480 av. J.-C.

Hérodote, Livre VII (Histoire extrait)

Hérodote révèle son talent dans le récit de la deuxième guerre médique (livres VII et VIII de ses Enquêtes). Voici l'extrait qui se rapporte aux batailles du cap Artémision, des Thermopyles et de Salamine.

Source : traduction française en deux volumes de Larcher, éditée à Paris, chez Charpentier, en 1850 (Méditerranées).

- Xerxès se prépare à marcher sur Athènes :

CXXXVIII. Je reviens maintenant à mon sujet. La marche de Xerxès ne regardait en apparence qu'Athènes, mais elle menaçait réellement toute la Grèce. Quoique les Grecs en fussent instruits depuis longtemps, ils n'en étaient pas cependant tous également affectés. Ceux qui avaient donné au Perse la terre et l'eau se flattaient de n'éprouver de sa part aucun traitement fâcheux. Ceux, au contraire, qui n'avaient pas fait leurs soumissions étaient effrayés, parce que toutes les forces maritimes de la Grèce n'étaient pas en état de résister aux attaques de Xerxès, et que le grand nombre, loin de prendre part à cette guerre, montrait beaucoup d'inclination pour les Mèdes.

CXXXIX. Je suis obligé de dire ici mon sentiment ; et quand même il m'attirerait la haine de la plupart des hommes, je ne dissimulerai pas ce qui paraît, du moins à mes yeux, être la vérité. Si la crainte du péril qui menaçait les Athéniens leur eût fait abandonner leur patrie, ou si, restant dans leur ville, ils se fussent soumis à Xerxès, personne n'aurait tenté de s'opposer au roi sur mer. Si personne n'eût résisté par mer à ce prince, voici sans doute ce qui serait arrivé sur le continent. Quand même les Péloponnésiens auraient fermé l'isthme de plusieurs enceintes de muraille, les Lacédémoniens n'en auraient pas moins été abandonnés par les alliés, qui, voyant l'armée navale des Barbares prendre leurs villes l'une après l'autre, se seraient vus dans la nécessité de les trahir malgré eux. Seuls et dépourvus de tout secours, ils auraient signalé leur courage par de grands exploits, et seraient morts généreusement les armes à la main ; ou ils auraient éprouvé le même sort que le reste des alliés ; ou bien, avant que d'éprouver ce sort, ils auraient traité avec Xerxès, quand ils auraient vu le reste des Grecs prendre le parti des Mèdes. Ainsi, dans l'un ou l'autre de ces cas, la Grèce serait tombée sous la puissance de cette nation ; car, le roi étant maître de la mer, je ne puis voir de quelle utilité aurait été le mur dont on aurait fermé l'isthme d'un bout à l'autre. On ne s'écarterait donc point de la vérité en disant que les Athéniens ont été les libérateurs de la Grèce. En effet, quelque parti qu'ils eussent pris, il devait être le prépondérant. En préférant la liberté de la Grèce, ils réveillèrent le courage de tous les Grecs qui ne s'étaient point encore déclarés pour les Perses ; et ce furent eux qui, du moins après les dieux, repoussèrent le roi. Les réponses de l'oracle de Delphes, quelque effrayantes et terribles qu'elles fussent, ne leur persuadèrent pas d'abandonner la Grèce : ils demeurèrent fermes, et osèrent soutenir le choc de l'ennemi qui fondait sur leur pays.

- À Athènes, l'archonte Thémistocle convainc ses concitoyens de se réfugier sur l'eau :

CXL. Les Athéniens, voulant consulter l'oracle, envoyèrent à Delphes des théores. Après les cérémonies usitées, et après s'être assis dans le temple en qualité de suppliants, ces députés reçurent de la Pythie, nommée Aristonice, une réponse conçue en ces termes : « Malheureux ! pourquoi vous tenez-vous assis ? Abandonnez vos maisons et les rochers de votre citadelle, fuyez jusqu'aux extrémités de la terre. Athènes sera détruite de fond en comble, tout sera renversé, tout sera la proie des flammes ; et le redoutable Mars, monté sur un char syrien , ruinera non seulement vos tours et vos forteresses, mais encore celles de plusieurs autres villes. Il embrasera les temples. Les dieux sont saisis d'effroi, la sueur découle de leurs simulacres, et déjà du faîte de leurs temples coule un sang noir, présage assuré des maux qui vous menacent. Sortez donc, Athéniens, de mon sanctuaire, armez-vous de courage contre tant de maux ».

CXLI. Cette réponse affligea beaucoup les députés d'Athènes. Timon, fils d'Androbule, citoyen des plus distingués de la ville de Delphes, les voyant désespérés à cause des malheurs prédits par l'oracle, leur conseilla de prendre des rameaux d'olivier, et d'aller une seconde fois consulter le dieu en qualité de suppliants. Ils suivirent ce conseil, et lui adressèrent ces paroles : « 0 roi ! fais-nous une réponse plus favorable sur le sort de notre patrie, par respect pour ces branches d'olivier que nous tenons entre nos mains ; ou nous ne sortirons point de ton sanctuaire, et nous y resterons jusqu'à la mort ». La grande prêtresse leur répondit ainsi pour la seconde fois : « C'est en vain que Pallas emploie et les prières et les raisons auprès de Jupiter Olympien, elle ne peut le fléchir. Cependant, Athéniens, je vous donnerai encore une réponse, ferme, stable, irrévocable. Quand l'ennemi se sera emparé de tout ce que renferme le pays de Cécrops, et des antres du sacré Cithéron, Jupiter, qui voit tout, accorde à Pallas une muraille de bois qui seule ne pourra être prise ni détruite ; vous y trouverez votre salut, vous et vos enfants. N'attendez donc pas tranquillement la cavalerie et l'infanterie de l'armée nombreuse qui viendra vous attaquer par terre ; prenez plutôt la fuite, et lui tournez le dos : un jour viendra que vous lui tiendrez tête. Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes ; tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu'on la rassemble ».

CXLII. Cette réponse parut aux théores moins dure que la précédente, et véritablement elle l'était. Ils la mirent par écrit, et retournèrent à Athènes. A peine y furent-ils arrivés, qu'ils firent leur rapport au peuple. Le sens de l'oracle fut discuté, et les sentiments se trouvèrent partagés. Ces deux-ci furent les plus opposés. Quelques-uns des plus âgés pensaient que le dieu déclarait par sa réponse que la citadelle ne serait point prise, car elle était anciennement fortifiée d'une palissade. Ils conjecturaient donc que la muraille de bois dont parlait l'oracle n'était autre chose que cette palissade. D'autres soutenaient, au contraire, que le dieu désignait les vaisseaux, et que sans délais il en fallait équiper. Mais les deux derniers vers de la Pythie : « Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes, tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu'on rassemble », embarrassaient ceux qui disaient que les vaisseaux étaient le mur de bois, et leurs avis en étaient confondus. Car les devins entendaient qu'ils seraient vaincus près de Salamine, s'ils se disposaient à un combat naval.

CXLIII. Il y avait alors à Athènes un citoyen nouvellement élevé au premier rang. Son nom était Thémistocles ; mais on l'appelait fils de Néoclès. Il soutint que les interprètes n'avaient pas rencontré le vrai sens de l'oracle. Si le malheur prédit, disait-il, regardait en quelque sorte les Athéniens, la réponse de la Pythie ne serait pas, ce me semble, si douce. Infortunée Salamine ! aurait-elle dit, au lieu de ces mots, ô divine Salamine ! si les habitants eussent dû périr aux environs de cette île. Mais, pour quiconque prenait l'oracle dans son vrai sens, le dieu avait plutôt en vue les ennemis que les Athéniens. Là-dessus il leur conseillait de se préparer à un combat naval, parce que les vaisseaux étaient le mur de bois. Les Athéniens décidèrent que l'avis de Thémistocles était préférable à celui des interprètes des oracles, qui dissuadaient le combat naval, et même en général de lever les mains contre l'ennemi, et conseillaient d'abandonner l'Attique et de faire ailleurs un nouvel établissement.

