23 avril 2020

Pierre Manent : « Il y a longtemps que nous sommes sortis à bas bruit du régime démocratique et libéral »

Le philosophe Pierre Manent, directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales, s’inquiète du retour de l’État sous ses dehors les moins aimables : « Au nom de l’urgence sanitaire, un état d’exception a été de fait institué. En vertu de cet état, on a pris la mesure la plus primitive et la plus brutale : le confinement général sous surveillance policière. La rapidité, la complétude, l’allégresse même avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire, qu’il s’agisse des masques, des tests ou des traitements éventuels. Des amendes exorbitantes frappent des écarts innocents ou bénins. Il est interdit de sortir de chez soi sans passeport, mais le rétablissement des frontières nationales est toujours jugé un péché mortel. Je ne pense pas que la crise réhabilite cet État-là. » (note).

L’épidémie révèle la structure profonde de l’Union européenne, plus que jamais dominée par l’Allemagne : « L’ordre européen repose sur l’hégémonie allemande, une hégémonie acceptée, voire appréciée par le reste de l’Europe. L’Allemagne se trouve dans la situation la plus stable et la plus favorable dans laquelle elle se soit jamais trouvée. Elle domine par son seul poids, elle n’a nul besoin de bouger, ou plutôt elle a besoin de ne pas bouger. » Le gouvernement de Berlin n’a plus besoin d’alliés et mène ses affaires comme il l’entend, ce que peine à comprendre le président Macron.

Chacun se replie sur l’État national, garant de la liberté et de la sécurité. « Remarque décisive : le régime libéral suppose le cadre national, il n’y a jamais eu de régime libéral que dans un cadre national, » souligne Pierre Manent, en disciple d’Adam Smith et Alexis de Tocqueville.

Mais l’État a été démembré et privé de ses capacités d’action au fil des dernières décennies. Ses fonctions régaliennes ont été privées de ressources et il ne reste de lui que sa bureaucratie et sa capacité de répression. « Ainsi sommes-nous sortis à petit bruit du régime démocratique et libéral qui était informé et animé par des projets collectifs rivaux, qui mettait devant nos yeux de grandes choses à faire, des actions communes à accomplir, bonnes ou mauvaises, judicieuses ou ruineuses, mais qui justifiaient que l’on s’opposât, que les arguments s’échangent vigoureusement, que les grandes questions nourrissent de grands désaccords. »

Dans l’espoir d’assurer au moins notre sécurité, nous voilà sur le point de sacrifier notre liberté comme nous avons déjà renoncé aux rites funéraires… « Cet effacement brutal de la mort est inséparable de l’effacement de la religion : avez-vous remarqué que, sur la longue liste des motifs autorisant la sortie du domicile, on n’a pas oublié les « besoins des animaux de compagnie », mais qu’il n’est pas envisagé que nous souhaitions nous rendre dans un lieu de culte ? Cela mérite réflexion. Ceux qui nous gouvernent sont des personnes honorables qui font de leur mieux pour surmonter une crise grave. Or ils n’ont pas perçu l’énorme, l’inadmissible abus de pouvoir qui était impliqué dans certaines de leurs décisions. Comment est-ce possible ? » se demande le philosophe (note).



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