27 janvier 2015 - Pourquoi Auschwitz-Birkenau ? - Herodote.net

27 janvier 2015

Pourquoi Auschwitz-Birkenau ?

L'historien franco-israélien Alain Michel a publié en 2012 Vichy et la Shoah, une enquête qui n'a pas manqué de faire polémique dans les cercles médiatiques. Il explique aujourd'hui pour Herodote.net la genèse du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau (note).

L’histoire de la Shoah n’est pas achevée. Le travail incessant de compréhension historique, se précise, et se révise grâce à de nouvelles archives ouvrant de nouvelles perspectives. L’historiographie du camp de Majdanek, à côté de la ville polonaise de Lublin, en est un bon exemple. Dans les années quatre-vingt, le nombre total de prisonniers passés par ce camp était estimé à au moins 250 000, parmi lesquels 80.000 Juifs. Certains estimaient même que plus de 300 000 personnes y avaient été assassinées (note). Près de trente ans plus tard, le bilan officiel, scientifique, s’établit à 78 000 victimes, dont 59 000 Juifs, sachant que jusqu’en novembre 1943 (note) la majorité des internés étaient juifs.

Pour le camp d’Auschwitz, le nombre des victimes a été revu à la baisse dès les années quatre-vingts (note). Mais concernant la place occupée par Auschwitz-Birkenau dans le processus de la Solution finale, la question paraît avoir été longtemps bloquée. De nombreux facteurs peuvent l’expliquer. L’importance d’Auschwitz dans le monde concentrationnaire nazi, ainsi que le rôle central de Birkenau dans la Solution finale, ont transformé ce camp en un symbole universel du mal et de la perversité du IIIe Reich. Si l’on ajoute l’intérêt politique des Soviétiques et des communistes polonais en 1945 à faire d’Auschwitz le haut lieu du martyrologe polonais, ainsi que l’importance prise par le camp dans la mémoire de cette période en raison du nombre de témoins relativement important ayant survécu (note), on comprend aisément que ce symbole soit devenu, d’une certaine manière, intouchable. De plus, les négationnistes (note) ont concentré leurs efforts sur Auschwitz, en particulier à cause du symbole qu’il représente, mais aussi à cause de la difficulté des historiens à mener un débat serein sur les différents aspects de l’histoire du lieu. Peu à peu, cependant, l’historiographie a progressé et la chronologie de l’histoire du camp, de son évolution et de ses transformations, est devenue beaucoup plus claire, même s’il reste encore des débats sur certains points, parfois non négligeables (note). Toujours est-il que nous pouvons mieux comprendre aujourd’hui pourquoi, lorsque les déportations commencent depuis la France, les convois sont dirigés vers Auschwitz. Nous voudrions résumer rapidement l’évolution de ce camp jusqu’au printemps 1943 (note) afin de mieux appréhender comment les choses se mettent en place et comment la déportation des Juifs de France s’intègre dans ce contexte.

Le camp d’Auschwitz a été créé au printemps 1940 comme camp de concentration pour réprimer les tentatives de rébellion de la population polonaise. Rien ne le distingue vraiment, au début, des autres camps de concentration, mais le choix fait par la compagnie IG Farben, au début de 1941, du site d’Auschwitz pour développer de nouvelles usines conduit Himmler à privilégier, dès mars 1941, ce camp comme instrument du développement colonial allemand dans la région (note). Le rôle d’IG Farben devient si important qu’à partir de 1942 est développé à côté du centre industriel de Monowitz (un faubourg d’Auschwitz) un camp spécial pour les prisonniers, Buna, qui sera connu sous le nom d’Auschwitz III – Monowitz. Entre-temps, avec l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941, la construction d’un nouveau camp annexe a été ordonnée (note) par Himmler, camp annexe où l’on prévoit d’enfermer des prisonniers de guerre soviétique dont on utiliserait la force de travail. Ce sous-camp prend le nom d’Auschwitz II – Birkenau, du nom du hameau où il se trouve, et dont les habitants polonais ont été expulsés. Cependant, il s’avère assez rapidement que la mortalité touchant les prisonniers de guerre soviétiques ne permet pas d’espérer créer le camp de travail de 100 000 à 150 000 esclaves voulu par Himmler. Parallèlement, l’extermination des Juifs a commencé en Russie et Ukraine en juin 1941, puis en Pologne en décembre. L’extension de la Solution finale de la Question juive vers les pays du centre et de l’ouest de l’Europe est en pleine élaboration. C’est pourquoi Himmler décide en janvier 1942 de transformer Birkenau en un camp de concentration essentiellement destiné aux Juifs. Le travail forcé est une des façons de les exterminer.

