1492-2006

L'aventure démographique des Amériques

De tous les continents, l'Amérique a vécu la plus fantastique aventure démographique depuis le XVIIIe siècle. Certes, les quatre autres continents ont également enregistré une croissance démographique inédite dans l'histoire de l'humanité, sous l'effet de ce que la science de la population appelle «la transition démographique».

Par exemple, l'Europe, dont la population était estimée à 187 millions en 1800, est chiffrée à 729 millions en 1995. Cela représente une augmentation de 290% en à peine deux siècles. Mais la part relative de la population de l'Europe dans le monde diminue considérablement, de 20,6% en 1800 à 12,8 en 1995.

De même, l'Asie passe de 602 millions d'habitants en 1800 à 3 451 en 1995 (+473%), mais son poids relatif dans le monde diminue, mais dans de moindres proportions, de 66,4% en 1800 à 60,5% en 1995. L'évolution de l'Océanie reste très limitée, puisqu'elle ne compte que 28 millions d'habitants en 1995, c'est-à-dire moins que les sept pays d'Amérique centrale situés au sud du Mexique (34,6 millions), que la Colombie (37,7 millions), que les Caraïbes (36 millions) ou que l'Argentine (34,6 millions).

C'est l'Amérique qui a, en deux siècles, changé le plus profondément la géographie de la population du monde. En 1800 son peuplement (27 millions d'habitants), plus de trois fois inférieur à celui de l'Afrique, ne représente que 2,8% de la population mondiale. En 1995, la proportion est passée à 13,6%, car sa population a atteint le niveau de 774 millions, soit une hausse de 2767%.

Gérard-François Dumont (mai 1996)
La naissance démographique d'un continent

Les XIX et XXe siècles ont donc vu la naissance démographique d'un continent, ce qui a changé le monde. Cette naissance a été conjointe dans les deux parties du continent. L'Amérique du Nord a 6 millions d'habitants en 1800. En 1995, ils sont estimés à 293 millions (+ 4783%). Leur poids démographique relatif dans le monde est ainsi passé de 0,7 à 5,1%. La croissance de l'Amérique latine (Amérique centrale, Caraïbes et Amérique du Sud) est moins importante, mais néanmoins beaucoup plus grande que celle de l'Europe, puisqu'elle est passée de 19 millions en 1800 (2,1% de la population mondiale) à 481 millions en 1995 (8,5% de la population mondiale), enregistrant une progression de 2432% en deux siècles.

La démographie étant une science de la longue durée, il est indispensable de comprendre les raisons pouvant expliquer cette évolution démographique d'un continent, raisons issues de l'immigration, des indices de fécondité et de la transition démographique, sans qu'il soit toujours aisé de démêler les effets respectifs de ces trois causes. La situation actuelle oblige à s'interroger sur les réalités démographiques d'aujourd'hui ainsi que sur les enseignements à en tirer pour l'avenir.

Diversité des flux migratoires

Le peuplement de l'Amérique provient d'abord de l'immigration, ou plutôt des immigrations, car il y a eu diverses vagues migratoires à des époques variées, provenant de pays non moins variés. Il convient par exemple de distinguer les premiers immigrants, espagnols, portugais, anglais, français, sans négliger l'importation d'esclaves noirs, puis la vague irlandaise, la vague allemande et la vague italienne.

Le symbole que représente le Mayflower est sans rapport avec son poids démographique. Les «pèlerins» puritains anglais, partis le 6 septembre 1690 de Southampton et qui vont fonder Plymouth en Nouvelle-Angleterre, ne sont qu'une trentaine. Leur poids démographique est donc infime dans un continent qui comptait déjà une population dispersée estimée entre 500 000 et 1 500 000 habitants. Mais ce sont les premiers colons qui s'installent sur cette terre et qui apprennent pour cela à cultiver le maïs. Leur exemple attirera des milliers, puis des dizaines de milliers et des millions de personnes.

Autre exemple, la vague irlandaise de 1846-48. Elle est le résultat de calamités naturelles, et plus précisément de la maladie de la pomme de terre, à l'origine de la Grande Famine qui provoqua un choc démographique considérable: un million de morts et l'émigration d'un autre million de personnes, pour une population estimée en 1841 à 8 175 000 âmes. Cette vague migratoire d'un million d'Irlandais paraît considérable, mais elle n'est que la phase aiguë d'une tendance plus durable, mettant en jeu des chiffres considérables, car il est peu de pays au monde qui ait enregistré une émigration aussi massive que celle de l'Irlande. Pour la période 1845-1870, le chiffre est estimé à trois millions de départs, et sur environ deux siècles, 1780-1970, à dix millions. L'Irlande a ainsi connu, tout particulièrement dans la seconde moitié du XIXe siècle, une véritable hémorragie démographique, passant des 8 175 000 habitants cités ci-dessus à 4 705 000 en 1891, chute de42% en dépit d'une fécondité assez élevée.

