Aux sources de l'Histoire

Jean-Nicolas Baudier, le mal-aimé de la Restauration

Après avoir embrassé les idéaux de la Révolution, Jean-Nicolas Baudier devient maire de Morlaix en 1792 puis sous-préfet en 1806 dans le Finistère. Mal vu sous la Restauration, il est expédié en Lozère et cherche par tous les moyens à obtenir un meilleur poste. Alors qu'il souhaitait s'installer en Corse, il se retrouve dans les Basses-Alpes, une région isolée au climat rude qui le marqueront.

À son corps défendant, il est l'objet d'attaques politiques qui entraînent sa destitution en 1823. Il est alors âgé de 58 ans. L'affaire est d'autant plus grave qu'il n'a pas le nombre suffisant d'années de service pour prétendre à une pension de retraite. Il va alors se démener pour demander sa réintégration. C'est un long combat qu'il entame, plein d'incertitudes et de rebondissements...

Philippe Chapelin, généalogiste

Barcelonnette, Les Écoles et l’Avenue de de France. L'agrandissement montre la Sous-Préfecture de Barcelonnette, cartes postales, XIXe siècle, Ubaye-en-cartes.

Sous-préfet à Barcelonnette (1820-1823)

Jean-Nicolas Baudier fonde de grands espoirs pour sa carrière sur la nomination du ministre de tutelle Joseph-Jérôme Siméon, son compatriote d’Aix. Ses attentes seront déçues. À partir de juin 1820, il sollicite vainement une sous-préfecture en Corse. Il sera finalement nommé sous-préfet à Barcelonnette (Basses-Alpes), près de sa région natale, par décret royal du 6 septembre. Son revenu annuel est alors estimé aux alentours de 1 500 à 2 000 francs.

Il ne s’agit pas d’une promotion extraordinaire. La vallée de l’Ubaye est une région des Alpes, enclavée, peu peuplée. L’arrondissement, qui ne compte que 18 000 habitants, est composé essentiellement de bergers, qui se transformaient à la mauvaise saison en colporteurs. L’hiver y est particulièrement long et rigoureux. Cette région est donc propice à l’émigration. Au XIXe siècle, les « Barcelonnette » émigrent volontiers au Mexique ou en Californie, où l’état de berger est plus doux, dit-on. Elle peut aussi servir de refuge.

Marmotte de la vallée de l’Ubaye.Baudier quitte donc son domicile du 11 rue Saint-Joseph à Paris pour rejoindre son poste dans la sous-préfecture des Basses-Alpes. Mais très vite son passé semble ressurgir. Il est victime de dénonciations à caractère politique. Deux lettres anonymes datées du mois de février 1821 pointent en effet la « conduite plus qu’inconséquente » du sous-préfet Baudier qui conduirait à la « désunion politique » des habitants, ceux-ci ayant pourtant tous rallié le roi.

Elles l’accusent d’avoir constitué un petit parti dirigé par les frères Derbez (note), « dont l’un fut commis greffier de Fouquet-Thionville (sic) » (note), et composé de « M. Grassy (note), chef des fédérés dans les Cent-Jours » ; également de MM. Fabre et Billecard, employés des douanes, M. Manuel (note), cousin d’un député proscrit par le régime. Le dénonciateur suggère que ce comportement serait dû à une faiblesse de Baudier, peut-être pour une femme, Mme Derbez.

En fait, le sous-préfet avait pris l’habitude, comme le firent ses prédécesseurs, de fréquenter la maison des notables contiguë à la sous-préfecture. Il passait les longues soirées d’hiver auprès de ce petit groupe qui avait manifestement un passé politique. Cependant, les interprétations varient et une enquête est diligentée. À son issue, le 22 mars 1821, le préfet Dupeloux rejette toute dimension politique à l’affaire : en effet, Jean-Nicolas Baudier fréquente assidûment Mme Derbez, mais il s’agit d’une « faiblesse » que le préfet explique par « son âge avancé » (55 ans).

Si les raisons de ces attaques ne sont, semble-t-il, pas complètement politiques, le préfet soupçonne tout de même une manœuvre de Nicolas Ripert. En effet, en 1800 sous le Consulat, ce bourgeois, né à Barcelonnette, avait été le premier sous-préfet de cette région avant d’être destitué en 1816. Après avoir connu lui aussi une traversée du désert, il brigua un nouveau mandat dans cette sous-préfecture. Hélas, il obtint sa nomination à la sous-préfecture voisine, celle de Sisteron, témoin dépité de la réussite de son rival à Barcelonette.

Le ministre Siméon n’apprécia guère les lettres anonymes à l’encontre de Baudier, mais n’eut pas le temps d’intervenir. Il fut remplacé le 14 décembre 1821 par Jacques Joseph Corbière (note), un Breton particulièrement réactionnaire qui révoqua Baudier en décembre 1823.

