Un tableau, une époque

Le « Diptyque de Melun », joyau du XVe siècle

Réalisés en 1456 par Jean Fouquet, peintre officiel du roi de France Charles VII, les deux volets du Diptyque de Melun ont été séparés par les aléas de l'Histoire.

Celui de droite, aujourd'hui à Anvers, représente la Vierge Marie sous les traits d’Agnès Sorel, la favorite du roi. Il est devenu emblématique de l’art du XVème siècle. Le volet gauche, plus méconnu, retrouvé par hasard et conservé aujourd'hui à Berlin, éclaire le sens de l’œuvre.

Leur rapprochement met en lumière la France de la fin du Moyen Âge, qui retrouve sa grandeur après la guerre de Cent Ans. Nous verrons combien il est révélateur des moeurs et de la pensée de l'époque...

Michelle Fayet

Jean Fouquet, Le Diptyque de Melun, 1456. À gauche : Étienne Chevalier et saint Étienne, Gemäldegalerie, Berlin. À droite : la Vierge et l'Enfant, musée royal des Beaux-Arts, Anvers.

Identification d’une icône du XVe siècle

Le Diptyque de Melun, huile sur bois composé de deux parties, est devenu une icône picturale du XVème siècle grâce à la notoriété de son volet droit découvrant un sein de la Vierge Marie.

Wilhelm Hensel, portrait du poète Clemens Brentano, 1819. Agrandissement : le diptyque de Melun (volet gauche).A contrario, son volet gauche qui représente le commanditaire de l’œuvre, Étienne Chevalier, accompagné de son saint patron saint Étienne, est demeuré longtemps dans l’oubli. Un heureux hasard a permis de retrouver le volet de gauche, séparé du reste de l’œuvre par les aléas de l’histoire.

C’est ainsi qu’au XIXème siècle, dans une période marquée par le Romantisme et la redécouverte de l’art médiéval, le poète allemand Clemens Brentano, qui courait les ventes pour sauver des œuvres d’art anciennes, a découvert, chez un antiquaire de Bâle, le volet gauche du diptyque. Il lui a fallu, pour en identifier l’auteur, reconnaître avec perspicacité la facture d’un même maître et le visage de l’homme en rouge.

Dalle funéraire d'Étienne Chevalier et de sa femme Catherine Budé, XVIIe s., Paris, BnF. Agrandissement : le diptyque de Melun (volet droit).Ce style et ce visage, il en était certain, il les avait déjà rencontrés, chez son frère collectionneur, dans le Livre d’heures d’Étienne Chevalier enluminé par Jean Fouquet.

Toutefois, ce n’est qu’au XXème siècle, après une analyse scientifique des qualités de bois, que les deux volets du diptyque ont été formellement identifiés comme faisant partie de la même œuvre placée autrefois au-dessus du tombeau d’Étienne Chevalier, enterré dans une église de Melun.

C’est en 1773, lors de travaux dans l’édifice religieux que le diptyque aurait été vendu et dispersé après la révolution. Le volet gauche est aujourd’hui conservé à la Gemäldegalerie de Berlin, l’autre est visible au musée royal des Beaux-Arts d’Anvers.

Sainte Marguerite et Olibrius, dit aussi Marguerite gardant les moutons  Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Pietà de Nouans, Jean Fouquet, vers 1460-1465, église paroissiale de Nouans-les-Fontaines (Indre-et-Loire), Paris, BnF.

Jean Fouquet, peintre lumineux à la vie obscure

Auteur du premier autoportrait connu de l’histoire de la peinture (musée du Louvre), Jean Fouquet a illuminé le XVème siècle de son talent mais sa vie reste entourée de mystères.

Autoportrait  Jean Fouquet, peu après 1451, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Louis XI préside le chapitre de Saint-Michel, dans les Statuts de l'ordre de Saint-Michel, Jean Fouquet, 1470, Paris, BnF.On le sait né à Tours, mais son année de naissance demeure incertaine (autour de 1415-1420), comme celle de son décès (vers 1480). De sa vie, seuls quelques épisodes sont connus tel un séjour formateur en Italie durant les années 1440 avant un retour en Touraine où il devient peintre officiel du roi Charles VII, à la fin de la guerre de Cent Ans.

L’artiste, comme Léonard de Vinci quelques années plus tard, exprime son talent dans de multiples domaines. Il passe ainsi de l’enluminure à la peinture, met en scène les fêtes royales, dessine des vitraux ou des tapisseries.

