L'Islam et ses ennemis

Les croisades ? Rien de si terrible

Entendons-nous d'abord sur les mots.
• L'Islam, avec une majuscule, désigne, non pas la religion proprement dite, mais le monde islamique qui, autour de l'An Mil, s'étire de l'Espagne à l'Iran. La langue arabe s'impose dans cet espace comme la langue des échanges, au détriment du grec, même si cet espace n'est encore qu'à moitié islamisé.
• Le mot croisade apparaît seulement à la fin du Moyen Âge pour désigner les expéditions militaires vers Jérusalem qui eurent lieu trois siècles plus tôt ainsi que la Reconquista (Espagne) et le Drang nach Osten (Prusse).

L'Islam est à son apogée à la fin du IXe siècle à Bagdad mais aussi Damas, Le Caire, Cordoue ou encore Palerme, alors que Byzance et l'empire de Charlemagne ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Mais il va rapidement se diviser et devenir vulnérable. Le premier choc lui est asséné par les Turcs qui s'emparent de Bagdad et font basculer l'empire islamique et l'empire byzantin dans l'insécurité.

Le pape en appelle aux chevaliers pour rétablir les pèlerinages en Terre Sainte. Ce sont les croisades. Elles affectent à la marge le Proche-Orient. Le pire est à venir avec l'irruption des Mongols de Gengis Khan qui vont massacrer méthodiquement la population de nombreuses ville dont Bagdad elle-même en 1258. À cette date s'arrête et meurt l'Islam classique, selon le mot de l'historien Gabriel Martinez-Gros...

Un essai décapant de Gabriel Martinez-Gros

De l'autre côté des croisadesAvec De l'autre côté des croisades. L'Islam entre croisés et Mongols (Passés Composés, 20 janvier 2021), Gabriel Martinez-Gros apporte un regard décentré sur les affrontements entre la chrétienté médiévale et l'Islam aux XIe-XIIIe siècles.
Le résultat est vertigineux. Les croisades, dont on se complaît depuis deux siècles à exagérer l'importance, apparaissent comme une péripétie parmi d'autres dans un empire islamique en voie de décomposition et victime de bien d'autres agressions autant traumatisantes, sinon plus (Turcs, Mongols, Berbères). Excellent connaisseur de l'oeuvre d'Ibn Khaldoun, Gabriel Martinez-Gros rappelle par exemple que les croisades tiennent une place bien moindre que les invasions mongoles dans l'oeuvre de cet historien arabe du XIVe siècle.
Dense et érudit, cet essai s'adresse à un public ciblé de passionnés.

Xe siècle : un empire islamique prestigieux mais divisé et usé

Orchestre nomade arabe (miniature arabe du Makamen d'Al Hariri (1237)Plantons le décor.

Au IXe siècle, soit deux à trois siècles avant les événements qui nous occupent, l'empire islamique arabo-persan est à son apogée.

Bagdad, capitale de l'empire, charnière entre le monde indien et le monde méditerranéen, rayonne de tous ses feux, malgré  quelques dissidences localisées, loin à l'ouest, en Andalousie et au Maroc.

À l'ouest, l'empire byzantin fait encore bonne figure, quoiqu'il ait déjà perdu au profit des Arabes ses riches provinces d'Égypte et de Syrie et soit toujours soumis à de fortes pressions de la part des Arabes ainsi que des Bulgares. À l'extrême-ouest, vaut-il la peine d'en parler ? l'empire carolingien, ultime avatar de l'empire romain d'Occident, se meurt sous la poussée des Vikings, des Hongrois, des Sarrasins et autres barbares. La papauté, à Rome, se ridiculise dans des guerres picrocholines.

Au siècle suivant, l'empire islamique connaît de premières déchirures qui vont causer sa perte. Déjà en 869, l'empire de Bagdad a été durement éprouvé par la révolte des Zenj, les innombrables esclaves noirs astreints à des travaux forcés dans les plantations sucrières du bas Irak.

Photochrome de Kairouan, Tunisie, en 1899 (Librairie du Congrès, Washington)En 909, l'unité du califat (dico) est rompue par la création d'un califat dissident d'obédience fatimide (une branche du chiisme) à Kairouan, en Ifrikiya (Tunisie). En 929, l'émir omeyyade de Cordoue Abd er-Rahman III se pare à son tour du titre de calife. En 969, le califat fatimide se transporte de Kairouan au Caire, en Égypte, qui est alors le grenier de l'empire islamique. 

À ces défis, les califes abbassides de Bagdad sont bien en peine de réagir. Eux-mêmes sont tombés depuis 932 sous la tutelle d'une dynastie de vizirs dits bouyides. Ce sont des chefs barbares issus des bords de la Caspienne et convertis au chiisme.

