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Religion et laïcité
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La France et l’Église

Des origines à 1871 : mariage de raison


En 1896, en plein conflit entre la République et l'Église, le cardinal Benoît-Marie Langénieux, archevêque de Reims, lance une expression appelée à faire date : « France, fille aînée de l'Église ».

Elle contient une part de vérité si l'on considère l'alliance nouée entre la papauté et les Pippinides, Pépin le Bref et Charlemagne (bien avant la naissance de la France proprement dite), ou encore la place occupée par la France de Saint Louis, au temps des cathédrales et de la chrétienté triomphante.

Mais la suite de l'Histoire met l'expression à rude épreuve. À mesure que l'État capétien se renforce, ses conflits d'intérêt avec l'Église et la papauté n'en finissent pas de croître, pour des raisons avant tout matérielles.

Dans quelle mesure l'Église, enrichie par les donations en tous genres, doit-elle participer à la contribution publique ? La Révolution française règle la question par la violence. En 1871, après que l'Église gallicane eut perdu l'essentiel de son patrimoine, le Saint-Siège perd à son tour les États pontificaux et son pouvoir séculier. L'Église, réduite à son autorité spirituelle, pourrait trouver grâce auprès de la jeune République française. Mais il est trop tard pour raccommoder le couple au bord de la rupture...

Marc Fourny et André Larané
Pouvoir royal contre pouvoir ecclésial

Après l'An Mil, l'Église catholique est le fer de lance de la modernisation sociale en Europe, une région qui se confond alors avec la « chrétienté ».

En France, forts de leur autorité morale, les clercs domestiquent les seigneurs féodaux et répriment les guerres privées avec le concours du roi capétien. Celui-ci obtient en échange de l'Église la reconnaissance de son caractère sacré. Elle est illustrée par la canonisation de Louis IX (Saint Louis) en 1297.

Mais dès Philippe le Bel, petit-fils de Saint Louis, l'alliance entre la monarchie et l'Église s'effiloche. Le pouvoir royal, à mesure qu'il se renforce, entre en conflit avec la prétention du Saint-Siège à vouloir régenter les consciences et se placer au-dessus des souverains. De ce conflit émerge déjà la notion de laïcité, fondée sur une parole du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc 20, 24-26).

Le conflit entre la monarchie française et le pape connaît des crises paroxystiques, par exemple à la fin du règne de Charles VII, avec la Pragmatique Sanction de Bourges (1438), et de celui de Louis XIV, avec la Déclaration des Quatre Articles (1682). Il connaît aussi des phases d'apaisement, comme avec le concordat de Bologne (1516) sous le règne de François 1er. C'est un mariage de raison qui perdure car le peuple et les élites manifestent dans leur immense majorité une piété sincère et sans nuages et le roi, qui tient sa légitimité du sacre, ne peut rompre sans risque avec Rome.

Néanmoins, les dérives et l'amoralité du haut clergé mettent à mal l'unité religieuse et la foi populaire, en France comme dans le reste de l'Europe. Les Cathares du Languedoc (1208), les Hussites de Bohème (1415) et les Luthériens d'Allemagne (1519) se dressent tour à tour contre la papauté et les prélats indignes. À chaque fois, l'Église catholique s'en tire grâce à l'émergence de quelques grandes consciences : les frères mendiants face aux Cathares ou encore les Jésuites face aux réformés.

Henri IV, père de la laïcité ?

C'est le point de vue de l'historien Joël Cornette, auteur de Henri IV à Saint Denis, de l'abjuration à la profanation (Belin). Selon lui, ce roi de France est le premier à comprendre que la paix passe par le respect des croyances privées, sous l'arbitrage et la puissance restaurée d'un État souverain. Ne pas mêler l'intime et le pouvoir, voilà la voie.

Il est vrai qu'à son avènement, en 1589, la France est considérablement affaiblie dans des guerres de religion qui ont vu les plus grands noms du royaume s'opposer et parfois s'entretuer. De cette expérience va naître une France plus forte et surtout multiconfessionnelle et un premier principe (première théorie ?) du mieux-vivre ensemble.

