21 septembre 2025. Hier la Joconde, Toutankhamon… Aujourd’hui Versailles, le sabre dit d’El Hadj Omar et la tapisserie de Bayeux ! Le patrimoine artistique et culturel demeure un outil privilégié de la diplomatie. Le président Emmanuel Macron en a fait usage dès son accession au pouvoir, avec des résultats mitigés et une prise de risque importante concernant le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum (Londres) de septembre 2026 à juin 2027...
Sitôt après son élection, Emmanuel Macron prit prétexte d’une exposition sur le tsar Pierre le Grand au château de Versailles pour inviter son homologue russe en France le 29 mai 2017. Le chef de l’État fit de la sorte à ses partenaires européens un magnifique pied de nez en sortant Vladimir Poutine de l'isolement dans lequel ils l'avaient confiné depuis son annexion de la Crimée trois ans plus tôt.
En même temps, il entreprit de séduire le président des États-Unis nouvellement élu, Donald Trump. Les deux hommes assistèrent au traditionnel défilé militaire sur les Champs-Élysées, le 14 juillet 2017, et le président américain, proprement emballé, se promit de convertir ses compatriotes à ce genre de festivité. Il tint parole à son retour au pouvoir avec une parade militaire à Washington le 14 juin 2025, pour le 250e anniversaire de l’armée américaine (et accessoirement son 79e anniversaire).
Au-delà de ces actions purement médiatiques, le jeune président ne se fit pas faute aussi d’engager le patrimoine de la France au service de la diplomatie… comme avant lui le général de Gaulle, François Mitterrand ou encore Nicolas Sarkozy.
Les œuvres d’art, ultime argument des diplomates
Sans attendre, alors que les relations privilégiées de la France avec ses anciennes colonies africaines commencent à tanguer, le président Macron reprend à son compte une revendication décolonialiste relative au patrimoine africain exposé dans les musées nationaux.
« Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire, » déclare-t-il le 28 novembre 2017 à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou devant son homologue du Burkina Faso. « Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »
Sitôt dit, sitôt fait. Il confie à Bénédicte Savoy, professeure au Collège de France et historienne de l’art, et Felwine Sarr, écrivain sénégalais, la rédaction d’un rapport sur le sujet. C’est ainsi qu’est engagée la restitution au Bénin de 26 œuvres volées en 1892 dans le palais du roi Béhanzin. Dans le même esprit est consenti à la demande du Sénégal un prêt de longue durée du sabre dit d’El Hadj Omar Tall et de son fourreau, conservés par le Musée de l’Armée. Il s’agit dans les deux cas de butins de guerre liés aux conquêtes coloniales et non couverts par des conventions internationales en vigueur. Outre le Bénin et le Sénégal, cinq autres pays africains (Madagascar, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Mali, Tchad) ont formulé des demandes officielles de restitutions.
Selon Bénédicte Savoy, « restituer le patrimoine africain en Afrique refondera une relation entre la France et les États africains, adossée notamment à l’écriture d’une histoire partagée ». Las, maladroits et trop tardifs, ces processus de restitution ne vont pas empêcher le naufrage des relations privilégiées entre la France et les États francophones d’Afrique.
Avant Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy avait déjà engagé une procédure de restitution à des fins diplomatiques. C’était en 2010, en marge du sommet du G20 qui s’était tenu à Séoul (Corée du Sud). Le président français avait promis à son homologue sud-coréen de lui restituer 297 manuscrits coréens anciens volés par l’armée française en 1866 dans la bibliothèque de la dynastie Joson. Il s’était engagé sur un prêt renouvelable tous les cinq ans, afin de respecter, au moins dans la forme, le principe d'« inaliénabilité » du patrimoine de la nation.
Déjà en 1993, François Mitterrand avait offert à la Corée le premier tome d'un ouvrage en deux volumes, le Hyikyungwon-Wonsodogam-Uigwe, sous la forme d'un prêt à long terme, en dépit de l'opposition de nombre de conservateurs des bibliothèques… et en marge de la négociation sur l'exportation du TGV français entre Séoul et Pusan. L’inconvénient de ce genre de négociation est qu’il ne peut servir qu’une fois car le patrimoine, par définition, n’est pas renouvelable !
Dans une autre démarche, qui touche non pas au patrimoine culturel mais à des restes humains, la France a aussi « remis » la « Vénus hottentote », Saartjie Baartman, à l’Afrique du Sud en 2002 et des têtes maori à la Nouvelle-Zélande en 2010.
Une traversée de la Manche à haut risque
À peine six mois après son élection, Emmanuel Macron a renouvelé la « diplomatie patrimoniale » avec le Royaume-Uni, alors en tractation avec Bruxelles pour la sortie de l’Union européenne (Brexit). Les 17 et 18 janvier 2018, à l’occasion du 35e sommet franco-britannique à l’académie militaire royale de Sandhurst, au sud-ouest de Londres, il s’est engagé à prêter aux Britanniques la tapisserie de Bayeux ou « tapisserie de la reine Mathilde ».