Diversité des dates des flux migratoires

En Amérique latine, les vagues migratoires sont nettement postérieures à celle de l'Amérique du Nord. Pourtant l'implantation politique avait été antérieure à celle de l'Amérique du Nord. Le traité de Tordesillas, qui aboutit à diviser le monde en deux zones, l'une espagnole vers l'Ouest (Amérique), l'autre portugaise vers l'Est (Afrique), date de 1494. Or, en 1500, l'explorateur Pedro Alvarez Cabral découvre le Brésil, ce qui permet au Portugal de s'implanter en Amérique du Sud. Dès 1535, l'Espagne crée une vice-royauté au Mexique, puis en 1543 au Pérou. Mais il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour enregistrer des immigrations significatives. Au Brésil, l'immigration ne prend de l'ampleur qu'à partir de l'âge du café, dans les années 1880. L'Argentine ne devient un pays d'immigration que dans les années 1860.

Quant à l'émigration italienne vers l'Amérique, elle devient importante à partir de 1885, dans une chronologie assez précise. C'est d'abord l'Argentine qui a la préférence et qui représente, en 1886, 22% des émigrants italiens, en 1889, 32%, chiffres rapportés à la totalité de l'émigration, y compris donc celle vers certains pays d'Europe, qui étaient privilégiés jusqu'en 1886. En 1891, l'émigration des Italiens vers l'Argentine tombe à 8%, puis elle oscille entre 11 et 13% pendant les vingt années suivantes. Vers le Brésil, l'émigration est plus importante pendant la décennie 1890-1900 (entre 7 et 36% suivant les années), puis elle s'abaisse entre 2 et 4% de 1901 à 1904. L'émigration vers l'Amérique du Sud va alors faire place à celle vers les États-Unis qui passe de 16% en 1886 à 43% à la veille de la Première guerre mondiale.

Ces quelques exemples montrent bien que le peuplement de l'Amérique d'aujourd'hui provient de sources migratoires fort diverses dans leur origine géographique et dans leur datation. Demeure une autre complexité concernant les causes de ces migrations, dont la diversité et l'entremêlementsont incontestables.

Le facteur politique

Le facteur politique est certain et ne se résume pas à l'exemple du Mayflower. Nombre de minorités ont cherché dans l'Amérique une réponse à l'oppression dont elles étaient l'objet ou au souci de quitter un territoire sur lequel régnait un pouvoir peu apprécié. Les émigrations françaises (notamment lors de la Terreur), russes (après la révolution bolchevique d'octobre 1917), polonaise (provoquées par les partitions, puis par l'empire soviétique) ou juives relèvent de facteurs politiques incontestables.

Mais il ne faudrait pas oublier les émigrations provoquées par la misère résultant des mauvaises politiques des pays d'origine. Par exemple, l'une des vagues migratoires de Grande-Bretagne vers les États-Unis résulta de la politique des enclosures. Enclosant les terres auparavant communes, empêchant les paysans de les exploiter pour leur compte et d'y trouver bois et gibier, les riches propriétaires les réduisaient à la famine. De 1620 et 1642, 80.000 paysans britanniques, hommes, femmes et enfants, furent amenés à abandonner leurs villages pour tenter l'aventure de l'installation en Amérique.

Plus récemment, l'émigration iranienne après la révolution de 1979 et la prise de pouvoir par l'imam Khomeiny a été une émigration politique. Il en est de même de celle des boat people, résultant des politiques liberticides des gouvernements marxistes du Vietnam.