Portrait de Charles VII, Jean Fouquet, vers 1450-1455, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Portrait d'Agnès Sorel, Jean Fouquet Paris, BnF.Si sa vie reste obscure pour nous en raison du manque de sources historiques, ses œuvres lumineuses qui enchantèrent ses commanditaires nous donnent toutefois un aperçu de son immense talent.

Pour son talent, certains de ses contemporains l’ont comparé à un « nouveau Prométhée ». Son génie reconnu lui a offert d’être sollicité par les plus grands de son temps.

Il a ainsi peint entre autres un pape (Eugène IV dont le tableau est aujourd’hui disparu), deux souverains, Charles VII et Louis XI, une maîtresse royale et un proche conseiller du roi (Agnès Sorel et Étienne Chevalier, présents dans ce diptyque). Cette liste demeure malgré tout incomplète car beaucoup de ses œuvres ont aujourd’hui disparu.

Inspiré par les peintures flamande et italienne, il a toutefois su créer un art qui lui est propre dont les portraits offrent un aperçu saisissant au réalisme presque photographique.

Robert II le Pieux à Rome, Siège de Melun en 999, Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460, Paris, BnF. Agrandissement : le couronnement de Louis VI à Orléans, Jean Fouquet, vers 1455-1460. Paris, BnF.

Le royaume de France sort de la Guerre de cent ans

Le Diptyque de Melun est peint entre 1456. Durant la décennie 1450, le long règne de Charles VII (1422-1461) touche à sa fin et la Guerre de cent ans se conclut définitivement dans le fracas des canons de la bataille de Castillon (1453).

L’achèvement de ce long conflit qui a opposé le royaume de France à celui d’Angleterre donne raison à Jeanne d’Arc, brûlée vive depuis plus de 20 ans (1431). La Pucelle prédisait ainsi que les Anglais seraient « boutés hors de France. »

Bataille de Castillon, miniature ornant les Grandes Chroniques de France, fin XVe s., Londres, British Library. Agrandissment : Mort de Talbot à la bataille de Castillon, le 17 juillet 1453, manuscrit de Martial d'Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, vers 1484, Paris, BnF.

À Castillon, l’armée royale réussit à vaincre, avec l’appui de près de 300 canons, les Anglais et leurs alliés Gascons, commandés par le vieux chevalier John Talbot. Pour la première fois dans l’histoire, l’artillerie se révèle décisive sur un champ de bataille. Près de 4000 ennemis sont mis hors d'état de combattre. La guerre, dite de Cent ans, s’achève enfin.

Le « bourgeois » à sa fenêtre sur la façade du palais Jacques Cœur à Bourges est reconnu comme étant Jacques Cœur. Le royaume a connu un siècle de troubles et retrouve une certaine prospérité dès les années 1440. L’État moderne est en train de naître avec la professionnalisation de l’armée royale et les réformes fiscales de Charles VII qui affermissent son pouvoir et donnent confiance à la population en l’équité fiscale du pouvoir.

Dans son Histoire de France, Jules Michelet écrit à propos de ce règne qu’on « invente une chose alors inouïe en finances : la justice ». Pour cela, le souverain prend conseil auprès de Jacques Cœur (1395-1456), homme d’affaires brillant, qui tient le rôle de ministre des finances officieux avant sa chute en 1551 en raison de ses multiples intrigues.

Les dernières années du règne de Charles VII seront marquées par le fort antagonisme qui l’oppose à son fils, le futur Louis XI.

Agnès Sorel, belle et politique

Célébrée à la cour comme une des plus belles femmes du temps, Agnès Sorel a marqué de son empreinte, en seulement six années, le royaume de France.

Portrait d'Agnès Sorel inspiré de la Vierge du diptyque de Melun, anonyme, XVIe s., Coll. part. Une copie se trouve au château de Loches (Indre-et-Loire). Agrandissement : copie d'un portrait disparu de Marie d'Anjou (collection Roger de Gaignières, XVIIe siècle, Paris, BnF).Née en 1422 dans une famille de la noblesse tourangelle, la future maîtresse royale est vite remarquée par Charles VII en 1443. Coup de foudre du roi ! La belle Agnès, alors dame de compagnie d'Isabelle de Lorraine, devient rapidement sa favorite. Elle éclipse la reine, la falote Marie d’Anjou.