Dans une lettre au ministre, datée de Barcelonnette le 26 décembre 1823, Baudier, affligé car « un malheur n’arrive jamais seul », relate qu’en cinq jours il a appris sa révocation et la mort de son fils aîné, élève interne de l’Hôtel-Dieu de Paris, « unique espoir de ma famille » : « Soumis aux décrets de la Providence et à ceux de l’autorité légitime, sans laquelle il n’y a plus de Bonheur en France, je me résigne. »

Son autre fils, Jean Victor, qu’il ne revit sans doute jamais, avait émigré en Amérique sous l’Empire. Il avait combattu à la bataille de la Nouvelle-Orléans en 1815, ultime moment d’affrontement entre l’ancienne colonie française récemment placée sous bannière US et les Anglais.

Château de Châtillon-en-Bazois dans la Nièvre, XIXe et XXe siècle.

Derniers combats (1824-1832)

Dès lors, à l’âge de 58 ans, Jean-Nicolas Baudier ne cessera de demander sa réintégration dans le corps administratif en tant que sous-préfet ou secrétaire général de préfecture, n’ayant officiellement, au moment de sa disgrâce, pas le nombre suffisant d’années de service lui permettant de toucher une pension de retraite.

En outre, l’administration prend un malin plaisir à lui refuser le droit à une pension de retraite en tant qu’ancien militaire ou membre du corps préfectoral. Nous avons pourtant pu constater, à travers les archives militaires, qu’il existait un dossier suffisamment solide pour démontrer que Baudier était au service de l’État sans interruption notable au moins depuis le 1er juillet 1786. Sa carrière avait pu être reconstituée, malgré l’incendie de 1812 qui avait détruit ses papiers.

Le 22 avril 1825, le comte Alexis de Noailles écrit au ministre de l’Intérieur et revendique une place pour Baudier, affirmant qu’il n’avait pas mérité cette disgrâce. Il reçoit le soutien des députés du Finistère, mais le ministre donne une réponse négative. Quatre ans plus tard, le 22 juillet 1829, le député royaliste Jean-Marie Le Graet Kérouvriou (note), riche propriétaire de Morlaix, produit une lettre semblable, dans laquelle il vante la modération et l’impartialité de Baudier, ajoutant que ces qualités « n’ont pas toujours été sans danger pour lui. » Le Graet dépeint un Baudier en détresse, évoque une déchéance physique, un état de misère : il ne touche aucune pension de l’État malgré ses « trente ans de service ». Il ne possède alors aucun bien personnel.

L’ancien sous-préfet dut se rapprocher de sa fille Joséphine Charlotte, qui avait fait un beau mariage avec un bourguignon, Charles Joseph Étienne Le Grand de Mercey et s’installa à Châtillon-en-Bazois, chef-lieu de canton de la Nièvre.

Le 14 juin 1829, le docteur Régnier, médecin à Châtillon, donne le coup de grâce : n’ayant guère supporté le climat de Barcelonnette, Baudier est sujet à des vomissements de sang et souffre d’un état général alarmant. Le médecin produit un certificat médical attestant que Baudier est impropre à toute espèce de service : « La cause de cette maladie paraît remonter à l’époque où, exerçant des fonctions qui exigeaient beaucoup d’activité de l’esprit et du corps, dans un pays difficile à parcourir, à cause des frimas, de la nature du sol et de la température, il a dû nécessairement en résulter les infirmités que je signale aujourd’hui ».

Procuration du gendre de Jean-Nicolas Baudier, 20 mars 1847.Avec la Révolution de 1830, le nouveau régime cherche à oublier l’esprit de revanche qui caractérisait la deuxième Restauration. Le 13 mars 1831, Casimir Périer est nommé président du conseil. Baudier fonde encore beaucoup d’espoirs dans cette nomination. Il est évident pour lui qu’il s’agit d’un tournant politique car tous ses courriers comportent à présent des références précises au contexte politique qui lui a valu sa révocation (note).

Baudier monte aussitôt à Paris et s’installe dans l’hôtel de la Manche situé au 22 rue Louis Le Grand (2e arr.). Il ne cesse alors de présenter des requêtes pour obtenir une modeste pension et pour gagner sa réintégration en tant que secrétaire général ou sous-préfet. Le 14 avril, le Maréchal de Soult, icône du Premier Empire, devenu ministre de la Guerre sous Louis-Philippe (note), le recommande vivement auprès de Périer.

Le 3 juillet, il écrit au roi Louis-Philippe pour la troisième fois. Le 10 août, il insiste encore sur le fait que sa révocation est due au ministre Corbière, et qu’il a les soutiens du Maréchal ainsi que des députés du Finistère, des Basses-Alpes et de la Nièvre.

Au printemps 1832, il continue de présenter de nouvelles requêtes. Arguant de son zèle, il précise qu’il s’est enrôlé bénévolement dans le service des ambulances pendant la terrible épidémie de choléra qui sévit alors à Paris. Il joint à son courrier une attestation du duc de Choiseul et du maire du 2e arrondissement.