Le facteur économique

Mais déjà, dans les derniers exemples, s'entremêlent facteur politique et facteur économique. La naissance démographique de l'Amérique dérive de l'espoir économique que ce continent avait fait naître : de vastes espaces, des terres vierges, des possibilités agricoles et même une sorte de loterie avec l'attrait des mines d'or que de nombreux films, comme La ruée vers l'or de Chaplin, ont immortalisé. L'essentiel a été la disponibilité des terres, enlevées sans scrupule, si nécessaire, à leurs premiers occupants. D'ailleurs l'Amérique a été un continent d'agriculteurs. Cela a été notamment vrai pour les Etats-Unis qui ont longtemps dépendu de l'Europe, et notamment de la Grande-Bretagne, pour leurs besoins industriels. Pour alimenter en eau San Francisco, il était plus simple de faire venir des tuyaux de Pont-à-Mousson en France que de la côte Est de la fédération.

Le facteur économique a donc une double face: d'un côté, il convient de considérer les difficultés économiques subies par telle ou telle partie de la population. Ainsi la Grande-Bretagne, au XIXe siècle, avait une situation économique plutôt meilleure que celles des autres pays et elle était même le phare économique du monde, disposant d'un Empire sur lequel «le soleil ne se couchait jamais». Mais les émigrants furent des ruraux, confrontés aux évolutions des spéculations agricoles moins exigeantes en main d'ouvre. D'un autre côté, la situation économique des pays de destination a beaucoup d'importance, selon les potentialités les plus apparentes, les variations conjoncturelles, la législation et les facilités apportées aux migrations (comme, par exemple, l'octroi de terres).

Le facteur humain

Il ne faudrait pas omettre le rôle des facteurs humains. L'émigré potentiel est davantage tenté de concrétiser son projet s'il sait qu'il pourra être accueilli dans le pays de destination par des compatriotes déjà installés. Dans notre fin du XXe siècle, ce type de migration est largement facilité d'une part par les nouvelles techniques de communication permettant d'avoir des échanges aisés et fréquents entre pays, et d'autre part par la rapidité et le faible coût des transports.

La transition migratoire

Le facteur démographique est également une composante essentielle de la naissance démographique de l'Amérique. En effet, la façon dont se sont déroulés la transition démographique et le développement industriel en Europe apporte un élément important de connaissance de l'immigration en Amérique. Cela est possible pour l'Europe car la plupart des pays de ce continent disposent pour cette période de documents statistiques.

On sait que le déroulement de la transition démographique entraîne une augmentation sensible des taux d'accroissement naturel, qui déclinera lors de la deuxième étape de la transition. Or il apparaît que l'émigration européenne, et donc l'immigration américaine, atteigne souvent leur maximum lorsque le taux d'accroissement naturel se trouve dans ses niveaux les plus élevés ou proche de ces niveaux. Autrement dit, l'Amérique reçoit une immigration particulièrement importante en provenance d'un pays considéré isolément lorsque ce pays enregistre les écarts maximaux entre le taux de natalité et le taux de mortalité.

Par exemple, le taux d'émigration des populations du Royaume-Uni, d'Irlande, d'Allemagne, puis après de Norvège et de Suède, culmine dans les années 1880, au moment même où leur taux d'accroissement naturel culmine également. La Norvège a envoyé vers les États-Unis les deux tiers de l'accroissement naturel de sa population, et la malheureuse Irlande plus que la totalité de cet accroissement naturel.

Pour les pays d'Europe méridionale et orientale, dont la transition démographique a été plus tardive, les niveaux maximaux se constatent après 1900. En fait, il y a correspondance entre la pyramide des âges et l'émigration. En effet, le taux d'accroissement naturel le plus élevé correspond à une période où la population des jeunes adultes est particulièrement importante. Ce haut niveau résulte des progrès de la lutte contre la mortalité qui ont profondément amélioré le taux de survie des populations jeunes. Il résulte en effet de la baisse de la mortalité et plus précisément des trois mortalités - la mortalité infantile, la mortalité maternelle et la mortalité des enfants-adolescents - une forte hausse des effectifs de jeunes adultes, qui fournit un potentiel migratoire plus élevé en quantité même s'il ne l'est pas en proportion. Or il l'est également en proportion car cette période correspond également à celle où les effets du progrès technique, notamment en agriculture, provoquent un bouleversement de marché de l'emploi tandis que celui-ci devient de plus en plus tributaire des évolutions économiques marquées par des phases de forte offre d'emploi par les industries et par des phases de moindre demande.

Il y a alors des coïncidences entre les perturbations apportées par certains aspects négatifs de la révolution industrielle, l'accroissement du nombre des jeunes adultes permis par la baisse de la mortalité et le développement des possibilités de transport.

