Polémologie

La fascination de la guerre

Au commencement des temps, les hommes vivaient en paix (ou à peu près). C'est ce que du moins nous assurent les anthropologues et préhistoriens contemporains...

Les plus anciennes traces de violence apparaissent dans un contexte particulier, celui du cannibalisme, note la préhistorienne Marylène Patou-Mathis.  Un premier cas est attesté chez des Néandertaliens d’il y a 78 000 ans, en Espagne, à travers des marques caractéristiques sur des ossements humains. On ne sait s’il s’agit d’hommes tués pour être mangés ou de parents dont on aurait consommé certains organes après leur mort.

Hormis ces rituels cannibaliques, on ne recense qu’une douzaine de blessures consécutives à un choc ou un impact violent parmi les centaines d’ossements humains du Paléolitique qu’ont pu étudier les préhistoriens. Encore la plupart de ces blessures ont-elles cicatrisé, ce qui indique qu’elles ont pu être la conséquence d’un simple accident.

Les découvertes récentes tentent donc à infirmer le point de vue traditionnel, inspiré de Thomas Hobbes, selon lequel « l’homme est un loup pour l’homme ». La violence et la guerre ne seraient pas inhérents à la nature humaine mais seraient le fruit d’un système social.

De fait, les violences collectives apparaissent au Moyen-Orient (déjà), à la fin du Paléolithique, 13 000 ans avant notre ère. Les premiers villages induisent la formation de sociétés inégalitaires et de chefferies rivales à l’origine des premières guerres, pour l’appropriation des femmes, des troupeaux ou des réserves de céréales. Depuis lors, la guerre accompagne les humains. Elle est l'expression paroxystique d'une violence essentiellement masculine qui s'exprime aussi dans les tournois, la chasse ou encore certains sports.

La fascination pour la guerre transparaît à toutes les époques historiques dans les mémoires des anciens combattants, parmi lesquels de remarquables écrivains comme Ernst Jünger (Orages d'acier) et Maurice Genevoix (Ceux de 14). Joseph de Maistre la traduit en une formule appelée à faire date : « La guerre est divine » (Soirées de Saint-Petersbourg, 1821).

Dans Le tourment de la guerre, un essai pétri d'humanité et adossé à une solide érudition, Jean-Claude Guillebaud répond à la question que chacun se pose aujourd'hui : « Comment se peut-il que des jeunes gens nés dans nos sociétés d'opulence aillent tuer ou se faire tuer en Syrie ou au Bataclan ? ». Fils et petit-fils d'officier, lui-même grand reporter de guerre, il y réfléchit à partir de son aventure familiale et professionnelle (voir son entretien avec Herodote.net).

Jean-Claude Guillebaud nous remet en mémoire les travaux trop vite oubliés d'un penseur de l'après-guerre, Gaston Bouthoul (1896-1980), fondateur de la polémologie (« étude scientifique de la guerre »). Il « eut l'audace d'écrire que les guerres comportaient toujours, de tout temps et en tous lieux, une dimension de fête suprême, d'orgie sacrée » (page 33).

Il le cite à propos des uniformes : « Les plus beaux atours qu'aient créés les hommes dans toutes les civilisations, écrit Bouthoul, l'ont été pour la parure du combattant » (La Guerre, 1953).

L'auteur en tire un enseignement pour l'époque actuelle : « À quoi bon échafauder des théories farfelues sur la "radicalité" et la "déradicalisation" si l'on refuse de réfléchir au caractère  distrayant de la guerre évoqué par des centaines d'écrivains ? » (page 47) (note).

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975), DR

Nostalgie de la « guerre des princes »

Faut-il l'avouer ? À la lecture du Tourment de la guerre, nous en arrivons à nourrir une nostalgie pour les guerres d'Ancien Régime, qui voyaient les souverains européens se disputer quelques arpents de terres.