CXLIV. Antérieurement à cet avis, Thémistocles en avait ouvert un autre qui se trouva excellent dans la conjoncture actuelle. Il y avait dans le trésor public de grandes richesses provenant des mines de Laurium. On était sur le point de les distribuer à tous les citoyens qui avaient atteint l'âge de puberté, et chacun d'eux aurait reçu pour sa part dix drachmes. Thémistocles persuada aux Athéniens de ne point faire cette distribution, et de construire avec cet argent deux cents vaisseaux pour la guerre, entendant par ces mots la guerre qu'on avait à soutenir contre les Eginètes. Cette guerre fut alors le salut de la Grèce, parce qu'elle força les Athéniens à devenir marins. Ces vaisseaux ne servirent pas à l'usage auquel on les avait destinés, mais on les employa fort à propos pour les besoins de la Grèce. Ils se trouvèrent faits d'avance, et il ne fallut plus qu'y en ajouter quelques autres. Ainsi, dans un conseil tenu après qu'on eut consulté l'oracle, il fut résolu que, pour obéir au dieu, toute la nation, de concert avec ceux d'entre les Grecs qui voudraient se joindre à elle, attaquerait par mer les Barbares qui venaient fondre sur la Grèce. Tels furent les oracles rendus aux Athéniens.

CXLV. Les Grecs les mieux intentionnés pour la patrie s'assemblèrent en un même lieu, et, après s'être entredonné la foi et avoir délibéré entre eux, il fut convenu qu'avant tout on se réconcilierait, et que de part et d'autre on ferait la paix ; car dans ce temps-là la guerre était allumée entre plusieurs villes, mais celle des Athéniens et des Eginètes était la plus vive. Ayant ensuite appris que Xerxès était à Sardes avec son armée, ils furent d'avis d'envoyer en Asie des espions pour s'instruire de ses projets. Il fut aussi résolu d'envoyer des ambassadeurs, les uns à Argos, pour se liguer avec les Argiens contre les Perses ; les autres en Sicile, à Gélon, fils de Diomènes ; d'autres en Corcyre pour exhorter les Corcyréens à donner du secours à la Grèce ; et d'autres en Crète. Ils avaient par là dessein de réunir, s'il était possible, le corps hellénique, et de faire unanimement les derniers efforts pour écarter les dangers dont tous les Grecs étaient également menacés. La puissance de Gélon passait alors pour très considérable, et il n'y avait point d'Etat en Grèce dont les forces égalassent celles de ce prince.

CXLVI. Ces résolutions prises, et s'étant réconciliés les uns les autres, ils envoyèrent d'abord trois espions en Asie. Ceux-ci examinèrent, à leur arrivée, les forces de Xerxès ; mais ayant été surpris, les généraux de l'armée de terre les condamnèrent à mort, et on les conduisit au supplice après les avoir mis à la torture. Aussitôt que Xerxès en eut été instruit, il blâma la conduite de ses généraux ; et sur-le-champ il dépêcha quelques-uns de ses gardes, avec ordre de lui amener les trois espions s'ils vivaient encore. Les gardes, les ayant trouvés vivants, les menèrent au roi. Ce prince, ayant appris le sujet de leur voyage, ordonna à ses gardes de les accompagner partout, de leur faire voir toutes ses troupes, tant l'infanterie que la cavalerie, et, après que leur curiosité aurait été satisfaite, de les renvoyer sains et saufs dans le pays où ils voudraient aller. En donnant ses ordres, il ajouta que si on faisait périr ces espions, les Grecs ne pourraient être instruits d'avance de la grandeur de ses forces, qui étaient au-dessus de ce qu'en publiait la renommée ; et qu'en faisant mourir trois hommes, on ne ferait pas grand mal aux ennemis. Il pensait aussi qu'en retournant dans leur pays, les Grecs, instruits de l'état de ses affaires, n'attendraient pas l'arrivée des troupes pour se soumettre, et qu'ainsi il ne serait plus nécessaire de se donner la peine de conduire une armée contre eux.

CXLVII. Ce sentiment ressemble à cet autre du même prince. Tandis qu'il était à Abydos, il aperçut des vaisseaux qui, venant du Pont-Euxin, traversaient l'Hellespont pour porter du blé en Egine et dans le Péloponnèse. Ceux qui étaient auprès de lui, ayant appris que ces vaisseaux appartenaient aux ennemis, se disposaient à les enlever, et, les yeux attachés sur lui, ils n'attendaient que son ordre, lorsqu'il leur demanda où allaient ces vaisseaux. « Seigneur, répondirent-ils, ils vont porter du blé à vos ennemis. - Hé bien, reprit-il, n'allons-nous pas aussi au même endroit chargés, entre autres choses, de blé ? Quels torts nous font-ils donc en portant des vivres pour nous ? » Les espions, ayant été renvoyés, revinrent en Europe après avoir tout examiné.

CXLVIII. Aussitôt après que les Grecs confédérés les eurent fait partir pour l'Asie, ils envoyèrent des députés à Argos. Voici, selon les Argiens, comment se passèrent les choses qui les concernent. Ils disent qu'ils eurent connaissance dès les commencements des desseins des Barbares contre la Grèce ; que, sur cette nouvelle, ayant appris que les Grecs les solliciteraient de leur donner du secours contre les Perses, ils avaient envoyé demander au dieu de Delphes quel parti devait leur être le plus avantageux ; car depuis peu les Lacédémoniens, commandés par Cléomène, fils d'Anaxandrides, leur avait tué six mille hommes ; que la Pythie leur avait répondu en ces termes : « Peuple haï de tes voisins, cher aux dieux immortels, tiens-toi sur tes gardes prêt à frapper, ou à parer les coups de tes ennemis ; défends ta tête, et ta tête sauvera ton corps ». Telle fut, suivant eux, la réponse de la Pythie avant la venue des députés. Ils ajoutent qu'aussitôt après leur arrivée à Argos, on les admit au sénat, où ils exposèrent leurs ordres ; que le sénat répondit que les Argiens étaient disposés à accorder du secours après avoir préalablement conclu une trêve de trente ans avec les Lacédémoniens, à condition qu'ils auraient la moitié du commandement de toutes les troupes combinées ; que le commandement leur appartenait de droit tout entier, mais cependant qu'ils se contenteraient de la moitié.

CXLIX. Telle fut, suivant eux, la réponse de leur sénat, quoique l'oracle leur eût défendu d'entrer dans l'alliance des Grecs. Ils ajoutent que ce qui leur faisait le plus désirer la trêve de trente ans, malgré la crainte que l'oracle leur avait inspirée, c'était afin de donner à leurs enfants le temps de parvenir à l'âge viril. Ils se tranquillisaient par ce moyen l'esprit, n'ayant plus à craindre durant cette trêve de tomber sous le joug des Lacédémoniens ; ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si, affaiblis déjà par la guerre qu'ils venaient de soutenir contre eux, ils venaient encore à essuyer quelque échec de la part des Perses. Ils ajoutent encore que ceux d'entre les ambassadeurs qui étaient de Sparte répondirent au discours du sénat qu'à l'égard de la trêve, ils en feraient leur rapport au peuple ; mais qu'au sujet du commandement des armées, il leur avait été enjoint de dire que les Spartiates ayant deux rois, et les Argiens un seul, il n'était pas possible d'ôter le commandement des troupes à l'un des deux rois de Sparte ; mais que rien n'empêchait que le roi d'Argos ne partageât l'autorité également avec eux. Ainsi les Argiens disent qu'ils ne voulurent point souffrir l'ambition des Spartiates, et qu'ils aimèrent mieux obéir aux Barbares que de rien céder aux Lacédémoniens ; qu'en conséquence ils ordonnèrent aux ambassadeurs de sortir de leur territoire avant le coucher du soleil, sous peine d'être traités en ennemis.

