L'Islam et ses ennemis

Les croisades ? Rien de si terrible (2/2)

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XIIe siècle : les Francs débarquent

Le pape Urbain II arrive au concile de Clermont (enluminure, Roman de Godefroy de Bouillon, XIVe siècle, Paris, BNF)Rien ne va plus.

Profitant d'un passage au concile de Clermont, où il doit régler un problème d'ordre privé avec le roi capétien, le pape Urbain II lance un appel aux chevaliers francs à aller au secours des chrétiens d'Orient, menacés par les Turcs, et à rétablir la route des pèlerinages.

Il accorde l'indulgence plénière, autrement dit la rémission de tous leurs péchés, à ceux qui perdraient la vie dans le combat contre les infidèles. 

Dans une Europe en voie d'expansion démographique, où les cadets peinent à trouver leur place et où l'on se prend à rêver à de grandes aventures chevaleresques, cet appel reçoit un accueil enthousiaste et inattendu de la part des chevaliers mais aussi des gens du peuple, même si la plupart ne sauraient pas situer Jérusalem sur une carte.

Quand les premières armées de croisés arrivent à Constantinople, elles reçoivent bon accueil du basileus (empereur) Alexis Comnène. Celui-ci les aide à traverser le Bosphore et leur donne des guides pour la traversée de l'Anatolie, infestée de bandes seldjoukides. En échange, les croisés promettent de lui restituer les anciennes provinces byzantines qu'ils viendraient à reconquérir (mais comme chacun sait, les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent).

Cette première croisade vainc sans trop de mal les troupes du sultan de Roum Kilij Arslan, lequel croyait voir en elle une simple armée de mercenaires au service du basileus. Pénétrant en Syrie, les croisés s'emparent de la prestigieuse Antioche, puis d'Édesse, à l'intérieur des terres, où ils bénéficient de la complicité active des chrétiens, très majoritaires. 

Ils se taillent des seigneuries féodales mais échouent pour l'heure à s'emparer de la côte du Levant et des ports, ceux-ci étant bien tenus par les Fatimides du Caire. Enfin vient la prise de Jérusalem, le 15 juillet 1099.

Les chroniqueurs arabes, comme le sultan de Roum, persistent à voir dans ces nouveaux-venus des mercenaires byzantins. Pas de quoi s'inquiéter en somme. Mais les croisés profitent des divisions au sein du monde islamo-oriental, notamment entre les Fatimides du Caire et les Turcs de Mossoul et Bagdad.  Ils s'incrustent à Jérusalem, à Antioche et surtout dans l'espace syro-irakien (à peu près le même que l'éphémère califat de Daech de sinistre mémoire).

Leur situation va se dégrader brutalement pour d'obscures raisons familiales. En 1130 meurt le normand Bohémond II, prince d'Antioche. Sa veuve, par ailleurs fille du roi de Jérusalem Baudouin II, veut déposséder sa propre fille de son héritage et fait pour cela appel à l'énergique gouverneur d'Alep, Zengi, un Turc musulman ! Il s'ensuit une succession d'imbroglios au terme desquels, le 23 décembre 1144, Zengi s'empare de la ville d'Édesse, poste avancé de la Syrie franque au-delà de l'Euphrate.

Quand la nouvelle, amplifiée par les rumeurs, arrive en France aux oreilles des moines, elle fait l'effet d'une bombe. Elle trouble saint Bernard de Clairvaux, l'un des hommes les plus prestigieux de son temps. Justement, le pauvre roi Louis VII, dont il est le conseiller, voudrait se faire pardonner un gros péché, le massacre de Vitry-en-Champagne. Là aussi, soit dit sans a priori, c'est une femme qui en est la cause première ! Alors, le bon moine l'enjoint de se croiser. Un demi-siècle après Urbain II, dont le souvenir est en bonne partie effacé, lui-même va lancer un vibrant appel aux chevaliers du haut de la colline sacrée de Vézelay. Cette deuxième croisade aboutira à un piteux échec, doublé du divorce du triste Louis VII et de la pétulante Aliénor d'Aquitaine.

Les choses auraient pu en rester là mais la situation géopolitique du Proche-Orient va changer du tout au tout avec le rapprochement de la Syrie et de l'Égypte...

En 1146, Zengi a été assassiné et Nour el-Dîn, un Kurde énergique, lui a succédé. Le 25 avril 1154, il s'empare de Damas et en devient sultan. Coup dur pour les Francs de Palestine qui ont désormais en face d'eux une Syrie réunifiée avec un chef remarquable à sa tête. Mais ils n'ont encore rien vu. Nour ed-Dîn, non content d'avoir unifié la Syrie sous son égide, tourne ses ambitions vers l'Égypte, où agonise la dynastie fatimide.  Il envoie son neveu Saladin prêter main forte au vizir local. Saladin ne réussit que trop bien sa mission. Il devient lui-même vizir, renverse le califat et, à la mort de son mentor Nour ed-Dîn, il entre à Damas en triomphe et devient sultan.

Voilà la Syrie et l'Égypte réunifiées... et les États francs de Palestine pris en tenaille. Saladin, bien entendu, n'a plus d'autre objectif que d'abattre ces États francs pour établir la continuité de son empire. Profitant des querelles intestines chez les Francs, il bat ceux-ci à Hattîn, au bord du lac de Tibériade, le 3 juillet 1187, et peut dès lors entrer à Jérusalem.