Ces « guerres des princes » ou « guerres en dentelles » (note) étaient relativement économes en vies humaines car elles mobilisaient des soldats professionnels dont la formation coûtait cher. Les officiers faisaient donc en sorte de les épargner. Ces officiers, issus de la noblesse, se battaient pour la gloire. Ils recrutaient leurs hommes parmi les vagabonds et les marginaux et accomplissaient œuvre utile en en débarrassant la société civile. Malgré leurs effets collatéraux, pillages et viols, ces guerres affectaient assez peu les non-combattants.

De temps en temps toutefois, une guerre civile parfois teintée de religion amenait une violence extrême et généralisée pendant une durée relativement brève, de quelques années à trois décennies (guerres de religion, guerre de Trente Ans, Fronde...).

Tout change à la fin du XVIIIe siècle avec l'arrivée de la « guerre des peuples ». Comme beaucoup d'inventions de ce temps-là, c'est à la France qu'on la doit et plus précisément à nos révolutionnaires de l'An II.

Jean-Claude Guillebaud a identifié le théoricien de cette nouvelle forme de guerre, qui va se traduire par des massacres à grande échelle de combattants et aussi de non-combattants. Il a nom Hippolyte de Guibert.

En 1772, à 29 ans, ce surdoué encensé par Voltaire publie à Londres Essai général de tactique. Il entrevoit très clairement et avec inquiétude le moment où la noblesse perdra le monopole de la guerre au profit de la nation toute entière : « Quand les nations elles-mêmes prendront part à la guerre, tout changera de face ; les habitants d'un pays devenant soldats, on les traitera comme ennemis, la crainte de les avoir contre soi, l'inquiétude de les laisser derrière soi, les fera détruire... » (Hippolyte de Guibert, 1790).

De fait, avec la levée en masse en 1793 puis la conscription obligatoire en 1798, la République française peut compter sur des ressources humaines mal formées mais motivées et renouvelables à volonté.

Le basculement s'opère selon Jean-Claude Guillebaud à l'occasion de la campagne de Russie, en 1812. Elle commence en « guerre des princes », à la loyale, et finit en « guerre des peuples » avec tueries en veux-tu en voilà, à Borodino, sur la Moskova, le 7 septembre 1812, où 300 000 hommes s'affrontent sans règles ni limites pendant une dizaine d'heures.

Comme toujours en matière d'innovation et de modernité, ce sont les Américains qui vont parfaire la transformation à la faveur de leur guerre civile ou guerre de Sécession (1861-1865). Tout sera prêt pour les grandes tueries de 14-18 et 39-45. Il faut revenir à l'époque antique, deux millénaires en arrière, pour observer des « guerres totales » aussi féroces. Ainsi de la guerre du Péloponnèse (431-401 av. J.-C.).

Confédérés sur le champ de bataille de Gettysburg

Guerres civiles : le summum de l'horreur

Nous avons ébauché ci-dessus une distinction entre les guerres conventionnelles d'État à État et les guerres civiles, y compris confessionnelles. Faisons une place à part aux invasions nomades, aujourd'hui disparues, et en particulier à l'expansion mongole (XIIIe siècle). Celle-ci mérite la palme de la violence avec quelques dizaines de millions de victimes en quatre ou cinq décennies.
Mais l'on peut rappeler aussi une constante historique : les guerres civiles sont plus meurtrières et impitoyables que les guerres d'État à État. La France, par exemple, a pleuré plus de victimes à l'issue des guerres de religion (1562-1598) et même de la Fronde (1648-1652) que pendant la Première Guerre mondiale. Les États-Unis ont perdu plus d'hommes pendant la guerre de Sécession que pendant les deux guerres mondiales. L'Union soviétique a sans doute sacrifié plus de vies dans la répression de ses opposants que dans la lutte contre l'envahisseur allemand. L'Allemagne elle-même en a perdu au moins autant pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648) que pendant la Seconde Guerre mondiale.
On peut encore citer l'empire chinois : ne s'étant pas fractionné en principautés rivales comme l'empire romain, il n'a pas eu à connaître de guerres conventionnelles, sinon de manière très limitée, mais il a bien plus souffert que l'Europe du fait de guerres internes, de la rébellion An Lushan (VIIIe siècle) à la guerre civile (XXe siècle) en passant par la rébellion des Taiping (XIXe siècle) et quelques autres.
La leçon à en tirer ? Nous avons bien mieux à attendre d'une bonne diplomatie et de l'équilibre des puissances que de la disparition des États. Mieux vaut assumer le risque de conflits conventionnels avec des États voisins que celui d'une guerre civile dans un organisme fracturé par ses divisions politiques, économiques, sociales, religieuses ou ethniques.