Il faut ici évoquer une différence importante existant, dans l’univers de la déportation, entre les « travailleurs » juifs et les autres déportés. Pour ces derniers, la mortalité est souvent importante, elle est liée aux mauvaises conditions de travail et est aggravée par les conditions de terreur régnant dans le camp, sans oublier les conditions sanitaires quasi-inexistantes et les épidémies qui viennent faucher les rangs des prisonniers déjà affaiblis par la faim permanente. Cependant pour les nazis, l’assassinat systématique des déportés n’est pas une finalité en soi. Pour les Juifs, dans le cadre de la Solution finale, l’envoi au travail forcé est une forme d’élimination physique, comme on peut le lire dans le protocole de la conférence de Wannsee à propos des Juifs de l’Est :
« Au cours de la Solution finale, les Juifs de l’Est devront être mobilisés pour le travail avec l’encadrement voulu. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir, il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront […]. » (note).

Serge Klarsfeld, dans le Mémorial de la déportation, a souligné ce fait en calculant le taux de mortalité des déportés du premier convoi de France, tous juifs et tous admis à l’intérieur du camp lors de leur arrivée :
« 1112 déportés de ce convoi reçurent, à leur arrivée à Auschwitz, les matricules 27533 à 28644. Le nombre des décès de ce convoi, d’avril à août 1942, s’est élevé à 1008, dont en avril : 525, en mai : 244, en juin : 156, en juillet : 62, en août : 21. Comparé aux 1112 déportés, ce nombre représente 91,6 % de décès pendant les cinq premiers mois de détention à Auschwitz. » (note).

Lorsque les premiers Français arrivent à Auschwitz-Birkenau, en mars 1942, ils sont donc déportés dans le cadre d’un programme d’élimination « lente » par le travail, c’est pourquoi le convoi est formé d’hommes entre dix-huit et soixante ans. Les exterminations de Juifs sur une grande échelle n’ont commencé à Auschwitz qu’en mai 1942 (note), peut-être le 12 mai avec l’arrivée de Juifs de Haute-Silésie qui n’avaient pas été sélectionnés pour travailler dans les camps spécifiques aux Juifs de cette région (note). Le témoignage de Filip Müler (note), l’un des premiers membres du Sonderkommando, le groupe de Juifs chargé de brûler les corps des chambres à gaz dans les crématoires, est à cet égard édifiant. Transféré sans doute le 9 mai 1942 au Sonderkommando en formation, il décrit son expérience des premières semaines dans le crématoire n° 1, qui se trouve dans le camp principal. On y constate la manière dont les SS mettent en place les procédures qui vont leur servir pendant deux ans et demi à éliminer environ un million de personnes. Si ces procédures sont mises en place seulement en mai 1942, on peut raisonnablement supposer qu’avant cette date il n’existait pas encore de gazages systématiques, et que donc ces procédures n'avaient pas encore eu besoin d'être inventées.