Mais le pire est à venir au siècle suivant, après l'An Mil. Alors que la chrétienté médiévale sort des ténèbres et commmence à s'ébrouer (fin des invasions, moins de guerres privées, davantage de spiritualité, défrichements, urbanisation et croissance démographique), voilà que des nouveaux-venus de la steppe surgissent au Moyen-Orient : les Turcs. Bien que rapidement convertis à l'islam sunnite, ils vont assommer l'empire islamique, déja usé et affaibli par ses divisions.

XIe siècle : la tornade turque

Guerriers turcs (bas-relief provenant de Konya, musée des arts turcs et islamiques, Istamboul)Certains nomades turcs se mettent au service des émirs perses puis s'émancipent et, sous la conduite du dénommé Mahmoud de Ghazni, se lancent vers l'an 1000 à la conquête de l'Inde du nord. L'islam arrive avec eux dans le sous-continent indien. 

De l'autre côté, au Moyen-Orient, les avant-gardes turques apparaissent sous le commandement de Toghrul-beg. Celui-ci est le petit-fils d'un chef de tribu de la steppe kirghize dénommé Seldjouk, d'où le nom de Seldjoukide donné à sa horde.

Tout va aller très vite, dans la deuxième moitié du XIe siècle, en l'espace d'une génération !

Toghrul-beg s'empare de Bagdad en 1055. Il évince les Bouyides mais il maintient en place le calife arabe en ne lui laissant que des pouvoirs religieux et honorifiques.  Lui-même épouse sa fille et s'octroie le titre de sultan. Les Arabes sortent dès lors de l'Histoire. Ils n'y rentreront qu'avec la victoire des Alliés franco-britanniques sur les Turcs en 1918.

• D'autres Seldjoukides, cependant, s'emparent de l'Arménie et, surtout, remportent une écrasante victoire sur l'empereur byzantin à Malazgerd (ou Manzikert) en 1071. Sur les territoires enlevés aux Grecs, ils fondent le sultanat de Roum (ce nom est une déformation du mot Romains, car le sultanat s'est constitué aux dépens de l'empire romain d'Orient).

• En 1090, pour ne rien arranger, un trublion s'empare de la forteresse d'Alamout, à 1800 mètres au-dessus de la mer Caspienne. De ce nid d'aigle, ses partisans de la secte dite des Assassins (ou fedayins, d'un mot arabe qui désigne « ceux qui se sacrifient ») vont semer la terreur sur tout le Moyen-Orient pendant un siècle et demi par des assassinats ciblés. Le premier à en faire les frais, en 1092, est le gouverneur d'Alep. 

• Dans le même temps, à l'autre extrémité de la Méditerranée, le califat de Cordoue ne tarde pas à décliner. Dans les années 1030, il éclate en une myriade d'émirats indépendants, les reyes de taifas (« rois de factions »). Au nombre de quelques dizaines, ils se querellent sans fin et nouent au besoin des alliances avec les royaumes chrétiens du nord. Ceux-ci prennent l'avantage en 1037 avec la fusion des royaumes de León et de Castille, ainsi que de la Galice.

En 1085, le roi de León et Castille Alphonse VI enlève aux Maures Tolède, l'ancienne capitale wisigothe, cependant que l'un de ses lieutenants, Rodrigue Diaz de Vivar, entré dans la légende sous le surnom de Cid Campeador, s'empare de Valence en 1094.

Soumis à tribut et proches de l'effondrement, les Maures, en désespoir de cause, font appel à une tribu berbère du Maroc, les Almoravides. Ceux-ci défont le roi de León et Castille à Zallaca (ou Zalakka, aujourd'hui Sagrajas) le 23 octobre 1086 puis à Uclès, en 1108, où meurt son fils unique. Ils reconstituent sous leur férule l'unité de l'Espagne musulmane.

• Pour ne rien oublier, évoquons aussi le troisième point de contact entre la chrétienté et l'Islam : l'Italie du Sud. Quelques dizaines de rudes normands, qui parlent français mais portent des prénoms vikings, se sont arrêtés en Italie du Sud au retour d’un pèlerinage à Jérusalem en 1021. L'un d'eux, Tancrède de Hauteville, s’est approprié la principauté de Salerne. Puis ses fils ont franchi en 1061 le détroit de Messine et sont passés en Sicile, depuis 827 occupée par les Arabes. Ils ont défait le roi de Paleme et achevé la conquête de l’île en 1094.

À la fin du XIIe siècle, il ne reste plus grand-chose de la splendeur de l'Islam arabo-musulman. L'insécurité généralisée introduite par les Turcs ne pèse pas seulement sur les habitants de la région. Elle heurte aussi les chrétiens occidentaux qui, à la suite de l'impératrice Hélène, au IVe siècle, étaient nombreux à faire le pèlerinage en Terre Sainte. Depuis l'An Mil, ils ne pouvaient plus compter sur la bienveillance des chrétiens locaux, encore majoritaires. Ils devaient voyager en groupe, sous la protection d'hommes d'armes et de chevaliers. Chaque pèlerinage était déjà une « croisade » en soi... [Suite de l'article]

Publié ou mis à jour le : 2021-01-25 15:01:39

 
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