« C'est la signature de l'édit de Nantes, le 30 avril 1598, qui clôt véritablement le temps des guerriers de Dieu juge Joël Cornette : cet édit fondateur constitue, après l'abjuration à Saint-Denis et le sacre à Chartres, le dernier acte de la refondation sacrale de l'État royal, car il marque une étape importante dans l'histoire de la distinction entre le sujet politique, qui doit obéir à la loi du souverain, et le croyant, libre de ses choix religieux privés. Comme si l'homme se coupait en deux : une moitié privée et une moitié publique. En effet, désormais, les actions et les actes sont soumis, sans exception, à la loi de l'État, alors que la conviction intime, la foi, est libre ».

Premier pas donc vers un pays où le religieux et le privé sont définis dans un périmètre précis, premiers pas également vers une sorte de « tolérance à la française », prémisse d'une réflexion qui débouchera, deux siècle plus tard, sur une théorie philosophique... et révolutionnaire.

Au XVIIe siècle, après les guerres de religion, il faut en France toute l'énergie de quelques prédicateurs et saints de haute volée comme Saint Vincent de Paul ou encore Saint François de Sales, pour rétablir la foi dans les campagnes et contenir le libertinage à la cour et dans la haute aristocratie. La révocation de l'Édit de Nantes (1685), en obligeant les anciens protestants à feindre la foi catholique, suscite paradoxalement un détachement à l'égard de celle-ci.

Les « philosophes » des Lumières, si opposés soient-ils (Voltaire, libre-penseur anticlérical ; Rousseau, religieux sans confession déclarée), partagent une commune défiance à l'égard de l'Église romaine...

La tourmente révolutionnaire

Avec la Révolution, un monde s'écroule. Très vite, et ce malgré la présence de curés parmi les députés du tiers état - dont les abbés Sieyès et Grégoire -, l'Église est associée aux privilèges, à la noblesse et au Roi.

La philosophie des Lumières, qui nourrit le débat révolutionnaire, met en question l'autorité sacrée du roi : son pouvoir ne vient plus d'en haut, du Ciel, mais du Peuple souverain. Un principe qui conduit à la transformation des états généraux en assemblée constituante, en vue d'établir une Constitution au nom du peuple souverain.

Dans un consensus très « philosophique », les députés bourgeois de la Constituante placent la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sous les auspices de l'Être suprême, sans référence explicite au Dieu chrétien. Les mesures contre l'Église qui s'ensuivent résultent d'une succession de dérapages involontaires. C'est pour résoudre la crise financière que l'évêque Talleyrand suggère la nationalisation des biens du clergé et c'est pour compenser celle-ci que les députés proposent de salarier les prêtres.

L'idée, ensuite, que le clergé prête serment sur la Constitution et soit élu par les assemblées de citoyens ne s'écarte pas beaucoup des dispositions qui avaient cours dans les temps anciens, y compris des préconisations de Philippe le Bel. Elle n'est guère plus scandaleuse que les réformes imposées en Autriche par l'empereur Joseph II, fils de Marie-Thérèse, quelques années plus tôt.

Mais cette idée intervient à un moment d'extrême tension où le peuple parisien des sans-culottes, irréligieux et très remonté contre le roi et le clergé, menace ces derniers de ses foudres. Environ 60% des prêtres refusent le serment. Il s'ensuit les dérapages que l'on sait : le pape Pie VI se décide tardivement à condamner la Constitution civile du clergé ; le roi Louis XVI tente de s'enfuir et finit sur l'échafaud.

Le nouveau régime, sous l'œil vigilant des sans-culottes, engage une guerre totale contre les envahisseurs et les rebelles de l'intérieur, paysans de l'ouest et prêtres réfractaires. Fidèles au pape, ces derniers se cachent pour célébrer la messe et, par leur proximité avec les paysans (80% de la population), sont parfois les ferments d'une résistance souterraine qui débouche sur les massacres et la Terreur, de mars 1793 à juillet 1794.

On brise les statues, les calvaires et les portails des églises, lesquelles finissent par être fermées... Le calendrier républicain est adopté, la Révolution vénère désormais ses propres martyrs (tels que Marat ou encore le petit tambour Joseph Bara). Elle possède son temple laïque au cœur de Paris, le Panthéon, ancienne église construite sous Louis XV, et se crée sa statuaire en la personne de Marianne, mère nourricière et protectrice, qui se substitue à la vierge Marie en adoptant jusqu'à son prénom...

La cathédrale Notre-Dame de Paris est transformée en Temple de la Raison en 1793 et à défaut d'éradiquer la foi, on institue un nouveau culte, celui de l'Être suprême. L'Église est à terre, soumise, la République triomphe... dans les larmes, et souvent dans le sang.

