Sexe et pouvoir

Puritanisme et maisons closes

Dès avant la Révolution française, une nouvelle sensibilité se fait jour dans la bourgeoisie montante, en France et en Europe. Elle est illustrée par l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau, même si l'auteur de L'Émile a lui-même une conduite qui laisse à désirer. On encense l'amour conjugal, grande nouveauté, et aussi l'amour maternel. Les enfants ne sont plus seulement des faire-valoir et des bâtons de vieillesse. Ils deviennent des objets d'affection.

Dans le même temps, les classes supérieures cultivent avec délectation les plaisirs interdits. Le XIXe siècle, est aussi un grand siècle de la prostitution et de l’adultère…

André Larané
Louis-Léopold Boilly, La Toilette intime ou la Rose effeuillée, 1790.

Amours romantiques, ménages puritains

La Révolution amène au pouvoir des notables de province qui, pour beaucoup, vivent sagement, voire de façon monastique comme Robespierre. Mais on compte aussi nombre d’exceptions comme Mirabeau, député issu de la noblesse provençale, Danton ou Barras.

La fin de la Terreur et le Directoire entraînent une brève période d'euphorie. Les gouvernants et les grands bourgeois étalent avec vulgarité leur fortune mal acquise (on pense ici à l'oligarchie russe du temps de Boris Eltsine et Vladimir Poutine). Malgré les toilettes vaporeuses des élégantes, cela ne vaut toutefois pas l'Ancien Régime. « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 n'a pas connu le plaisir de vivre », confiera Talleyrand - fin connaisseur - à Guizot.

Le maître de l'Europe, Napoléon Ier, aurait bien aimé restaurer ce plaisir de vivre mais l'humeur n'y est plus. Lui-même est plus à l'aise dans les bivouacs que dans les alcôves. Ce n'est pas un grand séducteur mais plutôt un amant à la hussarde, comme le montrent les confidences de ses maîtresses.

Ses successeurs Louis XVIII et Charles X ne modifient pas la donne. Et ne parlons pas du « roi-bourgeois » Louis-Philippe Ier, époux modèle de Marie-Amélie ! C'est que l'Europe fait sa révolution industrielle et les bourgeois mettent toute leur énergie dans cette entreprise. « S'enrichir par le travail et l'épargne », selon l'exhortation de Guizot, est incompatible avec la prodigalité de l'ancienne aristocratie.

Les changements de mœurs sont pleinement illustrés par le mariage d'amour de la reine Victoria avec son cousin allemand, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. Celui-ci a souffert dans son enfance d'une famille éclatée. Par réaction, il impose à sa jeune épouse et à la cour anglaise une extrême rigueur de comportement que l'on qualifiera plus tard de « victorienne » (« albertienne » eut mieux convenu).

On stigmatise les relations hors mariage et le plaisir solitaire cependant que l'on encense l'amour chaste et son exutoire naturel, le mariage. La bourgeoisie accueille avec transport cette nouvelle éthique. Victor Hugo, qui n'est pas lui-même un parangon de vertu conjugale, fait pleurer ses lecteurs avec le pur amour de Cosette et Marius dans Les Misérables (1862).

Les Églises chrétiennes s'y rallient également. Rien de surprenant en ce qui concerne les luthériens et les calvinistes, de tous temps alignés sur les valeurs bourgeoises et démocratiques. Plus inattendu est le revirement de l'Église catholique qui, sous l'Ancien Régime, par la voix des jésuites, savait se montrer compréhensive à l'égard des pécheurs. Que l'on se souvienne des dialogues savoureux mis en scène par Pascal dans Les Provinciales...

La discrétion est la règle

Dans la pudibonderie ambiante, Louis-Napoléon Bonaparte fait tache. Il accède au pouvoir grâce au soutien financier d'une riche maîtresse anglaise, Miss Howard. Devenu empereur des Français sous le nom de Napoléon III, il se montre plus attiré par le beau sexe que son oncle et fait de son règne une fête perpétuelle.

Les bourgeois prônent la fidélité conjugale mais celle-ci s'arrête à la porte des maisons closes. On peut se dire bon mari et bon père tout en fréquentant les luxueux établissements de plaisir qui font le charme de la « Belle Époque ». L’adultère, comme au XIIe siècle, devient « tendance ».

Pour ne pas compliquer les choses, une loi interdit les recherches en paternité. Il ne faudrait pas que des soubrettes réclament une aide au bourgeois qui leur a fait un enfant et salissent ainsi son honneur.

En pratique, il n'y a que les épouses qui sont menacées par le délit d'adultère. Georges Clemenceau, comme tous les hommes de son rang, prend du bon temps au bordel et s'offre de nombreuses liaisons plus ou moins clandestines. Mais quand il découvre que sa femme, une Américaine qui lui a donné trois enfants, a eu une faiblesse pour un ami de passage, il la met illico sur un paquebot et la renvoie chez elle.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-29 19:25:31

 
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