Le triangle magique

Ainsi apparaît une sorte de «triangle magique» facilitant l'émigration avec la rencontre de chocs économiques (hausse de la productivité, disparition d'entreprises traditionnelles qui n'embauchent plus, concentration industrielle conduisant à resserrer l'offre d'emploi, phase de conjoncture peu favorable), de la révolution démographique (baisse de la mortalité entraînant hausse de l'accroissement naturel) et des possibilités accrues de transport, plus particulièrement par la voie maritime. Ce dernier point est essentiel, car au cours de cette période antérieure à l'apparition de l'aviation et particulièrement l'aviation de masse, les taux d'émigration atteignent un degré plus élevé dans les pays maritimes par rapport aux pays continentaux. L'industrie navale s'adapte d'ailleurs très rapidement, en nombre comme en tonnage des bateaux lancés, aux besoins qui se manifestent.

Cette logique économico-démographique se constate même dans un pays comme la France, qui a connu un schéma de transition démographique très particulier, voire antinomique. La faible émigration française ne connaît une petite élévation que dans les années 1880, une vingtaine d'années après le regain de natalité du Second Empire, alors que les effets de la révolution industrielle sont très sensibles. En analysant plus profondément les périodes d'émigration maximale dans chaque pays, le facteur économico-démographique se complète souvent d'un facteur politique ou politico-social. En effet, outre l'existence de générations plus nombreuses et le fait que des innovations économiques tendent à engendrer des offres d'emploi différentes ne correspondant plus à la qualification de la main-d'ouvre disponible, on constate souvent que des structures sociales rigides font obstacle à la promotion des jeunes.

Les pays les plus attirants

L'ensemble des causes de l'émigration va entraîner entre 1821 et 1933, ces dates résultant des données statistiques disponibles, une émigration considérable, particulièrement vers les Amériques. En effet, parmi les onze pays qui reçoivent pendant cette période plus de 500 000 immigrants, quatre seulement ne sont pas américains: l'Australie, l'Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande et Maurice. Ils ont reçu 4 932 000 immigrants, soit une proportion limitée, 8,71% du total, alors que les sept autres pays, tous en Amérique, en ont reçu 51 856 000. Ces apports ont été d'ailleurs très inégalement répartis, puisque les États-Unis se sont taillés la part du lion avec 34 244 000 immigrants, soit 66% du total. Ensuite viennent l'Argentine (6 405 000), le Canada (5 906 000), le Brésil (4 431 000), Cuba (857 000) et l'Uruguay (713 000).

Si l'on rapporte ces flux d'immigration à la population initiale, le classement est légèrement différent puis qu'arrivent en tête, selon les estimations, l'Uruguay, dont les immigrants auraient représenté huit fois la population initiale, le Canada, 5,5 fois plus, l'Argentine, 5 fois plus comme les États-Unis, dont la population était estimée en 1821 à 10 701 000 habitants. Le Brésil et Cuba sont dans une situation un peu différente. En effet, la population du Brésil était estimée en 1821 à 4 02800 et il a accueilli jusqu'en 1933 4 431 000 migrants transocéaniques. Cette date de 1821 correspond à un événement politique majeur, puisque c'est en 1822 que fut proclamée l'indépendance du Brésil, qui s'accompagna d'un renouveau économique et d'une volonté d'ouverture aux étrangers pour peupler ce vaste territoire et fournir de la main-d'ouvre à une nouvelle culture économique évoquée supra, la culture du café. La population de Cuba était estimée à 1 587 000 âmes en 1901 ; l'immigration a augmenté ce chiffre de 54% entre 1908 et 1932.

Effets indirects

L'immigration a concouru à la renaissance démographique de l'Amérique par ses effets démographiques directs (apport de population) et par ses effets indirects. Les statistiques donnent souvent l'impression que l'accroissement démographique est la somme d'un solde naturel (natalité moins mortalité) et d'un solde migratoire (immigrants moins émigrants), comme si ces phénomènes étaient indépendants, comme si les apports migratoires étaient stériles. Or il est évident que le solde migratoire vient influencer le solde naturel au moins de deux façons. D'une part, les immigrants apportent leur pouvoir ou leur désir de procréation et, ceteris paribus, concourent donc à augmenter le nombre des naissances. D'autre part, même s'ils augmentent le nombre des décès, puisqu'ils sont comme la population initiale des mortels, ils ont souvent pour effet de diminuer les taux de mortalité car d'une part ils ont généralement une composition par âge assez favorable (ce sont les jeunes qui s'expatrient) et d'autre part l'émigration a opéré inévitablement une sélection, car elle suppose un état de santé satisfaisant.