CL. C'est ainsi que les Argiens eux-mêmes racontent ce qui se passa en cette occasion ; mais on le rapporte en Grèce d'une façon bien différente. Xerxès, dit-on, avant que d'entreprendre son expédition contre la Grèce, envoya un héraut à Argos, qui parla aux Argiens en ces termes : « Argiens, voici ce que vous dit le roi Xerxès. Nous pensons que Perses, l'un de nos ancêtres, ayant eu pour père Persée, fils de Danaé, et pour mère Andromède, fille de Céphée, nous tenons de vous notre origine. Il n'est donc point naturel ni que nous fassions la guerre à nos pères, ni qu'en donnant du secours aux Grecs, vous vous déclariez nos ennemis. Restez tranquilles chez vous. Si cette expédition a le succès que j'attends, je vous traiterai avec plus de distinction qu'aucun autre peuple ». On ajoute que, quoique ces propositions eussent paru de la plus grande importance aux Argiens, ils ne firent d'abord d'eux-mêmes aucune demande aux Grecs ; mais que, lorsque ceux-ci les sollicitèrent d'entrer dans leur ligue, ils exigèrent une part dans le commandement des armées, afin d'avoir un prétexte de demeurer tranquilles, sachant bien que les Lacédémoniens ne voudraient pas le partager avec eux.

CLI. Il y a des Grecs qui rapportent une histoire qui s'accorde très bien avec celle-là, et qui n'arriva que beaucoup d'années après. Les Athéniens, disent-ils, avaient député pour quelques affaires à Suses, ville de Memnon, des ambassadeurs, et entre autres Callias, fils d'Hipponicus. Dans le même temps, les Argiens y avaient aussi envoyé des ambassadeurs, pour demandera Artaxerxès, fils de Xerxès, si l'alliance qu'ils avaient contractée avec Xerxès subsistait encore, ou s'il les regardait comme ennemis. Le roi Artaxerxès répondit qu'elle subsistait, et qu'il n'y avait point de ville qu'il aimât plus que celle d'Argos.

CLII. Au reste, je ne puis assurer que Xerxès ait envoyé un héraut à Argos pour dire aux Argiens ce que je viens de rapporter, ni que les ambassadeurs des Argiens se soient transportés à Suses pour demander à Artaxerxès si l'alliance subsistait encore avec lui. Je rapporte seulement les discours que les Argiens tiennent eux-mêmes. Tout ce que je sais, c'est que si tous les hommes portaient en un même lieu leurs mauvaises actions pour les échanger contre celles de leurs voisins, après avoir envisagé celles des autres, chacun remporterait avec plaisir ce qu'il aurait porté à la masse commune. Il y a sans doute des actions encore plus honteuses que celles des Argiens. Si je suis obligé de rapporter ce qu'on dit, je ne dois pas du moins croire tout aveuglément. Que cette protestation serve donc pour toute cette Histoire, à l'occasion de l'invitation que l'on assure avoir été faite par les Argiens aux Perses de passer en Grèce, parce qu'après avoir été vaincus par les Lacédémoniens, ils trouvaient tout autre état préférable à la situation déplorable où ils étaient pour lors. En voilà assez sur les Argiens.

CLIII. Il vint aussi en Sicile des ambassadeurs de la part des alliés, parmi lesquels était Syagrus, dépulé de Lacédémone, pour s'aboucher avec Gélon. Un des ancêtres de ce Gélon fut citoyen de Gela. Il était originaire de Télos, île voisine du promontoire de Triopium. Les Lindiens de l'île de Rhodes et Antiphémus le menèrent avec eux lorsqu'ils fondèrent la ville de Gela. Ses descendants étant devenus dans la suite hiérophantes de Cérès et Proserpine, ils continuèrent toujours à jouir de cette dignité. Ils la tenaient de Télinès, l'un de leurs ancêtres, qui y parvint de la manière que je vais dire. Une sédition s'étant élevée à Gela, les vaincus se sauvèrent à Mactorium, ville située au-dessus de Gela. Télinès les ramena dans leur patrie sans aucune troupe, et n'ayant que les choses consacrées à ces déesses. Où les avait-il prises ? comment les possédait-il ? c'est ce que je ne puis dire. Plein de confiance en ces choses, il ramena les habitants de Gela ; mais ce fut à condition que ses descendants seraient hiérophantes des déesses. J'admire ce qu'on dit de l'entreprise de Télinès, et je suis étonné qu'il ait pu en venir à bout. Il n'est pas donné, je pense, à tout le monde d'exécuter de pareils projets ; cela n'appartient qu'à de grandes âmes, qu'à des hommes hardis et courageux. Or les habitants de Sicile disent qu'il avait des qualités contraires, et que c'était un homme naturellement mou et efféminé. Telle fut la manière dont il se mit en possession de cette dignité.

CLIV. Cléandre, fils de Pantarès, ayant été tué par Sabyllus, citoyen de Gela, après avoir régné sept ans dans cette ville, son frère Hippocrates s'empara de la couronne. Sous le règne de celui-ci, Gélon, descendant de l'hiérophante Télinès, ainsi que plusieurs autres, parmi lesquels on compte Ainésidemus, fils de Pataicus, de simple garde du corps d'Hippocrates s'éleva en peu de temps par son mérite à la dignité de général de la cavalerie. Il s'était en effet distingué contre les Callipolites, les Naxiens, les Zancléens, les Léontins, et outre cela contre les Syracusains et plusieurs peuples barbares qu'Hippocrates avait assiégés dans leurs capitales. De toutes les villes que je viens de nommer, il n'y eut que celle de Syracuse qui évita le joug d'Hippocrates. Il en battit les habitants près du fleuve Elorus ; mais les Corinthiens et les Corcyréens les délivrèrent de la servitude, et les réconcilièrent avec ce prince, à condition qu'ils lui donneraient Camarine, qui leur appartenait de toute antiquité.

CLV. Hippocrates, après avoir régné autant de temps (sept ans) que son frère Cléandre, mourut devant la ville d'Hybla en faisant la guerre aux Sicules. Alors Gélon prit en apparence la défense d'Euclides et de Cléandre, tous deux fils d'Hippocrates, contre les citoyens de Gela, qui ne voulaient plus les reconnaître pour leurs maîtres. Ayant vaincu ceux-ci dans un combat, il s'empara réellement lui-même de l'autorité souveraine, et en dépouilla les fils d'Hippocrates. Cette entreprise lui ayant réussi, il ramena de la ville de Casmène ceux d'entre les Syracusains qu'on appelait Gamores. Ils avaient été chassés par le peuple et par leurs propres esclaves, nommés Cillicyriens. En les rétablissant dans Syracuse, il s'empara aussi de cette place ; car le peuple, voyant qu'il venait l'attaquer, lui livra la ville et se soumit.

CLVI. Lorsque Syracuse fut en sa puissance, il fit beaucoup moins de cas de Gela, dont il était auparavant en possession. Il en confia le gouvernement à son frère Hiéron, et garda pour lui Syracuse, qui était tout pour lui et lui tenait lieu de tout. Cette ville s'accrût considérablement en peu de temps et devint très florissante. Il y transféra tous les habitants de Camarine, les en fit citoyens, et rasa leur ville. Il en agit de même à l'égard de plus de la moitié des Gélois. Il assiégea les Mégariens de Sicile, et les força de se rendre. Les plus riches d'entre eux, lui ayant fait la guerre, s'attendaient par cette raison à périr. Cependant Gélon les envoya à Syracuse, et leur donna le droit de cité. A l'égard du peuple, il le fit conduire aussi à Syracuse, et l'y fit vendre pour être transporté hors de la Sicile, quoiqu'il n'eût point été l'auteur de cette guerre, et qu'il ne s'attendît pas à un sort fâcheux. Il en agit de même avec les Euboeens de Sicile, qu'il avait pareillement séparés en deux classes : il les traita ainsi les uns et les autres, parce qu'il était persuadé que le peuple était un voisin très incommode. Ce fut ainsi que Gélon devint un puissant monarque.

