Les Temps modernes

La France au Siècle des Lumières (1715-1789)

Il est habituel de désigner le XVIIIe siècle français par l'expression : « Siècle des Lumières », allusion à l'extraordinaire effervescence intellectuelle qui anime les salons de la bourgeoisie, avec en 1715 l'accession de Philippe d'Orléans à la Régence, suite à la mort de Louis XIV et à l'avènement de son arrière-petit-fils Louis XV (5 ans).

Vincent Boqueho et André Larané

Paix à l'intérieur, guerres à l'extérieur

Velléitaire mais intelligent et visionnaire, le Régent Philippe d'Orléans assainit les finances publiques avec le concours du financier John Law. Il évite aussi à la France de replonger dans les guerres qui ont terni la deuxième moitié du règne précédent. Ces guerres et la « ceinture de fer » érigée par Vauban sur les frontières auront au moins le mérite d'éviter au pays d'être envahi pendant près d'un siècle, de 1714 à 1792.

La politique pacifique du Régent est poursuivie vaille que vaille par le cardinal André-Hercule de Fleury, Ministre d'État de Louis XV, de 1726 à sa mort en 1743, à 89 ans. Celui-ci s'en tient à une modeste intervention dans les affaires de Pologne pour aider le beau-père du roi Stanislas Leczszinski à retrouver son trône (en vain).

Le redoux climatique, la fin des guerres mais aussi les progrès de l'hygiène, de la médecine (vaccin), de l'instruction publique et des techniques agricoles entraînent une augmentation de la population sensible, de vingt-deux millions en 1715 à environ vingt-huit millions en 1789.

Cette croissance d'environ 33% en deux générations paraît aujourd'hui dérisoire quand un pays d'Afrique sahélienne voit la sienne multipliée par huit ou dix dans la même période. Elle n'en est pas moins représentative des changements qui s'amorcent au XVIIIe siècle en Europe et dans le monde, sachant que la population mondiale avait tout au plus doublé dans les dix-sept siècles précédents, depuis la naissance du Christ. En tout cas, elle fait de la France, et de loin, le pays le plus peuplé et le plus prospère d'Europe.

Très tôt, la France, pays continental mais largement ouvert sur l'océan Atlantique, se lance dans la compétition avec l'Angleterre sur les flots, illustrée par la rivalité entre la Royale et la Navy. Elle s'empare de quelques îles tropicales pour y développer les plantations de sucre (et l'esclavage). 

Mais dès 1740, le royaume est entraîné dans une guerre impliquant la plus grande partie de l'Europe, la guerre de la Succession d'Autriche. Sorti victorieux du conflit en 1748 au traité d'Aix-la-Chapelle, le roi Louis XV se dispense néanmoins d'en tirer un avantage territorial et laisse la Prusse annexer impunément la Silésie.

Très vite, le roi et les diplomates se préoccupent de faire face à la puissance montante de la Prusse et de la Grande-Bretagne. En juillet 1755, les Anglais saisissent 300 navires de commerce français dans différents ports. Quelques mois plus tard, le 16 janvier 1756, ils signent à Westminster un traité de « neutralité » avec la Prusse de Frédéric II.

Étienne-François, duc de Choiseul-Stainville (28 juin 1719, Nancy ; 8 mai 1785, château de Chanteloup) ; 1763, Louis Michel van Loo, château de VersaillesÀ Paris et Versailles, les « philosophes » et la favorite du roi, la marquise de Pompadour, ne cachent pas leur déception devant la trahison de leur ami le roi de Prusse.

Comme le roi Louis XV, ils se résignent à un « renversement des alliances » au profit de l'« ennemie héréditaire », l'Autriche. Elle est négociée le 1er mai 1756 à Vienne par le duc Étienne de Choiseul, ambassadeur de France et débouche sur la Guerre de Sept Ans. Elle sera qualifiée de « première guerre mondiale » car elle se déroule sur tous les continents.

Le gouvernement, affaibli par la disparition du cardinal de Fleury, est restauré avec l'arrivée en 1758 de Choiseul aux commandes comme secrétaire d'État aux Affaires étrangères et Principal ministre d'État.

La France n'en subira pas moins un grave échec par le désastreux traité de Paris qui met fin à la guerre : l'Angleterre lui enlève ses implantations du Nouveau Monde et d'Asie (Nouvelle-France, Indes) à l'exception de cinq comptoirs indiens et de quelques îles dont Saint-Domingue.