Cette fois, c'est du sérieux. En Europe, les souverains eux-même s'en mêlent et, feignant de se réconcilier, décident ensemble de se croiser. Voilà Richard Coeur de Lion, roi d'Angleterre, Philippe Auguste, roi de France, et Frédéric Barberousse, empereur allemand, en route pour la Terre Sainte. Cette troisième croisade va tourner court comme les précédentes. La suite n'a plus beaucoup d'importance. Les États francs de Palestine se réduisent à quelques enclaves portuaires dont la dernière, Saint-Jean d'Acre, tombera en 1291. 

En Andalousie, où nous avons laissé les Almoravides, ceux-ci se sont amollis très vite dans les beaux palais de Cordoue et Grenade. Ils ont été chassés du pouvoir en 1154 par une dynastie berbère elle aussi venue du Maroc et tout autant attachée à un islam rigoriste, les Almohades. Ces derniers défont les rois chrétiens à Alarcos en 1195. Fuyant les persécutions et les conversions forcées, un certain nombre de juifs et de mozarabes (chrétiens) se réfugient dans les royaumes chrétiens du nord.

XIIIe siècle : catastrophe, les Mongols !

Le plus dramatique est donc à venir. Quand s'ouvre le XIIIe siècle, l'Empire islamique est en morceaux. En Andalousie, les Almohades subissent de la part du roi Pierre III d'Aragon une défaite cuisante et décisive à Las Navas de Tolosa, en 1212. Au Maroc, ils sont évincés en 1248 par un chef berbère qui fonde la dynastie mérinide. 

À l'autre bout de l'empire, le sultanat seldjoukide de Roum perdure en Anatolie, une région qui, à vrai dire, n'intéresse alors pas grand monde. Il n'en va pas de même de l'Iran et de ses confins. Cette région tombe brièvement au mains d'autres Turcs venus du Khorezm, le bassin du fleuve Amou-Darya, au sud de la mer d'Aral. Quant à l'Égypte et la Syrie, elles sont l'une et l'autre sous l'autorité de princes ayyoubides, d'après le nom donné à la dynastie issue de Saladin.

C'est dans ce contexte instable que surgit un phénomène, Gengis Khan. À la tête des cavaliers mongols, il a déjà pris Pékin en 1215 et soumis la Chine du nord. En 1219, il franchit le Syr-Darya et entre en Transoxiane (l'Ouzbékistan actuel). En 1220, il occupe Boukhara et Samarcande, prestigieuses cités riches de trésors de l'art islamo-persan, et massacre leurs garnisons. Le conquérant abat les dernières  résistances en Asie centrale mais prend le temps aussi de restaurer une administration mongole dans les villes qu'il a dévastées. Il meurt en 1227 et il reviendra à ses quatre fils - Oegoedaï, Djaghataï, Djötchi et Toloui - et leurs descendants d'étendre ses conquêtes de la Hongrie à la Chine du sud. 

Mongke, fils aîné de Toloui, est  élu Grand Khan en 1251. Il confie à son frère Kubilaï le soin d'achever la conquête de la Chine et à son frère Hulagu (ou Houlagou) la conquête de l'Islam. Hulagu, qui n'a pas encore 30 ans, se dirige vers Bagdad en s'emparant au passage de la forteresse des Assassins, à Alamout.

Le 10 février 1258, après un siège de deux semaines, les Mongols entrent dans Bagdad. Toute la population musulmane est méthodiquement massacrée et des pyramides de têtes s'élèvent aux portes de la ville. On évalue le nombre de victimes à un minimum de cent mille. Le dernier calife est quant à lui cousu dans un sac et foulé aux pieds des chevaux. 

Guerriers mamelouks (miniature arabe)L'année suivante, Hulagu envahit la Syrie et s'empare de Damas. Mais il est rappelé au centre de l'Asie pour élire le successeur de son frère Mongke, qui vient de mourir. Son lieutenant Kitbugha prend le relais. Il est en définitive arrêté par les Mamelouks d'Égypte. Ces esclaves d'origine turque ou circassienne (Caucase), au service de Saladin et de son successeur, se sont emparés du pouvoir dix ans plus tôt. Ils ont fondé au Caire une curieuse « dynastie des Esclaves » qui perdurera jusqu'à l'arrivée de Bonaparte ! Ils se heurtent aux Mongols au sud du lac de Tibériade, à Aïn Djalout, le 3 septembre 1260.

Défaits, les Mongols n'insistent pas et se retirent. Ils laissent aux Turcs et aux Mamelouks un Moyen-Orient ruiné. Et comme le note Gabriel Martinez-Gros, ils « achèvent en outre de séparer un monde de langue persane dont ils prennent possession d'un monde de langue arabe qui leur résiste sous l'égide des Mamelouks d'Égypte. » De fait, les Mamelouks récupèrent au Caire le dernier rejeton du malheureux calife. Ils restaurent en 1262 un califat très formel qui durera jusqu'à la conquête ottomane et font du Caire la principale ville du monde arabe.

Vaincus par le sultan Sélim Ier le 22 janvier 1517 à la bataille du mont Mokattam, au sud du Caire, ils se soumettront à celui-ci, qui ramènera le califat à Constantinople et s'appropriera le titre de calife.

Ainsi l'Empire islamique a-t-il vu son élan brisé par la conquête mongole, tout comme d'ailleurs la Russie qui ne se remettra jamais de celle-ci. Seule la Chine, immensément peuplée et riche, sera en mesure de surmonter cette mauvaise passe.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-01-23 13:29:55

 
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