CLVII. A peine les ambassadeurs des Grecs furent-ils arrivés à Syracuse, que Gélon leur donna audience. « Les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés, lui dirent-ils, nous ont députés pour vous inviter à réunir vos forces aux nôtres contre les Barbares. Vous avez sans doute appris que le roi de Perse est prêt à fondre sur la Grèce, qu'après avoir jeté des ponts sur l'Hellespont et amené de l'Asie toutes les forces de l'Orient, il est sur le point de l'attaquer, et que, sous prétexte de marcher contre Athènes, il a réellement dessein de réduire la Grèce entière sous le joug. Vous êtes puissant, et la Sicile, dont vous êtes souverain, n'est pas une des moindres parties de la Grèce. Donnez du secours aux vengeurs de la liberté, et joignez-vous à eux pour la leur conserver. Car, toute la Grèce étant réunie, nous formerons une puissance considérable, et en état de combattre l'ennemi qui vient nous attaquer. Mais si les uns trahissent la patrie ou refusent de la secourir, si ses défenseurs, qui en sont la plus saine partie, sont réduits à un petit nombre, il est à craindre que toute la Grèce ne périsse. Car ne vous flattez pas que le roi, après avoir remporté la victoire et nous avoir subjugués, n'aille pas jusqu'à vous. Prenez vos précautions d'avance. En nous secourant, vous travaillerez à votre propre sûreté. Une entreprise bien concédée est presque toujours couronnée du succès ».

CLVIII. « Grecs, répondit avec véhémence Gélon, vous avez la hardiesse et l'insolence de m'inviter à joindre mes forces aux vôtres contre les Perses ; et lorsque je vous priai de me secourir contre les Carthaginois, avec qui j'étais en guerre ; lorsque j'implorai votre assistance pour venger sur les habitants d'Aegeste la mort de Doriée, fils d'Anaxandrides, et que j'offris de contribuer à remettre en liberté les ports et villes de commerce, qui vous procuraient beaucoup d'avantages et de grands profits, non seulement vous refusâtes de venir à mon secours, mais encore vous ne voulûtes pas venger avec moi l'assassinat de Doriée. Il n'a donc pas tenu à vous que ce pays ne soit entièrement devenu la proie des Barbares. Mais les choses ont pris une tournure plus favorable. Maintenant donc que la guerre est à votre porte et même chez vous, vous vous souvenez enfin de Gélon. Quoique vous en ayez agi avec moi d'une manière méprisante, je ne vous ressemblerai point, et je suis prêt à envoyer à votre secours deux cents trirèmes, vingt mille hoplites, deux mille hommes de cavalerie, deux mille archers, deux mille frondeurs et deux mille hommes de cavalerie légère. Je m'engage aussi à fournir du blé pour toute l'armée jusqu'à la fin de la guerre ; mais c'est à condition que j'en aurai le commandement. Autrement je n'irai point en personne à cette expédition, et je n'y enverrai aucun de mes sujets ».

CLIX. Syagrus ne pouvant se contenir : « Certes, dit-il, ce serait un grand sujet de douleur pour Agamemnon, descendant de Pélops, s'il apprenait que les Spartiates se fussent laissé dépouiller du commandement par un Gélon et par des Syracusains. Ne nous parlez plus de vous le céder. Si vous voulez secourir la Grèce, sachez qu'il vous faudra obéir aux Lacédémoniens ; si vous refusez de servir sous eux, nous n'avons pas besoin de vos troupes ».

CLX. Gélon, apercevant assez par cette réponse l'éloignement qu'on avait pour ses demandes, leur fit enfin cette autre proposition : « Spartiates, les injures qu'on dit à un homme de coeur excitent ordinairement sa colère ; mais vous aurez beau me tenir des propos insultants, vous ne m'engagerez point à vous faire une réponse indécente. Si vous êtes si épris du commandement, il est naturel que je le sois encore plus, puisque je fournis beaucoup plus de troupes et de vaisseaux que vous n'en avez. Mais, puisque ma proposition vous révolte, je veux bien relâcher quelque chose de mes premières demandes. Si vous prenez pour vous le commandement des troupes de terre, je me réserve celui de l'armée navale ; si vous aimez mieux commander sur mer, je commanderai sur terre. Il faut ou vous contenter de l'une de ces deux conditions, ou retourner chez vous, et vous passer d'un allié tel que moi ».

CLXI. Telles furent les offres de Gélon. L'ambassadeur d'Athènes, prévenant celui de Lacédémone, répondit en ces termes : « Roi de Syracuse, la Grèce n'a pas besoin d'un général, mais de troupes, et c'est pour vous en demander qu'elle nous a députés vers vous. Cependant vous nous déclarez que vous n'en enverrez pas, si l'on ne vous reconnaît pour général, tant est grande l'envie que vous avez de nous commander. Quand vous demandâtes le commandement de toutes nos forces, nous nous contentâmes, nous autres Athéniens, de garder le silence, persuadés que l'ambassadeur de Lacédémone saurait vous répondre et pour lui et pour nous. Exclu du commandement général, vous vous bornez maintenant à celui de la flotte ; mais les choses sont au point que, quand même le Lacédémonien vous l'accorderait, nous ne le souffririons jamais ; car il nous appartient, du moins au refus des Lacédémoniens. S'ils veulent prendre celui de la flotte, nous ne le leur disputerons point ; mais nous ne le céderons à nul autre. Et en effet, ce serait bien en vain que nous posséderions la plus grande partie de l'armée navale des Grecs. Quoi donc ! nous autres Athéniens, nous abandonnerions le commandement à des Syracusains, nous qui sommes le plus ancien peuple de la Grèce ; nous qui, seuls entre tous les Grecs, n'avons jamais changé de sol ; nous enfin qui comptons parmi nos compatriotes ce capitaine qui alla au siège de Troie, et qui était, comme le dit Homère le poète épique, des plus habiles pour mettre une armée en bon ordre et pour la ranger en bataille ? Après un pareil témoignage, nous ne devons point rougir de parler avantageusement de notre patrie »

CLXII. « Athénien, repartit Gélon, vous ne manquez point, à ce qu'il paraît, de généraux, mais de soldats. Au reste, puisque vous voulez tout garder, sans vous relâcher en rien, retournez au plus tôt en Grèce, et annoncez-lui que des quatre saisons de l'année on lui a ôté le printemps ». Il comparait par ce propos la Grèce, privée de son alliance, à une année de laquelle on aurait retranché le printemps.

CLXIII. Après cette réponse de Gélon, les ambassadeurs des Grecs remirent à la voile. Cependant Gélon, qui craignait que les Grecs ne fussent pas assez forts pour vaincre le roi, et qui d'un autre côté aurait cru insupportable et indigne d'un tyran de Sicile d'aller servir dans le Péloponnèse sous les ordres des Lacédémoniens, négligea ce plan pour s'attacher à un autre. Il n'eut pas plutôt appris que le roi avait traversé l'Hellespont, qu'il donna trois vaisseaux à cinq rangs de rames à Cadmus, fils de Scythes, de l'île de Cos, et l'envoya à Delphes avec des richesses considérables et des paroles de paix. Il avait ordre d'observer l'événement du combat, et si le roi était vainqueur, de lui présenter l'argent qu'il portait, et de lui offrir en même temps la terre et l'eau pour toutes les villes de ses Etats ; et si les Grecs au contraire remportaient la victoire, de revenir en Sicile.

CLXIV. Ce Cadmus avait auparavant hérité de son père la souveraineté de Cos. Quoiqu'elle fût alors dans un état de prospérité et que sa puissance y fût bien affermie, il l'avait cependant remise aux habitants sans y être forcé par des circonstances fâcheuses, mais volontairement, et par amour pour la justice. Etant ensuite parti pour la Sicile, il fixa sa demeure avec les Samiens à Zancle, dont le nom a été changé en celui de Messane. Gélon, persuadé des motifs qui l'avaient fait venir en Sicile, et de l'amour qu'il lui avait vu pour la justice en plusieurs autres occasions, l'envoya à Delphes. Il faut joindre à ses autres actions pleines de droiture celle-ci, qui n'est pas la moindre. Maître de richesses considérables que Gélon lui avait confiées , il ne tenait qu'à lui de se les approprier ; cependant il ne le voulut pas. Mais, après la victoire que remportèrent les Grecs sur mer et le départ de Xerxès, il retourna en Sicile avec toutes ces richesses.

