Le cheval et son maître

La relation entre les chevaux et les hommes dans l’Occident médiéval (XIe-XVe siècles)

Au Moyen-Âge, les chevaux étaient présents dans la vie quotidienne des paysans comme des seigneurs et des cavaliers. C’est à cet animal et à sa relation avec son maître que Camille Vo Van Qui a décidé de s’intéresser dans son mémoire de Master.

A partir de nombreuses sources, elle est parvenue à retracer les modes d’utilisation, mais aussi de soin et d’élevage, des chevaux du Moyen-Âge. Cette recherche nous révèle non seulement la diversité des chevaux et de leur usage, mais aussi la singularité de la relation qui unit un cheval à son maître.

Des chevaux de trait aux chevaux aux destriers des chevaliers, le cheval semble être partout présent au Moyen-Âge, quelle était la place de ces animaux dans la vie quotidienne ?

Le cheval est omniprésent dans l’Occident médiéval, dans les sources textuelles et iconographiques. Il est au cœur des dynamiques économiques, sociales, militaires ou encore agricoles. Paysans et fermiers l’utilisent pour le travail des champs, parfois aux côtés des bœufs. Il est, monté ou attelé, le moyen de transport le plus répandu. Il est également essentiel en contexte militaire : le couple du chevalier et de sa monture est, dans l’imaginaire collectif, particulièrement représentatif de la période médiévale.

A ces différentes utilisations, correspondent différents types de chevaux, classés en fonction de leur prix, de leur utilisation et de leur apparence physique. Les « sommiers » sont des chevaux de bât, souvent de petite taille et de peu de valeur. Le terme de « roncin » désigne une grande variété d’animaux, utilisés pour le travail agricole ou encore le transport. Puis il y a les chevaux de l’élite, parmi lesquels on trouve les « palefrois », chevaux de selle et de parade, les « destriers », chevaux de guerre, ou encore les « coursiers » et les « chaceors », utilisés pour la chasse. On trouve aussi l’appellation de « haquenée », qui divise les historiens mais dont je pense qu’il pourrait désigner des juments – la plupart des chevaux de selle et de guerre sont des mâles, soit entiers, dans le cas des destriers, soit castrés, dans le cas des coursiers.

Chacun de ces chevaux est d’un type différent. Les destriers et palefrois, par exemple, sont souvent importés d’Espagne ou de Lombardie et font l’objet d’un élevage organisé dans les haras princiers et seigneuriaux. Il y a encore de nombreuses spéculations sur leur apparence et leur morphologie, sur celle des destriers en particulier, mais ils ressemblaient sans doute aux chevaux de type ibérique : robustes, agiles et élégants. L’image du chevalier montant un imposant cheval ressemblant à nos Percherons ou à nos Frisons n’a pas de réalité historique ! Les destriers étaient sans doute beaucoup plus petits que ce qu’on imagine.

Richard Marshal peint par Matthew Paris

Vous parlez d'une "fabrication" du cheval pendant la période, comment la vision du cheval s'est-elle transformée ?

Si la Renaissance est souvent considérée comme un tournant pour l’art équestre, avec la production de nombreux manuels d’équitation et un changement dans l’utilisation du cheval de guerre due à l’évolution des techniques militaires, le Moyen Age a également été une période particulièrement riche en termes d’évolution de la relation entre les hommes et les chevaux.

L’élevage des chevaux s’est développé et organisé, notamment à partir du XIIIe siècle, pour favoriser la création du meilleur destrier possible. Pour ce faire, des chevaux ont été importés et des poulinières et des étalons ont été soigneusement sélectionnés pour la reproduction.

Il est intéressant de noter que les étalons présents dans les haras, comme sans doute la plupart des autres chevaux à l’époque, ont un nom. Cette pratique remonte à l’Antiquité et se perpétue au Moyen Age : on trouve les noms de destriers dans les chansons de geste ainsi que dans la comptabilité. Ces noms sont souvent associés à la couleur des animaux : « Bayard » (bai), « Morel » (noir), « Ferrant » (gris), « Grisel » (gris)…

Le fait de nommer les chevaux est assez significatif de la relation parfois affective que leurs maîtres entretiennent avec eux. Cette relation est aussi caractérisée par les soins qui leur sont prodigués. Toute une série de traités vétérinaires consacrés aux chevaux ont été écrits pendant cette période avec, encore une fois, une sorte d’apogée scientifique et culturelle au XIIIe siècle. Par exemple, vers 1250, dans le De Medicina Equorum, le chevalier italien Giordano Ruffo décrit les différentes maladies et affections des chevaux, accompagnées de leurs remèdes, ainsi que des indications sur les soins quotidiens, la nourriture, mais également le dressage et l'entraînement du cheval. Celui-ci n’est, pour l’auteur, clairement pas un simple outil ou moyen de transport, mais un compagnon qu’il faut respecter et bien traiter, afin de préserver sa santé mais aussi de gagner sa confiance.

La relation de l’homme avec son cheval diffère-t-elle de celle qu’il entretient avec les autres animaux au Moyen-Âge ?

Les chevaux occupent certainement une place à part, de par l’utilisation qui est faite d’eux mais aussi du symbolisme qui les entoure. Dans le Livre du Trésor, l’encyclopédiste Brunet Latin (1220-1294) souligne la place unique du cheval dans le monde animal et sa relation privilégiée avec l’homme. Il décrit notamment la fidélité du cheval de guerre ou encore sa capacité – fictive – à verser des larmes de tristesse. Le cheval, à qui on prête des sentiments humains, est considéré comme un prolongement de son cavalier, aussi bien physique que moral.

En ce sens, la relation que les hommes du Moyen Age entretiennent avec leurs chevaux est tout à fait unique. Elle mélange une dimension purement utilitaire et une autre clairement affective. Le cheval est placé sur un piédestal par rapport aux autres animaux, comme pour justifier le besoin que les hommes ont de lui.

Même la relation que les hommes ont avec le chien à cette époque n’est pas comparable. Cela apparaît, de manière assez amusante, dans un poème de Jean Froissart (1337-1410), « Le Débat du cheval et du lévrier. » L’auteur y met en scène son cheval, Grisel, et son chien, qui n’a pas de nom, qui discutent de leur sort respectif. Grisel se plaint de devoir porter Froissart et ses bagages. Le lévrier, quant à lui, souligne que le traitement que le cheval reçoit en retour, nourri, pansé, caressé par son maître reconnaissant, compense l’inconfort, voir la douleur, d’être monté. Chacun des deux animaux envie le sort de l’autre mais il semble bien que c’est le cheval qui est le plus proche de l’homme – suscitant une certaine jalousie chez le chien.

Propos recueillis par Soline Schweisguth
L'auteure : Camille Vo Van Qui

Camille Vo Van Qui a soutenu son Master “Le cheval et son maître, La relation entre les chevaux et les hommes dans l’Occident médiéval (XIe-XVe siècles)” à la Sorbonne en 2018 sous la direction de Jean-Marie Moeglin.

Afin d’approfondir ses recherches, elle a commencé en 2020 une thèse sur le débourrage des chevaux dans la France médiévale, à l’Université d’Exeter (UK), sous la direction d’Oliver Creighton et de Helen Birkett.

Publié ou mis à jour le : 2020-11-26 09:06:00

 
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