Le roi, surnommé le « Bien-Aimé » au début de son règne, sombre dans l'impopularité du fait de ces insuccès aggravés par le spectacle de sa vie dissolue (guère plus que celle des grands aristocrates de la cour). 

Le 23 février 1766, la disparition du duc Stanislas, beau-père du roi, conduit au rattachement de la Lorraine à la France. Et le 15 mai 1768, Choiseul conclut un traité avec la République de Gênes par lequel il lui rachète l'île de Corse « à titre provisoire ».

Mais le duc est renvoyé en décembre 1770 par le roi qui ne supporte pas ses cabales contre la comtesse du Barry. Il est remplacé par trois ministres, le duc d'Aiguillon lui-même, ministre des Affaires étrangères et de la Guerre, l'abbé Terray, seigneur de la Motte Tilly, contrôleur général des finances, surnommé « vide-gousset » par ses ennemis, et Maupeou, garde des sceaux.

Ce triumvirat va aussitôt mener des réforme audacieuses. Et en 1771, dans un ultime sursaut d’autorité, Louis XV fait arrêter et exiler les magistrats du Parlement de Paris, rempart des privilégiés face aux tentatives de modernisation fiscale.

Lorsque Louis XV meurt le 10 mai 1774, son petit-fils lui succède sous le nom de Louis XVI. Il a vingt ans. Il est plein de bonne volonté mais écrasé par des responsabilités auxquelles il n'est pas préparé.

Très vite, dès le 27 septembre 1774, il se laisse convaincre de rappeler les parlementaires. Il brise d'un coup toutes les possibilités de réformer le pays en profondeur.

Là-dessus, il se laisse convaincre le 6 février 1778 de soutenir la lutte pour l'indépendance des Insurgents des Treize Colonies anglaises d'Amérique du nord. Le comte Vergennes, ministre des Affaires étrangères, y voit l'occasion de rendre à la « perfide Albion » (l'Angleterre) la monnaie de sa pièce.

A posteriori, on peut y voir un très mauvais calcul : sans l'aide militaire et financière de la France, l'Angleterre se serait engluée dans une très longue guerre de décolonisation. Au lieu de cela, elle en est sortie relativement vite et à bon compte et elle a pu aussitôt déployer toute son énergie dans la soumission du reste du monde (les Indes en premier lieu).

Quant à l'État français, il s'est lourdement endetté du fait de son aide aux Insurgents et cette dette est à l'origine de la convocation des états généraux, dix ans plus tard. CQFD.

La Révolution qui s'ensuivra va tirer parti de l'effervescence intellectuelle du XVIIIe siècle tout en renvoyant dans le lot commun la France, jusque-là première puissance européenne (et deuxième mondiale, avant la Chine)...

Souper du prince de Conti au Temple (Michel-Bathélemy Ollivier, 1766)

Effervescence intellectuelle

Dès la fin du long règne de Louis XIV, les nobles avaient déserté la cour crépusculaire de Versailles et repris le chemin de la capitale. Versailles avait même abandonné pour plusieurs années à la mort du Roi-Soleil. Le jeune roi Louis XV n'y reviendra qu'à sa majorité, en 1722.

Dans les salons parisiens et les loges maçonniques, comme au Palais-Royal, résidence du Régent Philippe d'Orléans, on cultive dès lors l'art de la conversation et l'on brasse des idées nouvelles sur la liberté individuelle et les droits naturels des hommes. On remet aussi en cause l'autorité du clergé et du roi en s'inspirant notamment du philosophe anglais John Locke, auteur d’un Essai sur le gouvernement civil

Sous la Régence (1715-1723) comme sous le règne de Louis XV, les écrivains et penseurs français, qui se qualifient de « philosophes » (Voltaire, Montesquieu, Diderot,...), diffusent ces idées dans toute l'Europe et même au-delà, en Amérique. Ils réclament l’avènement des « Lumières », d’où le nom donné au siècle. Ces revendications reçoivent d’autant plus d’écho dans le monde occidental qu’elles viennent de la cour de Versailles et des salons parisiens, autrement dit de la société la plus avancée, la plus raffinée et la plus enviée qui soit.