CLXV. Les peuples de Sicile disent cependant aussi que sans les circonstances où se trouva Gélon, ce prince aurait donné du secours aux Grecs, quand même il aurait dû servir sous les Lacédémoniens. Térille, fils de Crinippe, tyran d'Himère, se voyant chassé de cette ville par Théron, fils d'Aenésidémus, monarque des Agrigentins, avait fait venir dans le même temps, sous la conduite d'Amilcar, fils d'Hannon, roi des Carthaginois, une armée de trois cent mille hommes composée de Phéniciens, de Libyens, d'Ibériens, de Ligyens, d'Hélisyces, de Sardoniens et de Cyrniens. Le général carthaginois s'était laissé persuader par l'hospitalité qu'il avait contractée avec Térille, et surtout par le zèle que lui avait témoigné Anaxilas, fils de Crétines, tyran de Rhégium, en lui donnant ses enfants en otage, afin de l'engager à venir en Sicile venger son beau-père. Il avait en effet épousé Cydippe, fille de Térille. Les Siciliens disent donc que Gélon, n'ayant pu par cette raison secourir les Grecs, envoya de l'argent à Delphes.

CLXVI. Ils disent encore que le même jour que les Grecs battirent le roi à Salamine, Gélon et Théron défirent en Sicile Amilcar. Cet Amilcar était, suivant eux, Carthaginois du côté de son père, et Syracusain par sa mère : sa valeur l'avait élevé au trône de Carthage. J'ai ouï dire qu'ayant perdu la bataille, il disparut, et qu'on ne put le trouver nulle part, ni vif, ni mort, quoique Gélon l'eût fait chercher partout.

CLXVII. Mais les Carthaginois racontent la chose de cette manière, qui me paraît très vraisemblable. La bataille, disent-ils, que les Barbares livrèrent aux Grecs en Sicile, commença au lever de l'aurore et continua jusqu'au coucher du soleil. L'on assure qu'elle dura tout ce temps-là. Amilcar, resté dans le camp pendant l'action, immolait des victimes, dont les entrailles lui promettaient d'heureux succès, et les brûlait tout entières sur un vaste bûcher. Mais s'étant aperçu, pendant qu'il était occupé à faire des libations sur les victimes, que ses troupes commençaient à prendre la fuite, il se jeta lui-même dans le feu, et, bientôt dévoré par les flammes, il disparut entièrement. Enfin, soit qu'il ait disparu de cette manière, comme le racontent les Phéniciens, soit d'une autre, comme le rapportent les Syracusains, les Carthaginois lui offrent des sacrifices, et lui ont élevé des monuments dans toutes les villes où ils ont établi des colonies, dont le plus grand est à Carthage. Mais en voilà assez sur les affaires de Sicile.

CLXVIII. Les ambassadeurs qui avaient été en Sicile tâchèrent aussi d'engager les Corcyréens à prendre le parti de la Grèce, et leur firent les mêmes demandes qu'à Gélon. Les Corcyréens répondirent d'une façon et agirent d'une autre. Ils promirent sur-le-champ d'envoyer des troupes à leur secours, ajoutant qu'ils ne laisseraient pas périr la Grèce par leur négligence, puisque, si elle venait à succomber, ils se verraient eux-mêmes réduits au premier jour à une honteuse servitude ; mais qu'ils la secourraient de toutes leurs forces. Cette réponse était spécieuse. Mais quand il fallut en venir aux effets, comme ils avaient d'autres vues, ils équipèrent soixante vaisseaux et, ne les ayant fait partir qu'avec peine, ils s'approchèrent du Péloponnèse et jetèrent l'ancre près de Pylos et de Ténare, sur les côtes de la Laconie, dans la vue d'observer quels seraient les événements de la guerre. Car, loin d'espérer que les Grecs remportassent la victoire, ils pensaient que le roi, dont les forces étaient de beaucoup supérieures, subjuguerait la Grèce entière. Ils agissaient ainsi de dessein prémédité, afin de pouvoir tenir ce langage au roi : « Seigneur, devaient-ils lui dire, les Grecs nous ont engagés à les secourir dans cette guerre. Mais quoique nous ayons des forces considérables, et un plus grand nombre de vaisseaux, du moins après les Athéniens, qu'aucun autre Etat de la Grèce, nous n'avons pas voulu nous opposer à vos desseins, ni rien faire qui vous fût désagréable ». Ils espéraient par ce discours obtenir des conditions plus avantageuses que les autres ; ce qui, à mon avis, aurait bien pu arriver. Cependant ils avaient une excuse toute prête à l'égard des Grecs ; aussi s'en servirent-ils. Car, les Grecs leur reprochant de ne les avoir pas secourus, ils répondirent qu'ils avaient équipé soixante trirèmes, mais que les vents étésiens les ayant mis dans l'impossibilité de doubler le promontoire Malée, ils n'avaient pu se rendre à Salamine, et que s'ils n'étaient arrivés qu'après le combat naval, ce n'était point par aucune mauvaise volonté de leur part. Ce fut ainsi qu'ils cherchèrent à tromper les Grecs.

CLXIX. Les Crétois, se voyant sollicités par les députés des Grecs, envoyèrent demander au dieu de Delphes, au nom de toute la nation, s'il leur serait avantageux de secourir la Grèce. « Insensés ! leur répondit la Pythie, vous vous plaignez des maux que Minos vous a envoyés dans sa colère à cause des secours que vous donnâtes à Ménélas, et parce que vous aidâtes les Grecs à se venger du rapt d'une femme que fit à Sparte un Barbare, quoiqu'ils n'eussent pas contribué à venger sa mort arrivée à Camicos ; et vous voudriez encore les secourir ! » Sur cette réponse, les Crétois refusèrent aux Grecs les secours qu'ils leur demandaient.

CLXX. On dit que Minos, cherchant Daedale, vint en Sicanie, qui porte aujourd'hui le nom de Sicile, et qu'il y mourut d'une mort violente ; que quelque temps après les Crétois, excités par un dieu, passèrent tous en Sicanie avec une grande flotte, excepté les Polichnites et les Proesiens, et qu'ils assiégèrent pendant cinq ans la ville de Camicos, qui de mon temps était habitée par des Agrigentins ; enfin que ne pouvant ni la prendre ni en continuer le siège, à cause de la famine dont ils étaient tourmentés, ils le levèrent ; qu'ayant été surpris d'une tempête furieuse près de l'Iapygie, ils furent poussés sur la côte avec violence ; que leurs vaisseaux s'étant brisés, et n'ayant plus de ressources pour se transporter en Crète, ils restèrent dans le pays et y bâtirent la ville d'Hyria ; qu'ils changèrent ensuite leur nom de Crétois en celui d'Iapyges-Messapiens, et que d'insulaires qu'ils avaient été jusqu'alors ils devinrent habitants de terre ferme ; que cette ville envoya dans la suite des colonies ; que longtemps après, les Tarentins, cherchant à les détruire, reçurent un furieux échec ; de sorte que le carnage des Tarentins et de ceux de Rhégium fut très considérable, et c'est le plus grand que les Grecs aient jamais essuyé et dont nous ayons connaissance. Ceux de Rhégium, forcés par Micythus, fils de Choiros, à marcher au secours des Tarentins, avaient perdu en cette occasion trois mille hommes ; mais on n'a point su quelle avait été la perte des Tarentins. Quant à Micythus, il était serviteur d'Anaxilas, et avait été laissé à Rhégium pour prendre soin de ses affaires. Ayant été obligé d'abandonner cette ville, il alla s'établir à Tégée en Arcadie, et consacra un grand nombre de statues dans Olympie.

