers-retours d’ambassades orientales et de commissions sénatoriales entre Rome et l’Orient méditerranéen.

La présence diplomatique et la domination politique romaines se développèrent à tel point qu’en 133, à la mort du roi Attale III, le royaume attalide fut transmis au peuple romain par testament royal, ce qui mena à la création de la première province asiatique, dûment nommée Asia.

Après ce legs royal, la présence politique romaine se fit plus oppressante, surtout par le biais de la fiscalité. Face à la pression ainsi engendrée, les États du littoral méditerranéen perdaient progressivement les moyens de leur autonomie. La réponse portée à cette situation fut l’élaboration de programmes impériaux par plusieurs rois, dont Mithridate VI, le roi du Pont, en Anatolie, ou encore Tigrane II, roi d’Arménie.

Mithridate en particulier soutint plusieurs guerres contre Rome entre 88 et 65, mais finit par être vaincu par Pompée, qui établit un nouvel ordre dans l’Orient méditerranéen, et, désormais, romain. Les Romains passèrent alors clairement à une politique impérialiste assumée.

Il est impossible de deviner les intentions cachées les termes imposés lors de la conclusion du traité d’Apamée, si tant est que l’on puisse attribuer des intentions à un système politique républicain comme celui en place à Rome en 188.

Néanmoins, si le territoire romain ne s’étendit pas immédiatement après cette date, il apparaît clairement que les graines de l’impérialisme furent plantées en Méditerranée orientale à cette occasion.

Il fallut des décennies pour les voir éclore, mais la mise au pas des grandes puissances hellénistiques se révéla irrémédiable et ouvrit une page nouvelle de l’histoire politique grecque et orientale, durant laquelle de nombreuses puissances mineures ou moyennes surent profiter de l’éloignement romain et de l’affaiblissement des empires hellénistiques pour établir leur propre autonomie. La Judée, progressivement sortie du giron séleucide, en est l’exemple le plus fameux.

Germain Payen

Publié ou mis à jour le : 2021-04-01 16:37:17

 
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