Ainsi, lorsque des statistiques indiquent la part de l'immigration nette dans l'accroissement total de la population, ce chiffre n'est que partiel, car il faudrait y ajouter l'effet de l'immigration sur le solde naturel. In fine, il serait tout à fait excessif de prétendre que l'Amérique serait sous-peuplée si elle n'avait pas bénéficié de l'immigration. On peut en effet admettre que si sa population avait cru comme la moyenne des populations du monde, elle serait passée de 12 millions, chiffre estimé pour 1750, à 86 millions en 1995, chiffre évidemment nettement inférieur aux 774 millions estimés.

Ce dernier chiffre est le fruit de l'immigration, avec les différents facteurs politiques, économiques, démographiques, spatiaux, qui la déterminent. On a vu qu'il ne peut se comprendre sans tenir compte de la transition démographique des pays d'origine et plus essentiellement des pays d'Europe. Mais il ne peut non plus se comprendre sans tenir compte également de la transition démographique propre aux pays d'Amérique.

En effet, les pays d'Amérique ont connu, comme les autres, un processus de transition démographique avec des intensités et des dates différentes selon les cas. Ce processus, comme on le sait, est mis en route par l'évolution de la mortalité qui baisse plus ou moins tôt et plus ou moins rapidement suivant les dates d'adoption et les systèmes de diffusion de meilleures conditions d'hygiène et de techniques sanitaires plus élaborées.

L'exemple du Mexique

Prenons l'exemple du Mexique, qui est le second pays de l'Amérique latine par l'effectif de sa population (estimée à 93,7 millions en 1995) après le Brésil (157,8 millions d'habitants) et le troisième de l'ensemble de l'Amérique, les États-Unis (263,2 millions d'habitants) étant le plus peuplé. Rappelons d'abord que le Mexique a été un pays d'immigration, même si les entrées d'étrangers n'y ont jamais été aussi massives qu'aux États-Unis, et même si le poids démographique des populations indigènes est toujours resté prépondérant.

Quelques indicateurs démographiques au cours du XXe siècle montrent bien l'effet de la transition démographique. D'abord, le Mexique avant la transition, c'est-à-dire avant les années 1930, connaît des variations erratiques de la natalité et de la mortalité qui sont l'une et l'autre de niveau élevé, dégageant un solde naturel très légèrement positif, nul ou légèrement négatif selon les circonstances.

Ainsi pendant les années 1910, dans la période de lutte armée de la Révolution, la natalité semble baisser en raison d'une forte surmortalité et effectivement, la population a diminué, passant de 15 100 000 en 1910 à 14 800 000 en 1921. La baisse de la mortalité résultant de la diffusion de méthodes sanitaires plus efficaces ne démarre que dans les années 1930 à partir desquelles la mortalité tombe durablement au-dessous de 30 pour mille. La baisse va se poursuivre de façon continue au fil des années et le taux de mortalité de 1995 est l'un des plus faibles du monde, avec cinq pour mille, niveau en baisse de 74% par rapport à 1945.

Dans le même temps, la mortalité infantile recule dans des proportions considérables, passant de 111 pour mille en 1945 à 34 en 1995. Autrement dit, en 1945, sur cent nouveau-nés, onze décédaient avant d'atteindre l'âge d'un an. Ces progrès font faire un bond à l'espérance de vie à la naissance, qui était de 37 ans en 1930, atteignait 62 ans en 1962 et est passée à 72 ans en 1995. La longévité moyenne espérée pour les nouveau-nés Mexicains a donc doublé en deux générations. C'est une évolution inédite et considérable, qui a pour effet mécanique une augmentation de la population. Mais cette augmentation se révèle encore plus importante de fait que la natalité reste élevée jusque dans les années 1960, alors que la mortalité était déjà nettement en baisse.

L'accroissement naturel, qui avait même été négatif certaines années du début du siècle, semble atteindre un maximum dans les années 1960, la mortalité ayant été divisée par trois depuis le début du siècle.

Décélération

C'est dans les années 1960 que le Mexique entre dans la phase de décélération de l'accroissement naturel. La pérennisation des conditions de mortalité finit par modifier à la baisse la fécondité et la natalité. Mais la fécondité baisse beaucoup plus vite que la natalité. En effet, de 1965 à 1995, en une génération, la fécondité baisse exactement de moitié (de 6,2 à 3 enfants par femme). Dans le même temps, la natalité baisse de 39%, de 44,1 à 27 pour mille, et le taux d'accroissement naturel de 36% (de 34,3 à 22 pour mille).