CLXXI. Ce que je viens de dire des habitants de Rhégium et de Tarente doit être considéré comme une digression. L'île de Crète étant déserte, les Prasiens disent qu'entre autres peuples qui vinrent s'y établir, il y eut beaucoup de Grecs ; que la guerre de Troie arriva dans la troisième génération après la mort de Minos, et que les Crétois ne furent pas des moins empressés à donner du secours à Ménélas. Ils ajoutent qu'à leur retour de Troie ils furent, pour cette raison-là même, attaqués de la peste et de la famine, eux et leurs troupeaux, et que la Crète ayant été dépeuplée pour la seconde fois, il y vint une troisième colonie, qui occupe maintenant cette île avec ceux que ces fléaux avaient épargnés. En leur rappelant ces malheurs, la Pythie les détourna de donner du secours aux Grecs, quelque bonne volonté qu'ils en eussent.

CLXXII. les Thessaliens suivirent à regret et par nécessité le parti des Mèdes, puisqu'ils firent voir qu'il désapprouvaient les intrigues des Aleuades. Car, aussitôt qu'ils eurent appris que le roi était sur le point de passer en Europe, ils envoyèrent des ambassadeurs à l'isthme, où se tenait une assemblée des députés de la Grèce choisis par les villes les mieux intentionnées pour sa défense. Ces ambassadeurs, étant arrivés à l'isthme, parlèrent ainsi : « Grecs, il faut garder le passage de l'Olympe, afin de garantir de la guerre la Thessalie et la Grèce entière. Nous sommes prêts à le faire ; mais il est nécessaire que vous y envoyiez aussi des forces considérables. Si vous ne le faites point, sachez que nous traiterons avec le roi ; car il n'est pas juste qu'étant exposés au danger par notre situation, nous périssions seuls pour vous. Si vous nous refusez des secours, vous ne pouvez pas nous contraindre à vous en donner ; car l'impuissance est au-dessus de toute sorte de contrainte, et nous chercherons les moyens de pourvoir à notre sûreté ».

CLXXIII. Ainsi parlèrent les Thessaliens. Là-dessus les Grecs résolurent d'envoyer par mer en Thessalie une armée de terre pour garder le passage. Les troupes n'eurent pas plutôt été levées, qu'elles s'embarquèrent et firent voile par l'Euripe. Arrivées à Alos, en Achaîe, elles y laissèrent leurs vaisseaux, et, s'étant mises en marche pour se rendre en Thessalie, elles vinrent à Tempe, où est le passage qui conduit de la basse Macédoine en Thessalie près du Pénée, entre le mont Olympe et le mont Ossa. Les Grecs, qui étaient aux environs de dix mille hommes pesamment armés, campèrent en cet endroit. La cavalerie Thessalienne se joignit à leurs troupes. Evénélus, fils de Carénus, l'un des polémarques, avait été choisi pour commander les Lacédémoniens, quoiqu'il ne fût pas du sang royal ; Thémistocles, fils de Néoclès, était à la tête des Athéniens. Ils restèrent peu de jours en cet endroit ; car des envoyés d'Alexandre, fils d'Amyntas, roi de Macédoine, leur conseillèrent de se retirer, de crainte qu'en demeurant fermes dans ce défilé, ils ne fussent écrasés par l'armée ennemie qui venait fondre sur eux, et dont ils leur firent connaître la force, tant celle des troupes de terre que celle des troupes de mer. Les Grecs suivirent aussitôt ce conseil, parce qu'ils le croyaient avantageux, et que le roi de Macédoine leur paraissait bien intentionné. Je penserais cependant qu'ils y furent déterminés par la crainte dès qu'ils eurent appris que, pour entrer en Thessalie, il y avait un autre passage par le pays des Perrhaebes, du côté de la haute Macédoine, près de la ville de Gonnos, et ce fut en effet par cet endroit que pénétra l'armée de Xerxès. Les Grecs retournèrent à leurs vaisseaux et se rembarquèrent pour se rendre à l'isthme.

CLXXIV. Voila à quoi aboutit l'expédition des Grecs en Thessalie dans le temps que le roi se disposait à passer d'Asie en Europe, et qu'il était déjà à Abydos. Les Thessaliens, abandonnés par leurs alliés, ne balancèrent plus à prendre le parti des Perses. Ils l'embrassèrent même avec zèle, et rendirent au roi des services importants.

- Les Thermopyles et la bataille navale du cap Artémision :

CLXXV. Les Grecs, de retour à l'isthme, mirent en délibération, d'après le conseil d'Alexandre, de quelle manière ils feraient la guerre et en quels lieux ils la porteraient. Il fut résolu, à la pluralité des voix, de garder le passage des Thermopyles ; car il paraissait plus étroit que celui par lequel on entre de Macédoine en Thessalie, et en même temps il était plus voisin de leur pays. Quant au sentier par où furent interceptés ceux d'entre les Grecs qui étaient aux Thermopyles, ils n'en eurent connaissance qu'après leur arrivée aux Thermopyles, et ce furent les Trachiniens qui le leur firent connaître. On prit donc la résolution de garder ce passage, afin de fermer aux Barbares l'entrée de la Grèce. Quant à l'armée navale, on fut d'avis de l'envoyer dans l'Artémisium, sur les côtes de l'Histiaeotide. Ces deux endroits (les Thermopyles et l'Artémisium) sont près l'un de l'autre, de sorte que l'armée navale et celle de terre pouvaient se donner réciproquement de leurs nouvelles.

CLXXVI. Voici la description de ces lieux : l'Artémisium se rétrécit au sortir de la mer de Thrace, et devient un petit détroit entre l'île de Sciathos et les côtes de Magnésie. Après le détroit de l'Eubée, il est borné par un rivage sur lequel on voit un temple de Diane. L'entrée en Grèce par la Trachinie est d'un demi-plèthrc à l'endroit où il a le moins de largeur. Mais le passage le plus étroit du reste du pays est devant et derrière les Thermopyles ; car derrière, près d'Alpènes, il ne peut passer qu'une voiture de front ; et devant, près de la rivière de Phénix, et proche de la ville d'Anthela, il n'y a pareillement de passage que pour une voiture. A l'ouest des Thermopyles est une montagne inaccessible, escarpée, qui s'étend jusqu'au mont Oeta. Le côté du chemin à l'est est borné par la mer, par des marais et des ravins. Dans ce passage il y a des bains chauds, que les habitants appellent chytres (chaudières), et près de ces bains est un autel consacré à Hercule. Ce même passage était fermé d'une muraille dans laquelle on avait anciennement pratiqué des portes. Les habitants de la Phocide l'avaient bâtie parce qu'ils redoutaient les Thessaliens, qui étaient venus de la Thesprotie s'établir dans l'Eolide (la Thessalie) qu'ils possèdent encore aujourd'hui. Ils avaient pris ces précautions parce que les Thessaliens tâchaient de les subjuguer, et de ce passage ils avaient fait alors une fondrière en y lâchant les eaux chaudes, mettant tout en usage pour fermer l'entrée de leur pays aux Thessaliens. La muraille, qui était très ancienne, était en grande partie tombée de vétusté. Mais les Grecs, l'ayant relevée, jugèrent à propos de repousser de ce côté-là les Barbares. Près du chemin est un bourg nommé Alpènes, d'où les Grecs se proposaient de tirer leurs vivres.

CLXXVII. Après avoir considéré et examiné tous les lieux, celui-ci parut commode aux Grecs, parce que les Barbares ne pourraient faire usage de leur cavalerie, et que la multitude de leur infanterie leur deviendrait inutile. Aussi résolurent-ils de soutenir en cet endroit le choc de l'ennemi. Dès qu'ils eurent appris l'arrivée du roi dans la Piérie, ils partirent de l'isthme, et se rendirent, les uns par terre aux Thermopyles, et les autres par mer à Artémisium.

CLXXVIII. Tandis que les Grecs portaient en diligence du secours aux lieux qu'ils avaient ordre de défendre, les Delphiens, inquiets et pour eux et pour la Grèce, consultèrent le dieu. La Pythie leur répondit d'adresser leurs prières aux Vents, qu'ils seraient de puissants défenseurs de la Grèce. Les Delphiens n'eurent pas plutôt reçu cette réponse, qu'ils en firent part à tous ceux d'entre les Grecs qui étaient zélés pour la liberté ; et comme ceux-ci craignaient beaucoup le roi, ils acquirent par ce bienfait un droit immortel à leur reconnaissance. Les Delphiens érigèrent ensuite un autel aux Vents à Thya, où l'on voit un lieu consacré à Thya, fille de Cephisse, qui a donné son nom à ce canton, et leur offrirent des sacrifices. Ils se les rendent encore actuellement propices en vertu de cet oracle.