Après la chute de Robespierre, la réaction est à la mesure de l'effroi provoqué par les excès révolutionnaires. Mais les Thermidoriens qui prennent le pouvoir ne renoncent pas pour autant à la politique de déchristianisation. La loi du 9 septembre 1798 instaure ainsi la fête du décadi en remplacement du dimanche ; ce jour-là, le président de la municipalité en uniforme d'apparat doit rassembler les habitants sur la place du village, les informer des lois et des nouvelles, prononcer un sermon civique et célébrer les mariages civils !

L'Église au service de l'État

En 1802, la publication du Génie du Christianisme par François-René de Chateaubriand illustre le retour en vogue de la foi. Par un nouveau concordat, signé la même année avec les représentants du pape Pie VII, le Premier Consul Napoléon Bonaparte fait de l'Église catholique l'obligée de l'État français.

Bonaparte, ancien partisan de Robespierre, irréligieux comme la plupart des officiers de la Révolution, est d'abord un pragmatique : il a une vision utilitariste de la religion, qui n'est à ses yeux que l'indispensable soubassement de l'ordre social.

C'est ainsi que « le gouvernement de la République française reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la plus grande majorité des Français » et accorde également un statut officiel aux autres confessions chrétiennes ainsi qu'au culte israélite.

Il salarie les ministres de tous ces cultes et s'octroie un droit de regard sur la nomination des évêques. C'est le triomphe post-mortem du gallicanisme, autrement dit de la doctrine par laquelle les rois d'avant la Révolution, de Philippe le Bel à Louis XIV, avaient tenté sans grand succès d'imposer leur autorité au clergé national.

Le Concordat perdurera jusqu'à la loi de séparation des Églises et de l'État (1905). Dans les trois départements de l'Alsace-Lorraine, alors allemande, il est encore en vigueur aujourd'hui, aucun gouvernement républicain n'ayant osé l'abolir.

L'Église entre Évangile et valeurs bourgeoises

La chute de l'Empire voit la revanche conjointe des rescapés de l'Ancien Régime et de l'Église institutionnelle. On évoque à ce propos l'« alliance du trône et de l'autel ». Les grandes monarchies européennes concluent pour leur part une alliance significativement baptisée « Sainte Alliance ».

Pour le catholicisme, le temps est à la reconquête : les églises se rénovent, les ordres religieux se reconstituent et les ordinations se multiplient. Les nouveaux bataillons de curés comptent beaucoup d'humbles et ardentes recrues comme Jean-Marie Vianney, le saint curé d'Ars, ordonné en 1815, à 29 ans.

De jeunes prêtres, tels Félicité de Lamennais et Henri Lacordaire, dénoncent les compromissions entre l'État et l'Église. Ils comptent sur le pape pour réaffirmer les valeurs de l'Évangile et se font pour cette raison les champions de l'ultramontanisme (expression qui désigne ce qui vient d'outre-monts, autrement dit... de Rome, et s'oppose au gallicanisme). Ce courant contestataire et social devra toutefois attendre l'avènement du pape Léon XIII à la fin du XIXe siècle pour être entendu à Rome.

En attendant, en France, la Révolution de Février 1848 suscite une vague d'espoir... Le curé bénit même les arbres de la Liberté plantés un peu partout sur les places de villages de France. Mais elle est brisée par la sanglante répression des émeutes ouvrières de Juin 1848 et la victoire électorale du « Parti de l'Ordre ».

L'Église institutionnelle peut se réjouir : en mars 1850, la loi du comte Alfred de Falloux lui donne toute facilité pour ouvrir des établissements d'enseignement. Royaliste légitimiste, le comte résume ainsi sa pensée : « Dieu dans l'éducation, le pape à la tête de l'Église, l'Église à la tête de la civilisation ». Cette victoire conservatrice de la Seconde République est consolidée par Napoléon III dans les deux décennies qui suivent. C'est l'union « du sabre et du goupillon ».

Celle-ci ne résiste pas à la chute de l'Empire et à l'occupation de Rome par les troupes italiennes en 1870. Le pape perd tout pouvoir séculier mais se voit conférer dans le même temps une autorité spirituelle plus grande que jamais par le concile Vatican I. L'Église va peu à peu prendre conscience qu'elle a tout à gagner en assumant son magistère moral et en se détachant des affaires publiques.


Publié ou mis à jour le : 2014-03-25 00:10:59

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