La célébrissime broderie de mille ans d’âge raconte la conquête de l’Angleterre par le duc de Normandie Guillaume le Bâtard. Exécutée sur une toile de lin longue de près de 70 mètres et haute de 50 cm, sa survie relève du miracle tant elle est fragile. Aussi l’annonce présidentielle suscita-t-elle aussitôt une levée de boucliers chez les professionnels en charge de la protection du patrimoine.
Il y avait déjà eu des précédents. En janvier 1963, le général de Gaulle avait envoyé la précieuse Joconde aux États-Unis afin d’améliorer les relations diplomatiques avec son homologue le président Kennedy. Le chef de l’État et son ministre des Affaires culturelles André Malraux avaient passé outre à l’opposition des conservateurs du Louvre qui jugeaient l’œuvre trop fragile pour voyager.
En définitive, de Gaulle, Malraux et Kennedy purent ensemble présenter Mona Lisa au public américain à la National Gallery de Washington le 9 janvier 1963 et le prêt fut renouvelé en 1974 avec le Japon et l’Union soviétique. « Dans tous les cas, il s’agissait d’améliorer la qualité des relations diplomatiques et commerciales avec ces pays », souligne l’historienne d’art Laurence Bertrand Dorléac, rappelant que « les œuvres d’art sont des agents politiques actifs » (source).
On peut toutefois penser que la tapisserie de Bayeux est autrement plus fragile que le chef d’œuvre de Léonard de Vinci, du fait de sa taille, de son ancienneté et des matériaux qui la composent.
Dès 2020, restaurateurs et conservateurs mirent en avant les dégradations sur la tapisserie (24 204 taches, 9 646 trous, 30 déchirures…), aggravées par son exposition à la verticale. Ils ont alerté sur les « risques supplémentaires » que ferait courir un transport « au-delà d’une heure de trajet ». En 2021, la Direction régionale des affaires culturelles de Normandie a aussi assuré que « l’œuvre n’était pas transportable avant d’être restauré ».
Plus de 71 000 personnes ont signé une pétition qualifiant le prêt de « crime patrimonial » et lancée par Didier Rykner, directeur de la rédaction du site La Tribune de l’Art.
Nonobstant ces critiques et ces oppositions, le gouvernement a engagé le processus. Le 19 septembre 2025, la tapisserie a été transférée dans un lieu secret afin de permettre la rénovation du musée qui l’abrite depuis 1983 ainsi que la confection d’un nouveau présentoir où elle sera exposée sur un plan incliné. La réouverture du musée n'est pas prévue avant octobre 2027. C’est une opération à 38 millions d’euros financée par l’État français, étant entendu que le transfert en Angleterre qui viendra ensuite sera quant à lui financé par le Royaume-Uni.
C’est en juin 2026 que la tapisserie de la reine Mathilde quittera sa cachette et sera acheminée en Angleterre par voie terrestre (camion et ferroutage sous la Manche). Elle sera visible au British Museum de septembre 2026 à juin 2027 et reviendra alors en France pour participer (peut-être) aux festivités qui célèbreront en Normandie le millénaire de Guillaume le Conquérant !
Le duc est né en effet à Falaise en 1027 (le jour est incertain). Il est le fils du duc Robert Ier le Magnifique et d’une modeste lavandière nommée Arlette et dont il était tombé amoureux. De lui descendent tous les souverains britanniques jusqu’à Charles III… et le prochain souverain, le fils aîné de l’actuel roi, relèvera le nom prestigieux du Conquérant sous le nom de William ou Guillaume V.
Autant dire que l’exposition au cœur de Londres de la tapisserie de la reine Mathilde suscite l’enthousiasme outre-Manche. Souhaitons qu’elle ait plus de succès que les précédentes initiatives diplomatico-patrimoniales du président Macron et qu’elle ne souffre pas de la crise politique et sociale qui affecte tant la France que le Royaume-Uni.













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Voir les 8 commentaires sur cet article
Coche (22-09-2025 16:44:25)
Monsieur L'Oignon, symboliquement ! L'arbre généalogique ne s'efface jamais, surtout si une aïeule se nomme Victoria de Saxe-Cobourg-Gotha. En Belgique, nous savons ce que cela signifie.
Malaboi (22-09-2025 09:50:32)
Le musée de la tapisserie de Bayeux est fermé pour travaux pour deux ans, est-ce que la tapisserie ne souffrirait-elle-pas autant à être enroulée dans une pièce qu’à être transportée avec ... Lire la suite
Malaboi (22-09-2025 09:32:55)
Le musée de la tapisserie de Bayeux est fermé pour travaux pour deux ans, est-ce que la tapisserie ne souffrirait-elle-pas autant à être enroulée dans une pièce qu’à être transportée avec ... Lire la suite