CLXXIX. Tandis que l'armée navale de Xerxès partait de la ville de Thcrme, dix vaisseaux, les meilleurs voiliers de la flotte, cinglèrent droit à l'île de Sciathos, où les Grecs avaient trois vaisseaux d'observation, un de Trézen, un d'Egine, et un d'Athènes. Ceux-ci, apercevant de loin les Barbares, prirent incontinent la fuite.

CLXXX. Les Barbares, s'étant mis à leur poursuite, enlevèrent d'abord le vaisseau trézénien, commandé par Praxinus. Ils égorgèrent ensuite à la proue le plus bel homme de tout l'équipage, regardant comme un présage heureux de ce que le premier Grec qu'ils avaient pris était aussi un très bel homme : il avait nom Léon. Peut-être eut-il en partie obligation à son nom du mauvais traitement qu'on lui fit.

CLXXXI. La trirème d'Egine, commandée par Asonides, leur causa quelque embarras par la valeur de Pythès, fils d'Ischérioüs, un de ceux qui la défendaient. Quoique le vaisseau fût pris, Pythès ne cessa pas de combattre jusqu'à ce qu'il eût été entièrement haché en pièces. Enfin il tomba à demi mort ; mais, comme il respirait encore, les Perses qui combattaient sur les vaisseaux, admirant son courage, et s'estimant très heureux de le conserver, le pansèrent avec de la myrrhe, et enveloppèrent ses blessures avec des bandes de toile de coton. De retour au camp, ils le montrèrent à toute l'armée avec admiration ; et ils eurent pour lui toute sorte d'égards, tandis qu'ils traitèrent comme de vils esclaves le reste de ceux qu'ils prirent sur ce vaisseau.

CLXXXII. Ces deux trirèmes ayant été prises de la sorte, la troisième, commandée par Phormus d'Athènes, s'enfuit, et alla échouer à l'embouchure du Pénée. Les Barbares s'emparèrent de ce vaisseau démâté et privé de ses agrès, sans pouvoir prendre ceux qui le montaient ; car ils le quittèrent dès qu'ils eurent échoué, et s'en retournèrent à Athènes par la Thessalie. Les Grecs en station dans l'Artémisium apprirent cette nouvelle par les signauxs qu'on leur fit de l'île de Sciathos avec le feu. Ils en furent tellement épouvantés, qu'ils abandonnèrent l'Artémisium, et se retirèrent à Chalcis pour garder le passage de l'Euripe. Ils laissèrent néanmoins des héméroscopes sur les hauteurs de l'Eubée, afin d'observer l'ennemi.

CLXXXIII. Des dix vaisseaux barbares trois abordèrent à l'écueil nommé Myrmex, entre l'île de Sciathos et la Magnésie, et élevèrent sur ce rocher une colonne de pierre qu'ils avaient apportée avec eux. Cependant la flotte partit de Therme dès que les obstacles furent levés, et avança toute vers cet endroit, onze jours après le départ du roi de Therme. Pammon, de l'île de Scyros, leur indiqua ce rocher, qui se trouvait sur leur passage. Les Barbares employèrent un jour entier à passer une partie des côtes de la Magnésie, et arrivèrent à Sépias, et au rivage qui est entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias.

CLXXXIV. Jusqu'à cet endroit et jusqu'aux Thermopyles, il n'était point arrivé de malheur à leur armée. Elle était encore alors, suivant mes conjectures, de douze cent sept vaisseaux venus d'Asie, et les troupes anciennes des différentes nations montaient à deux cent quarante et un mille quatre cents hommes, à compter deux cents hommes par vaisseau. Mais, indépendamment de ces soldats fournis par ceux qui avaient donné les vaisseaux, il y avait encore sur chacun d'eux trente combattants, tant Perses que Mèdes et Saces ; ces autres troupes montaient à trente-six mille deux cent dix hommes. A ces deux nombres j'ajoute les soldats qui étaient sur les vaisseaux à cinquante rames, etsupposant sur chacun quatre-vingts hommes, parce qu'il y en avait dans les uns plus, dans les autres moins, cela ferait deux cent quarante mille hommes, puisqu'il y avait trois mille vaisseaux de cette sorte, comme je l'ai dit ci-dessus. L'armée navale venue de l'Asie était en tout de cinq cent dix-sept mille six cent dix hommes, et l'armée de terre de dix-sept cent mille hommes d'infanterie, et de quatre-vingt mille de cavalerie ; à quoi il faut ajouter les Arabes qui conduisaient des chameaux, et les Libyens, montés sur des chars, qui faisaient vingt mille hommes. Telles furent les troupes amenées de l'Asie même, sans y comprendre les valets qui les suivaient, les vaisseaux chargés de vivres et ceux qui les montaient.

CXXXXV. Joignez encore à cette énumération les troupes levées en Europe, dont je ne puis rien dire que d'après l'opinion publique. Les Grecs de Thrace et des îles voisines fournirent cent vingt vaisseaux, qui font vingt-quatre mille hommes. Quant aux troupes de terre que donnèrent les Thraces, les Poeoniens, les Eordes, les Bottiéens, les Chalcidiens, les Bryges, les Pières, les Macédoniens, les Perrhaebes, les Aenianes, les Dolopes, les Magnésiens, les Achéens et tous les peuples qui habitent les côtes maritimes de la Thrace, elles allaient, à ce que je pense, à trois cent mille hommes. Ce nombre, ajouté à celui des troupes asiatiques, faisait en tout deux millions six cent quarante et un mille six cent dix hommes.

CLXXXVI. Quoique le nombre des gens de guerre fût si considérable, je pense que celui des valets qui les suivaient, des équipages des navires de ravitaillement, et autres bâtiments qui accompagnaient la flotte, était plus grand, bien loin de lui être inférieur. Je veux bien cependant le supposer ni plus ni moins, mais égal. En ce cas-là, il faisait autant de milliers d'hommes que les combattants des deux armées. Xerxès, fils de Darius, mena donc jusqu'à Sépias et aux Thermopyles cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt hommes.

CLXXXVII. Tel fut le total du dénombrement de l'armée de Xerxès. Quant aux femmes qui faisaient le pain, aux concubines, aux eunuques, personne ne pourrait en dire le nombre avec exactitude, non plus que celui des chariots de bagages, des bêtes de somme, et des chiens indiens qui suivaient l'armée, tant il était grand. Je ne suis par conséquent nullement étonné que des rivières n'aient pu suffire à tant de monde ; mais je le suis qu'on ait eu assez de vivres pour tant de milliers d'hommes. Car je trouve par mon calcul qu'en distribuant par tête une chénice de blé seulement chaque jour, cela ferait par jour cent dix mille trois cent quarante médimnes, sans y comprendre celui qu'on donnait aux femmes, aux eunuques, aux bêtes de trait et de somme et aux chiens. Parmi un si grand nombre d'hommes, personne par sa beauté et la grandeur de sa taille ne méritait mieux que Xerxès de posséder cette puissance.

CLXXXVIII. L'armée navale remit à la voile, et étant abordée au rivage de la Magnésie, situé entre la ville de Casthanée et la côte de Sépias, les premiers vaisseaux se rangèrent vers la terre, et les autres se tinrent à l'ancre près de ceux-là. Le rivage n'étant pas en effet assez grand pour une flotte si nombreuse, ils se tenaient à la rade les uns à la suite des autres, la proue tournée vers la mer, sur huit rangs de hauteur. Ils passèrent la nuit dans cette position. Le lendemain, dès le point du jour, après un temps serein et un grand calme, la mer s'agita ; il s'éleva une furieuse tempête, avec un grand vent d'est que les habitants des côtes voisines appellent hellespontias. Ceux qui s'aperçurent que le vent allait en augmentant, et qui étaient à la rade, prévinrent la tempête et se sauvèrent ainsi que leurs vaisseaux, en les tirant à terre. Quant à ceux que le vent surprit en pleine mer, les uns furent poussés contre ces endroits du mont Pélion qu'on appelle ipnes (fours), les autres contre le rivage ; quelques-uns se brisèrent au promontoire Sépias ; d'autres furent portés à la ville de Mélibée, d'autres enfin à Casthanée ; tant la tempête fut violente.