Le chroniqueur Mathieu d'Escouchy écrit : « En ce temps-là, le roi était fort amoureux d'une gente et belle damoiselle que l'on nommait alors communément de par le royaume, la Belle Agnès. Et depuis, le roi lui fit donner le nom de Damoiselle de Beauté. »

Très ambitieuse, sûre d’elle, Agnès Sorel cherche à exercer un rôle politique et joue de son influence pour placer certains hommes de confiance auprès du roi comme le militaire Pierre de Brézé qui modernise l’artillerie ou bien encore Jacques Cœur ou Étienne Chevalier.

Portrait présumé d'Agnès Sorel, Anonyme, XVIe s., musée des Beaux-Arts d'Anger. Agrandissement : Portrait de Jacques Cœur par les disciples de Jean Fouquet, vers 1461.Ce dernier, commanditaire du diptyque, va s’imposer par sa compétence auprès à la fois de Charles VII et de son fils, le futur Louis XI.

Comme Jeanne d’Arc, dans un autre registre, Agnès Sorel réussit à stimuler l’apathie naturelle du roi pour mener à bien ses combats politiques et militaires. Elle rehausse par son rayonnement le prestige de la cour du roi face à celle du puissant rival, le duc de Bourgogne. Par son aura et ses tenues éclatantes, la favorite s’attire aussi l’hostilité de beaucoup, dont l’ambitieux Dauphin.

Avec Charles VII, Agnès Sorel a eu trois filles, enfants bâtards reconnues comme légitimes pour la première fois. La naissance de la quatrième entraîne la mort d'Agnès Sorel dans de grandes souffrances. Des suspicions d’empoisonnement vont rapidement naître et Jacques Cœur en sera même un temps accusé.

Des analyses réalisées en 2005 sur ses ossements écartent cependant l’hypothèse, un temps évoquée, d’une mort due à la malaria mais pointe une intoxication aiguë au mercure sans que l’on puisse conclure toutefois à une volonté d’assassinat.

Étienne Chevalier, un serviteur de l’État intègre

Jean Fouquet, Heures d'Étienne Chevalier. Étienne Chevalier présenté par saint Étienne à la Vierge et à l’Enfant (voir agrandissement), vers 1452-1460, Chantilly, musée Condé. Le commanditaire fait partie de ces grands bourgeois dont apprécie de s’entourer Charles VII. Le roi préfère en effet des serviteurs qui lui doivent tout car la noblesse, souvent rebelle, est perçue par le roi parfois comme trop frondeuse par ses nombreuses intrigues.

Né en 1400, Étienne Chevalier fait une belle carrière de grand trésorier du royaume et d’homme de confiance du roi en raison de sa fiabilité et de sa fidélité. Il semble, par son intégrité reconnue par tous, ne pas avoir été inquiété lors de la chute de Jacques Cœur dont il était pourtant proche.

C’est à ce type de grands commis d’État que le bilan de Charles VII doit son succès à l’encontre de l’image plus négative que lui a réservé l’histoire. C’est sans doute dans un souci courtisan qu’Étienne Chevalier a commandé ce diptyque à Jean Fouquet, peu de temps après la mort d’Agnès Sorel, pour l’offrir à son roi.

Les enseignements du dyptique

- La mode des grands fronts

Buste de sainte Constance dite la Belle Florentine, 1450-1475, Paris, musée du Louvre. Agrandissement, le front de la Vierge du diptyque de Melun (détail).Le front, signe de noblesse et d’intelligence, est particulièrement mis en valeur au XVe siècle, hommes et femmes confondus. C’est une façon de repérer sans erreur un tableau réalisé à cette époque.

Il est en effet usuel, pour les hommes, de se raser les tempes avec une coupe de cheveux au bol, dégageant le front le plus possible. Les femmes, quant à elles, tirent en arrière leurs cheveux en les dissimulant sous des coiffes, réminiscences pointues du XIVe siècle, les hennins.

Elles n’hésitent pas non plus à s’épiler les cheveux pour en reculer l’implantation sur la partie supérieure du front.

Le volet de gauche du diptyque

Les deux personnages du volet gauche sont Étienne Chevalier et son saint protecteur, saint Étienne. Ils semblent se côtoyer dans un palais de marbre de style italien. Mais sans doute s’agit-il de l’évocation de l’hôtel particulier de ce riche bourgeois, situé rue de la verrerie, réputé pour son opulence et sa modernité qui comportait de magnifiques fenêtres en vitraux. Est visible sur la colonne de gauche le rappel du prénom de ce fidèle serviteur du roi.