C'est qu'il convient de tenir compte des phénomènes de vitesse acquise si important en démographie. Nous sommes dans la situation d'un navire qui continue un certain temps sur sa lancée alors que le commandant a donné l'ordre d'arrêter les machines.

La fécondité a été divisée par deux, mais elle se rapporte à des générations en âge de procréer plus nombreuses et la natalité, nombre de naissances enregistrées, baisse donc moins que la fécondité, taux de naissances par rapport à la population des femmes entre 15 et 50 ans. Néanmoins, la décélération est très nette. Dans une première phase, le taux d'accroissement a diminué, mais l'excédent annuel des naissances sur les décès continuait d'augmenter parce que la natalité s'appliquait à une population plus nombreuse et parce que la mortalité continuait à diminuer.

Une seconde phase est apparue dans les années 1980, avec une baisse des excédents annuels des naissances sur les décès. L'estimation 1985 donnait 3,260 millions. Celle de 1965 indique 2,350 millions. Ainsi se déroule la logique de la transition démographique, avec l'évolution progressive de la population vers une phase de stabilisation à un niveau tenant compte d'une longévité beaucoup plus grande des habitants et des effets du rythme très rapide de la transition démographique. On peut en effet considérer que la transition au Mexique, commencée dans les années 1930, pourrait se terminer dans les années 2010 avec un indice de fécondité au niveau du taux de simple remplacement des générations.

Autrement dit, le Mexique parcourrait la transition démographique en trois quarts de siècle, soit beaucoup plus rapidement que les pays d'Europe. Or une transition plus courte se traduit généralement par une différence plus importante entre les effectifs de population atteint à la fin de la transition et ceux constatés au début de la transition, soit 16,6 millions pour le Mexique. Ce qu'on appelle le multiplicateur transitionnel serait alors de 7,5, soit un niveau supérieur à celui des pays d'Europe et inférieur à celui de pays à transition tardive et intense.

Cet exemple du Mexique montre que les croissances démographiques du XXe siècle, si inédites soient-elles, ne sont pas des phénomènes incompréhensibles, devant entraîner des réactions de peur, mais qu'elles résultent des progrès intervenus dans la mortalité et la longévité.

Diversité des éléments

Si désormais on considère l'ensemble des 39 pays de l'Amérique, on est frappé par leur considérable diversité. Certes, la diversité des populations et des superficies est bien connue, entre les États-Unis avec 283,2 millions d'habitants et 9 363 387 km2 et Saint-Kitts-Nevis dans les Caraïbes avec 40 000 habitants et 54 km2. De même, les densités sont fort différentes entre par exemple les Barbades (609 habitants/km2), le Salvador (283 hab/km2), et l'Argentine (13 hab/km2) ou le Canada (3 hab/km2).

Typologie

De cette diversité, peut-on extraire un essai de typologie permettant de situer l'évolution des pays d'Amérique à la fin du XXe siècle? Quatre sortes de pays peuvent être distingués: ceux qui ont terminé leur transition démographique, c'est-à-dire dont le régime démographique est caractérisé par une faible mortalité et une faible fécondité; ceux dont la transition est très avancée, parce que la mortalité y a atteint un faible niveau, tandis que la fécondité a pris une nette orientation à la baisse; ceux qui connaissent une transition démographique tardive, la mortalité, certes, ayant fortement baissé, mais l'importance de la fécondité conduisant à enregistrer des taux d'accroissement relativement élevés; enfin un dernier type concerne les pays dont la transition se trouve dans une phase terminale.

Les pays dont la transition est terminée se caractérisent par une fécondité généralement inférieure à 2,2 enfants par femme, donc égale ou inférieure au simple remplacement des générations, par une mortalité infantile très faible, toujours inférieure à 25 pour mille, le plus souvent nettement inférieure puisqu'elle est par exemple de 7,0 au Canada et de 8,0 aux États-Unis, et par un taux d'accroissement naturel égal ou inférieur à 1,5 pour mille et même souvent inférieur à 1. Ce premier type concerne les deux pays de l'Amérique du Nord, aucun pays de l'Amérique centrale, huit pays des Caraïbes (Antigua et Bermuda, Bahamas, Barbade, Cuba, Guadeloupe, Martinique, Antilles néerlandaises, Puerto Rico).