Vers la fin du mois de mai 1942, dans les bois jouxtant l’emplacement du camp de Birkenau, une première ferme (la maison rouge) est convertie en « bunker » destiné à des opérations de gazage. Un deuxième « bunker » de ce type est aménagé quelques semaines plus tard. Ce sont ces deux lieux improvisés qui sont utilisés pour l’assassinat des Juifs jusqu’à la mise en route des quatre grands crématoires-chambres à gaz de Birkenau, au printemps 1943. Lorsqu’ils ont été programmés à la fin du printemps 42, à la même époque que le début des gazages de masse au crématoire 1 puis aux bunkers 1 et 2, ces quatre crématoires ne servent pas encore aux crimes. C'est parce que les SS sont en train de programmer un immense camp de travail pour Juifs, Birkenau, que les SS prévoient la construction de ces immenses crématoires. Comme l'a fait remarquer Jean-Claude Pressac, la décision de la construction des crématoires se place alors qu'une épidémie de typhus très sévère touche le camp principal. Les SS multiplient donc par cinq les futurs besoins de Birkenau en fonction de la mortalité ayant cours alors au camp principal, alors qu'en réalité l'épidémie de typhus sera jugulée au bout de quelques mois, rendant partiellement inutile une telle capacité d'élimination des corps des prisonniers. Or, ce constat se produit à un moment où, comme nous allons le voir ci-dessous, l'extermination des Juifs est étendue. C’est seulement à l’automne 1942, d’après l’étude des plans et des documents que nous possédons (note) que se fait jour l’idée de réunir ensemble un lieu de gazage massif et une possibilité d’éliminer massivement les corps. Auschwitz-Birkenau passe ainsi à une phase industrielle de l’extermination. Mais ces crématoires industriels ne rentreront en fonction qu'à la fin de l'hiver, début du printemps 1943. Mais en attendant, l'extermination improvisée entamée pour les Juifs de Silésie en mai 1942 a pris de l'ampleur.

C'est un élément important, « la sélection », le tri des déportés à leur arrivée sur la « rampe », afin de choisir parmi les nouveaux arrivés ceux qui sont capables de travailler, qui nous montre l'accélération de l'extermination. La première fois qu’une telle opération a lieu à Auschwitz sur la « rampe juive », située entre le camp principal et Auschwitz-Birkenau, c’est à l’occasion de l’arrivée d’un convoi de Slovaquie, le 4 juillet 1942. Les déportations avaient commencé dans ce pays le 25 mars, parallèlement à la première déportation de France, mais à un rythme beaucoup plus rapide puisqu’à la fin du mois de juin cinquante mille Juifs avaient déjà été expulsés. Au début, seuls des « jeunes travailleurs » avaient été déportés puis, à partir du 14 avril, des familles également. Mais si on regarde la liste des convois et leurs destinations, on s’aperçoit que jusqu’à fin juin aucun des convois familiaux n’était arrivé à Auschwitz. Ils avaient été dirigés vers des camps ou des ghettos polonais et même, pour certains, vers le centre d’extermination de Sobibor, qui commence à fonctionner en mai 1942. Auschwitz-Birkenau reste donc jusque-là un camp de la mort lente, l'élimination par le travail. Le 4 juillet est donc une date particulière (note) : c’est la première fois qu’un convoi familial arrive à Auschwitz, et la première fois que s’opère sur place cette sélection entre ceux qui sont condamnés à la mort immédiate et ceux qui sont condamnés à la mort lente. Les corps des victimes des chaumières de Birkenau sont enterrés dans des fosses. Entre fin septembre et fin novembre 1942, les SS vont faire ouvrir ces charniers par le Sonderkommando et leur faire brûler les corps, les traces des quelques 50 000 victimes disparaissant ainsi en cendre. Début mars 1943, la construction du crématoire II, le premier des quatre prévus à Birkenau, est terminé. Dans la nuit du 13 au 14 mars 1943, 1492 Juifs en provenance de Cracovie y sont gazés. La combustion de leur corps prendra deux jours (note). On peut considérer qu’à partir de cette date tous les éléments sont en place, et que désormais Auschwitz-Birkenau assume ce rôle triple qui l’a rendu si particulier : à la fois camp de concentration classique, camp de la mort lente et camp d’extermination immédiate. Toutes les transformations et les aménagements qui suivent ne sont que des améliorations techniques apportés par les SS pour parfaire la machine à exterminer, et terminer le passage d’une criminalité artisanale à une criminalité industrielle.

Alain Michel
Publié ou mis à jour le : 2019-04-30 08:47:06

 
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