Résidant à présent au 39 rue d’Enfer (14e arr.), il attend avec fébrilité et espoir la nomination au poste de ministre de l’Intérieur de Camille Bachasson (note). Mais celle-ci ne lui sera d’aucune utilité. Le 12 juin 1832, Jean-Nicolas Baudier est admis à la retraite.

L’ancien hôtel de ville et la grande place de Morlaix en 1830. L'agrandissement s'intitule Le pavé de Morlaix en 1830, Jean Marzin, Morlaix en 1830, Morlaix, 1930, 42 p. (AD 29, 8° BB 35/2).

Fin de vie à Morlaix (1843-1847)

Les dossiers administratifs ne disent rien de ce que fut la vie de la famille Baudier pendant les dix ans qui suivirent. Lorsque meurt son épouse Simone Anne Pelle Desforges le 19 novembre 1843 à Morlaix, ils ne vivent plus ensemble. Il est probable que la séparation de corps était ancienne.

Baudier hérite de la garde-robe de son épouse, évaluée à cent francs, suivant l’acte de succession du 3 mai 1844 (note). Baudier vit chez sa fille aînée Marguerite, 1 rue Courte (Quartier Saint Martin), où il occupe une chambre. Retraité et promeneur, il publie la même année un long poème (note) qui rappelle son attachement pour la mer et son passé de marin. Cette élégie s’accompagne d’un appareil de notes substantiel témoignant de la rigueur de l’auteur.

Jean-Nicolas Baudier meurt le 16 février 1847, à presque 81 ans. Il laisse quelques maigres affaires à ses quatre enfants : sa fille Marguerite, veuve, propriétaire à Morlaix (note), Thérèse Constance demeurant au 28 rue Culture Sainte-Catherine (4e arr.) avec son époux Louis Pujot, sous-directeur de l'Institution Jauffret à Paris, Victor, établi à la Nouvelle-Orléans et Joséphine, demeurant à Dijon.

À la ville de Morlaix. Exergue au poème de Jean-Nicolas Baudier : Un dimanche à Morlaix, au moment de l'arrivée du bateau à vapeur Le Morlaisien , venant du Havre sous le commandement du capitaine Trubert », 1844. L'agrandissement montre la première page de l'inventaire de la succession de Baudier.

Patrimoine successoral de Jean-Nicolas Baudier

Biens inventoriés le 14 avril 1847 (note) :
« Un paletot, deux redingotes, deux douillettes, trois pantalons, cinq gilets, une autre redingote, un vieil habit, deux pantalons en drap, un caleçon de laine et trois de coton, un gilet de laine, deux casquettes et un bonnet gris, trois cravates et deux cols en soie, deux de soie et huit paires de chaussettes, quelques vieux petits linges, huit paires de chaussettes et trois bonnets en coton, vingt-trois mouchoirs de poche, quatorze chemises de calicot, deux camisoles de laine, un gilet de flanelle, trois chapeaux et un carton à chapeau, quatre paires de chaussures, une boite avec vieille paire de lunettes et étui, une brosse à habits, une à cheveux, une corne à chauffer, trois rasoirs, …, une vieille tabatière, … des fioles, un verre à boire, une couette, traversin et oreillers de plume, une paire de lunettes montée en argent et étui, un parapluie et trois cannes. Madame Tisserand a déclaré qu’il y avait chez le tailleur du défunt l’étoffe d’une redingote en confection. »
Puis vient l’inventaire des papiers :
« Une correspondance concernant des créances, une liasse d’une cinquantaine de lettres et notes, un certificat d’inscription d’une pension civile sur l’État comme sous-préfet de 518 francs par an, délivré le 24 juillet 1832 avec une lettre du conseiller d’État secrétaire général du Ministère de l’intérieur du 18 juin 1832. (…) Dans le fond de la même boîte on a trouvé douze volumes, ouvrages divers. Dans l’armoire où étaient les hardes on a trouvé une pièce de 20 F., une pièce de 5 F., valant 15 F., une pièce de 50 centimes et trois pièces de cinq centimes. »

Cette succession est toutefois grevée de nombreuses dettes pour payer les frais funéraires ainsi que les soins de la dernière maladie du défunt. Il en est de même pour l’étoffe mentionnée plus haut. Le tout représente un montant de 7 065 francs (le montant de la succession s’élevant à 226, 70 F.). Archives départementales du Finistère, AD29, 4E 132/177.

Sources

AD29 : archives départementales du Finistère (Quimper)
Archives nationales, dossiers de carrière des sous-préfets, F1b/156/9.

Le tuyau du généalogiste

Les déclarations de succession, conservées aux Archives départementales en série Q, constituent une source très riche pour reconstituer la vie quotidienne de nos ancêtres. Elles permettent de connaître leur patrimoine immobilier et mobilier, les ayants droit, leur état civil et leur domicile ; en général l’épouse et les enfants y compris ceux issus d’autres lits. On pourra compléter ce document par l’inventaire après décès.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-31 15:14:44

 
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