Parmi les « philosophes », l'un est vaguement déiste et proche de l'aristocratie et du pouvoir (Voltaire), un autre est athée (Diderot), un autre encore démocrate avant l'heure (Rousseau)... Mais en dépit de leurs grandes différences et de querelles parfois violentes, toutes les élites communient dans une même foi dans la Raison, le progrès et la bonté du genre humain. Et de Philadelphie à Saint-Pétersbourg, c'est en français que s'exprime cette foi.

Les salons parisiens dament le pion aux salons anglais en matière de grands principes et d’universalisme. En 1751 commence à paraître l’Encyclopédie, que ses maîtres d’œuvre d’Alembert et Diderot présentent comme « un tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles ». Cet ouvrage collectif est prétexte à exprimer toutes les formes de contestation en vogue, y compris à l’égard de la religion. Il va recueillir un immense succès dans les milieux cultivés européens et sera beaucoup imité jusqu’à faire un nom commun de son titre, qui signifie plus ou moins en grec « Éducation dans toutes les sciences ».

Dans le domaine politique, les principes de séparation des pouvoirs développés par Montesquieu  dans L'Esprit des Lois (1748) vont connaître un début d'application dès 1787 avec la promulgation de la Constitution des États-Unis d’Amérique... Mais à l'exception majeure de Rousseau, qui s'affiche résolument démocratique, voire républicain, la plupart des « philosophes » se méfient du peuple et font confiance au souverain pour réformer les institutions et améliorer le sort de chacun. Les historiens allemands inventeront après coup, au XIXe siècle, l'oxymore « despotisme éclairé » pour qualifier cette forme de gouvernement, le mot despote renvoyant aux formes de gouvernement les plus sombres de l'Antiquité ou d'Orient.

La tsarine Catherine II de Russie, le roi de Prusse Frédéric II, l'empereur Joseph II ainsi que les ministres Pombal (Portugal) ou encore Floridablanca (Espagne) ont prétendu appartenir à cette nouvelle génération de réformateurs.

Reste que les plus « éclairés » furent sans doute le roi Louis XV à la fin de son règne et surtout son successeur Louis XVI, qui y perdra la vie pour avoir manqué d'autorité et s'être révélé incapable de briser l'opposition des privilégiés.

Tous les grands principes des « Lumières » furent en effet mis en œuvre par la France dans ces années-là : modernisation de la justice, abolition de la torture, accession des protestants à l’état civil, abolition de différentes institutions héritées du Moyen Âge comme la corvée et les corporations, etc.

Le 23 février 1771, un édit de Louis XV réforme la justice. Il institue la gratuité des procédures judiciaires et supprime la vénalité des charges de magistrats. Il prévoit de simplifier les procédures et de les uniformiser sur l'ensemble du royaume. Il entraîne de facto la disparition des « épices », en d'autres termes les pots-de-vin payés par les justiciables. Désormais, les juges doivent être recrutés selon leur seul mérite. C'est la promesse d'une plus grande égalité des Français devant la justice... C'est aussi pour le gouvernement l'assurance d'une plus grande autorité sur ses agents.

Des ministres et des conseillers de Louis XV et Louis XVI, le marquis d'Argenson, Turgot ou encore l'économiste Guillaume Le Trosne, ont envisagé aussi de réformer le maillage territorial du royaume et de découper les provinces, ou les « départir » (de là le mot « département ») mais ils n’auront pas le temps de mettre en œuvre leur projet et c’est l’assemblée révolutionnaire de la Constituante qui va le mener à bien.

Dans les dernières années de l’Ancien Régime, les réformes vont brusquement se heurter à une réaction nobiliaire brutale. L’aristocratie prend conscience de la fragilité de ses privilèges : exemptions d’impôts, emplois réservés, etc. En manque d’argent, elle réactive de vieux droits féodaux tombés en désuétude. Elle obtient aussi que lui soient réservés les fonctions d’officiers dans l’armée.

Il s’ensuit un grand malentendu qui va opposer la bourgeoisie d’affaires, en pleine expansion, aux détenteurs de privilèges, essentiellement la noblesse. Les uns et les autres veulent en finir avec l’absolutisme mais pour des motifs opposés et certainement pas pour le bonheur des classes populaires. 

Louis XVI, obligé de convoquer les états généraux le 5 mai 1789 pour trouver une solution au déficit des finances publiques, va mettre à nu ces oppositions et faire basculer la France dans la Révolution et le monde dans une nouvelle ère. C'est sera fini du Siècle des Lumières.

Publié ou mis à jour le : 2024-06-02 11:32:51

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