Dans l'ensemble de ces territoires, une autre caractéristique générale est une tendance au vieillissement de la population, marquée par la baisse de la proportion des moins de vingt ans et la hausse de celle des personnes âgées. Le rythme de ce vieillissement est fort différent selon l'histoire démographique propre à chaque pays, mais il pourrait, dans certaines régions, déséquilibrer la pyramide des âges et entraîner des conséquences dommageables. Les États-Unis et le Canada, dont le processus de vieillissement est plus avancé, le voient, il est vrai, ralenti sous l'effet d'une immigration ayant une fécondité plus élevée que celle des habitants d'origine.

Un deuxième type de pays concerne des territoires où la transition démographique est en train de se terminer.Dans l'ensemble de ces pays, la fécondité a baissé jusqu'à atteindre un niveau légèrement supérieur au remplacement des générations, entre 2,6 et 2,4 enfants par femme. Le taux d'accroissement naturel a nettement baissé et est généralement inférieur à 20 pour mille dans une phase descendante. S'il est encore à 20 pour mille en Jamaïque, c'est parce que le taux de mortalité est encore à un niveau très bas (6 pour mille), notamment en raison de la faible mortalité infantile. On trouve trois pays de ce type dans les Caraïbes (Dominique, Jamaïque, Saint-Kitts Nevis) et trois en Amérique du Sud (Guyane, Chili et Uruguay).

Transition avancée ou tardive

En troisième lieu, il convient de considérer les pays à transition avancée ou très avancée. Ces pays ont un taux annuel d'accroissement naturel qui est passé au-dessous de 2,2 pour mille, sauf le Venezuela en raison de la structure par âge et de la faible mortalité infantile (20,2 pour mille). Onze pays d'Amérique sont de ce type, dont deux en Amérique centrale (Costa Rica et Mexique), quatre dans les Caraïbes (République Dominicaine, Sainte-Lucie, Saint Vincent, Trinité et Tobago) et cinq en Amérique du Sud (Argentine, Brésil, Colombie, Surinam et Venezuela).

L'Argentine pourrait presque être considérée comme en phase terminale compte tenu de son niveau de mortalité infantile (23,6 pour mille). Néanmoins, laissons la dans ce groupe puisqu'elle se situe bien dans les pays dont la fécondité s'est abaissée à un niveau sans conteste au-dessus du taux de simple remplacement des générations, mais déjà inférieur à 3,5 enfants par femme, soit environ la moitié des niveaux constatés dans le régime démographique antérieur à la transition.

Enfin restent les pays à transition tardive, qui peut s'expliquer souvent par des retards dans le développement dus aux mauvais choix opérés par certains régimes politiques. Onze pays forment ce groupe, dont cinq en Amérique centrale (Belize, Guatemala, Honduras, Nicaragua, Salvador), deux dans les Caraïbes (Grenade, Haïti) et quatre en Amérique du Sud (Bolivie, Equateur, Paraguay et Pérou. Ces pays ont enregistré, certes, une diminution de leur mortalité, de leur fécondité et de leur taux d'accroissement, mais ces taux sont encore, en 1995, à un niveau assez élevé, supérieur à 3,5 enfants par femme pour l'indice synthétique de fécondité et à 2,3 pour mille pour le taux d'accroissement naturel.

En outre, et ceci serait à considérer en fait en premier, ces pays ont encore des progrès significatifs à effectuer en matière sanitaire car leur mortalité infantile est le plus souvent encore assez élevée. Elle est par exemple estimée, pour 1995, à 74 pour mille à Haïti, 71 en Bolivie, 60 au Pérou et 50 en Equateur.

Ainsi, la situation est contrastée selon les pays et le serait même davantage que la typologie ci-dessus ne le montre, si l'on prenait en compte les données démographiques au niveau infranational. Utiliser la formule population du monde est en fait une simplification car il y a dans le monde des populations variées, différentes. De même, il conviendrait de parler des populations de l'Amérique et non de la population de l'Amérique.

Population et développement

La dynamique démographique supérieure de l'Amérique latine est-elle un handicap dirimant pour le développement ? Cela n'est pas du tout certain au regard des progrès réalisés par les efforts de la ressource humaine. Ainsi, lorsqu'on examine l'indicateur de développement humain composé de l'espérance de vie à la naissance, du niveau d'éducation et du niveau de revenu, la plupart des pays d'Amérique latine figurent en bonne place. Par exemple, sur les 125 pays en développement considérés, six pays sur les dix premiers sont d'Amérique latine (Barbade, Bahamas, Costa Rica, Belize, Argentine et Chili). Le Mexique est classé 19e et le Brésil 34e.