La guerre dans toute son horreur

La Grande Guerre ou Première Guerre mondiale (1914-1918) marque une transition brutale dans notre civilisation. Elle perd la « beauté épique » des guerre antérieures. Dans leur uniforme bleu horizon, kaki ou vert de gris, les soldats et les officiers ont l'air de prolétaires sortis des usines ou de la mine. Ils ressemblent aussi aux sous-hommes du film Metropolis. C'est l'ère des masses et du nivellement démocratique entrevu par Alexis de Tocqueville. Ah, comme elle est loin, la « guerres en dentelles » où des aventuriers et des fils de bonne famille mouraient comme on meurt en montagne ou dans le rallye Paris-Dakar !...

Avons-nous l'espoir de sortir de cette logique de guerre ? Après les horreurs sans nom de la Seconde Guerre mondiale, le monde, du moins l'Occident, s'est installé dans une longue période de paix, mais une paix très particulière, assurée par la dissuasion nucléaire. Les deux superpuissances de l'après-guerre, fortes l'une et l'autre d'une capacité de destruction quasi-infinie, se sont regardées en chiens de faïence et parfois combattues par adversaires interposés (Coée, Vietnam, Afghanistan,...). Marquée par une compulsive course aux armements, cette période a été qualifiée de guerre froide. Elle est l'application du précepte latin : Si vis pacem, para bellum (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »). Le président Ronald Reagan l'a transcrit à sa manière en anglais : Peace through strength(« La paix à travers la force »)

Pour sa part, Jean-Claude Guillebaud en appelle aux mânes d'Henri Dunant, qui conçut la Croix Rouge après avoir foulé le champ de bataille de Solferino, et de Léon Tolstoï, qui découvrit la non-violence en visitant Borodino un demi-siècle après le carnage. Tolstoï eut entre autres disciples un jeune avocat indien, Gandhi... Il n'empêche que ces personnalités exceptionnelles n'ont pas elles-mêmes réussi à faire reculer la violence, tout au plus ont-elles tenté d'en soulager les effets... Et Jean-Claude Guillebaud de confesser dans son entretien avec Herodote.net son intérêt pour la doctrine de la « guerre juste » inspirée de saint Augustin : face aux forces du Mal, d'où qu'elles viennent, il faut s'obliger à prendre les armes, si pénible que cela puisse être.

André Larané
Vers les « guerres asymétriques »

En ce XXIe siècle, aux guerres d'État à État telle la guerre d'Ukraine, se superposent les guerres asymétriques qui opposent des armées régulières à des troupes de partisans ou de « terroristes ». Ici aussi, la France fait figure de pionnière avec les guerres de Vendée (1793-1795) et mieux encore la guerre d'Espagne (1808-1814) qui a vu les paysans espagnols faire plus de mal aux armées d'occupation napoléoniennes que les armées régulières anglo-espagnoles.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, ces « guerres de partisans » sans règles prennent le pas sur les autres formes de violence, en Amérique latine et aujourd'hui au Moyen-Orient. Jean-Claude Guillebaud en a été le témoin au Bangladesh. Elles conduisent de part et d'autre à la diabolisation de l'adversaire pour légitimer son extermination par tous les moyens possibles.
Les nations dites civilisées, qui se distinguent par le souci d'épargner la vie de leurs soldats et de leurs citoyens, tentent de répondre à ces nouvelles menaces par des biais technologiques : le renseignement et les drones (avions bombardiers sans pilote). Avec un risque majeur : les bombardements à distance, du fait de leurs effets collatéraux très meurtriers, fabriquent plus de nouveaux terroristes que l'on n'en tuera jamais.

Publié ou mis à jour le : 2022-04-02 20:35:21

 
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