La fourrure visible dans la tenue du chancelier Nicolas Rolin (détail du tableau La Vierge au Chancelier Rolin de Jan van Eyck, 1435) se retrouve dans le portrait d'Étienne Chevalier du diptyque de Melun.- Le vêtement fourré du grand bourgeois

Élément caractéristique de ce siècle : le vêtement fourré que porte, sur le diptyque, Étienne Chevalier. La fourrure est alors un signe de richesse évident.

Dans ce siècle où l’habitat est encore peu chauffé, il est d’usage l’hiver de porter des vêtements doublés de fourrures cousues, à l’envers, sur le tissu pour être enveloppé de leur douceur.

Le col et les poignées laissent apparaître subtilement la fourrure, révélant discrètement le statut supérieur du commanditaire.

- Le vêtement bleu-nuit de saint Étienne

Le vêtement ecclésiastique porté par les religieux chrétiens depuis le IVe siècle est dérivé du vêtement civil romain. Il permet ici d’identifier le saint qui surplombe Étienne Chevalier, lui en prière les mains jointes, à genoux, afin de rappeler sa piété.

- L’évangéliaire rouge à tranche dorée

L'évangéliaire rouge et la lourde pierre représentés dans le diptyque de Melun (volet gauche).Saint Étienne  enlace de la main droite, en signe de protection, Étienne Chevalier.

Il porte dans la main gauche un évangéliaire rouge à tranche dorée.

Il s’agit d’un livre liturgique qui pourrait provenir de la bibliothèque d’Étienne Chevalier qui, tels le roi et le duc de Berry, est un grand collectionneur de livres.

En référence à la prestigieuse bibliothèque du roi Charles V, la tradition de s’entourer de livres est fréquente dans les milieux aristocratiques. Ce bourgeois cherche à s’inscrire là dans le même monde tout en affirmant sa piété.

- La lourde pierre aux rebords acérés

Cette impressionnante pierre fait référence à la lapidation, cause de la mort de saint Étienne. La pierre est présentée en tant qu’arme redoutable, par son poids, évident à l’œil nu, et taillée de façon particulièrement tranchante.

Le volet de droite du diptyque

La vierge à l'enfant (détail du diptyque de Melun). Agrandissement : Sculpture de Sainte Marie-Madeleine, XVème s., Paris, musée de Cluny, Paris.L’apparition de cette vierge à l’enfant aux traits d’Agnès Sorel est accompagnée des trois couleurs associées habituelles des livrées des rois de France : le rouge, le bleu et le blanc. Elle est assise sur un trône céleste porté par des chérubins.

Cette vierge est présentée, malgré la rondeur de sa poitrine, avec une taille très mince, à l’instar de toutes les femmes représentée sur les tableaux ou statues du Moyen-Age.

Cela va changer au siècle suivant, le XVIe, car l’arrivée en Europe du sucre du Nouveau Monde va modifier la morphologie des femmes de l'aristocratie et par là même les canons de beauté.

- Décolleté provocateur et couronne royale ou mystique

La Vierge allaitant l'Enfant, vers 1400, Picardie, Paris, musée du Louvre. Agrandissment : la Verge et l'enfant pointant le doigt (détail du diptyque de Melun, volet droit).Agnès Sorel, surnommée la Dame de beauté, est réputée pour avoir osé les décolletés très profonds, pas dans l’usage du Moyen-Âge.

Cette mode qu’elle a initiée a même indigné un évêque qui s’est plaint au roi de cette nouvelle tendance où les seins ne sont dissimulés aux regards que par un léger voile. ll est donc ici provocateur de représenter la mère de Jésus avec le visage de la maîtresse du roi, même si celui-ci, étant de droit divin, possède le privilège de sanctifier tout ce qu’il touche !

Habituellement, le sein des Vierges était dissimulé par l’enfant en train d’allaiter, là, l’enfant ne le cache pas et se tourne pour montrer du doigt le commanditaire, Étienne Chevalier.

La couronne que ceint la Vierge-Agnès poursuit cette ambiguïté provocatrice, quasi-reine de France ou reine des cieux ?


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La Renaissance italienne
Publié ou mis à jour le : 2021-09-18 13:19:30

 
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