Certes, l'Amérique latine a encore du chemin à parcourir sur la route du développement : 44% des habitants de la campagne et 10% des habitants des villes n'ont pas encore accès à l'eau potable ; une vingtaine de millions de garçons et de filles n'ont pas accès à l'enseignement secondaire; dans certaines métropoles latino-américaines, plus de 100 000 enfants vivent dans la rue; du fait des guerres et troubles civils, le continent compte 150 000 réfugiés.

Mais les progrès ont été très importants: l'espérance de vie à la naissance est à 90% du niveau enregistré dans les pays industriels, le taux cumulé des inscriptions dans l'enseignement secondaire et supérieur a été multiplié par plus de huit, passant de 4 millions à 31 millions de lycéens entre 1960 et 1991. Le taux de mortalité infantile a baissé de plus de moitié de 1960 à 1992, passant de 105 à 45 décès pour mille naissances vivantes.

Quelles sont les perspectives? Compte tenu des logiques démographiques, le total des populations d'Amérique devrait contenir à croître, mais à un rythme nettement inférieur à celui enregistré dans la seconde moitié du XXe siècle. Depuis 1990, le taux de croissance démographique de l'Amérique s'est déjà abaissé à 19 pour mille (et sans doute moins compte tenu des imperfections statistiques), soit une diminution de 32% en une génération par rapport au taux de 27,8 pour mille enregistré pour la période 1960-1965.

Perspectives

En fait, pour les trente premières années du XXIe siècle, et sous réserve de changements structurels difficilement prévisibles, l'Amérique devrait, selon les pays, connaître trois types d'évolution :

- d'une part, celle des pays à croissance très ralentie, incluant l'Amérique du Nord et les pays dont la transition semble en phase terminale comme le Chili ;

- d'autre part, celle des pays à croissance encore significative en dépit d'une très nette tendance à la baisse. On peut d'ailleurs se demander si les réalités ne sont pas au-dessous des estimations lorsque l'on constate les révisions à la baisse des projections qui avaient été proposées pour différents pays d'Afrique ou pour la ville de Mexico. Plusieurs recensements ont démenti les calculs informatiques qui n'envisageaient pas des baisses aussi rapides de la fécondité. Sur les questions démographiques, le monde commet peut-être une erreur semblable à celle qui était régulièrement effectuée dans les années 1950. À cette époque, c'était l'importance de la baisse de la mortalité qui était sous-estimée. Aujourd'hui, c'est l'importance et la rapidité de la baisse de la fécondité qui semble l'être.

Enfin, là où l'évolution à la baisse de la mortalité infantile et/ou de la fécondité est plus tardive ou plus lente, le taux de croissance pourrait rester plus longtemps assez élevé, comme en Bolivie.

Toutes ces analyses montrent qu'il convient de ne pas limiter ses connaissances démographiques aux à peu près ou aux schémas simplificateurs trop souvent présentés dans les médias. Toute étude sérieuse des questions de population conduit à réfuter les propos hâtifs et les formules publicitaires annonçant des catastrophes statistiques - mais pas celles que l'analyse faite de sang froid permet d'entrevoir. Les histoires démographiques des pays s'inscrivent dans des logiques dépendant des politiques de développement, de la capacité à mobiliser la ressource humaine, des progrès sanitaires, économiques et sociaux et des attitudes culturelles propres à tel ou tel peuple. C'est pourquoi le XXIe siècle laisse entrevoir une évolution commune à la quasi-totalité des populations, et des évolutions semblables. Les traits communs résultent de la transition démographique qui annonce une diminution considérable des taux d'accroissement et peut-être un vieillissement inédit si les pays qui ont terminé leur transition privilégient un comportement malthusien. Dans ce cas, la question majeure du XXIe siècle ne serait pas cette croissance souvent crainte, mais le vieillissement des populations.

Quant aux évolutions dissemblables, elles résultent de la variété des mouvements naturels et des mouvements migratoires selon les territoires. Elles conduiront à des différences de rapports d'effectifs et de dynamiques démographiques qui auront des effets importants sur la démographie politique du XXIe siècle.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-02 23:24:32

 
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