CLXXXIX. On dit qu'un autre oracle ayant répondu aux Athéniens d'appeler leur gendre à leur secours, ils avaient, sur l'ordre de cet oracle, adressé leurs prières à Borée. Borée, selon la tradition des Grecs, épousa une Athénienne nommée Orithyie, fille d'Erechthée. Ce fut, dit-on, cette alliance qui fit conjecturer aux Athéniens que Borée était leur gendre. Ainsi, tandis qu'ils étaient avec leurs vaisseaux à Chalcis d'Eubée pour observer l'ennemi, dès qu'ils se furent aperçus que la tempête augmenterait, ou même avant ce temps-là, ils firent des sacrifices à Borée et à Orithyie, et les conjurèrent de les secourir, et de briser les vaisseaux des Barbares comme ils l'avaient été auparavant aux environs du mont Athos. Si, par égard pour leurs prières, Borée tomba avec violence sur la flotte des Barbares, qui était à l'ancre, c'est ce que je ne puis dire. Mais les Athéniens prétendent que Borée, qui les avait secourus auparavant, le fit encore en cette occasion. Aussi, lorsqu'ils furent de retour dans leur pays, ils lui bâtirent une chapelle sur les bords de l'Ilissus.

CXC. Il périt dans cette tempête quatre cents vaisseaux, suivant la plus petite évaluation. On y perdit aussi une multitude innombrable d'hommes, avec des richesses immenses. Ce naufrage fut très avantageux à Aminoclès, fils de Crétines, Magnète, qui avait du bien aux environs du promontoire Sépias. Quelque temps après il enleva quantité de vases d'or et d'argent que la mer avait jetés sur le rivage. Il trouva aussi des trésors des Perses, et se mit en possession d'une quantité immense d'or. Cet Aminoclès devint très riche par ce moyen ; mais d'ailleurs il n'était pas heureux, car ses enfants avaient été tués, et il était vivement affligé de ce cruel malheur.

CXCI. La perte des vaisseaux chargés de vivres et autres bâtiments était innombrable. Les commandants de la flotte, craignant que les Thessaliens ne profitassent de leur désastre pour les attaquer, se fortifièrent d'une haute palissade, qu'ils firent avec les débris des vaisseaux ; car la tempête dura trois jours. Enfin les mages l'apaisèrent le quatrième jour en immolant des victimes aux Vents, avec des cérémonies magiques en son honneur, et outre cela par des sacrifices à Thétis et aux Néréides ; ou peut-être s'apaisa-t-elle d'elle-même. Ils offrirent des sacrifices à Thétis, parce qu'ils avaient appris des Ioniens qu'elle avait été enlevée de ce canton-là même par Pélée, et que toute la côte de Sépias lui était consacrée, ainsi qu'au reste des Néréides. Quoi qu'il en soit, le vent cessa le quatrième jour.

CXCII. Les héméroscopes, accourant des hauteurs de l'Eubée le second jour après le commencement de la tempête, firent part aux Grecs de toutee qui était arrivé dans le naufrage. Ceux-ci n'en eurent pas plutôt eu connaissance, qu'après avoir fait des libations à Neptune Sauveur, et lui avoir adressé des voeux, ils retournèrent à la hâte à l'Artémisium, dans l'espérance de n'y trouver qu'un petit nombre de vaisseaux ennemis. Ainsi les Grecs allèrent pour la seconde fois à l'Artémisium, s'y tinrent à la rade, et donnèrent depuis ce temps à Neptune le surnom de Sauveur, qu'il conserve encore maintenant.

CXCIII. Le vent étant tombé et les vagues apaisées, les Barbares remirent les vaisseaux en mer et côtoyèrent le continent. Lorsqu'ils eurent doublé le promontoire de Magnésie, ils allèrent droit au golfe qui mène à Pagases. Dans ce golfe de la Magnésie est un lieu où l'on dit que Jason et ses compagnons qui montaient le navire Argo, et qui allaient à Aea en Colchide conquérir la toison d'or, abandonnèrent Hercule, qu'on avait mis à terre pour aller chercher de l'eau. Comme les Argonautes se remirent en mer en cet endroit, et qu'ils en partirent après avoir fait leur provision d'eau, il en a pris le nom d'Aphètes. Ce fut dans ce même lieu que la flotte de Xerxès vint mouiller.

CXCIV. Quinze vaisseaux de cette flotte, restés bien loin derrière les autres, aperçurent les Grecs à Artémisium, et, les prenant pour leur armée navale, ils vinrent donner au milieu d'eux. Ce détachement était commandé par Sandoces, fils de Thaumasias, gouverneur de Cyme en Eolie. Il avait été un des juges royaux ; et Darius l'avait fait autrefois mettre en croix, parce qu'il avait rendu pour de l'argent un jugement injuste. Il était déjà en croix, lorsque ce prince, venant à réfléchir que les services qu'il avait rendus à la maison royale étaient en plus grand nombre que ses fautes, et reconnaissant que lui-même il avait agi avec plus de précipitation que de prudence, il le fit détacher. Ce fut ainsi que Sandoces évita la mort à laquelle il avait été condamné par Darius ; mais, ayant alors donné au milieu de la flotte ennemie, il ne devait pas s'y soustraire une seconde fois. Les Grecs, en effet, n'eurent pas plutôt vu ces vaisseaux venir à eux, et reconnu leur méprise, qu'ils tombèrent dessus, et les enlevèrent sans peine.

CXCV. Aridolis, tyran d'Alabandes en Carie, fut pris sur un de ces vaisseaux, et Penthyle, fils de Démonoüs, de Papbos, sur un autre. De douze vaisseaux paphiens qu'il commandait, il en perdit onze par la tempête arrivée au promontoire Sépias, et lui-même tomba entre les mains des ennemis en allant à Artémisium avec le seul qui lui restait. Les Grecs les envoyèrent liés à l'isthme de Corinthe, après les avoir interrogés sur ce qu'ils voulaient apprendre de l'armée de Xerxès.

CXCVI. L'armée navale des Barbares arriva aux Aphètes, excepté les quinze vaisseaux commandés, comme je l'ai dit, par Sandoces. De son côté, Xerxès avec l'armée de terre, ayant traversé la Thessalie et l'Achaïe, était entré le troisième jour sur les terres des Méliens. En passant par la Thessalie, il essaya sa cavalerie contre celle des Thessaliens, qu'on lui avait vantée comme la meilleure de toute la Grèce. Mais la sienne l'emporta de beaucoup sur celle des Grecs. De tous les fleuves de Thessalie, l'Onochonos fut le seul qui ne put suffire a la boisson de l'armée. Quant à ceux qui arrosent l'Achaïe, l'Apidanos, quoique le plus grand de tous, y suffit à peine.

- La mort de Léonidas aux Thermopyles :

CXCVII. Tandis que Xerxès allait à Alos en Achaïe, ses guides, qui voulaient lui en apprendre les curiosités, lui firent part des histoires qu'on fait en ce pays touchant le lieu consacré à Jupiter Laphystien. Athamas, fils d'Eole, dirent-ils à ce prince, trama avec Ino la perte de Phrixus ; mais voici la récompense qu'en reçurent ses descendants par l'ordre d'un oracle. Les Achéens interdirent à l'aîné de cette maison l'entrée de leur Prytanée, qu'ils appellent leitus. Ils veillent eux-mêmes à l'exécution de cette loi. Si cet aîné y entre, il ne peut en sortir que pour être immolé. Plusieurs de cette famille, ajoutèrent encore les guides, s'étaient sauvés par crainte dans un autre pays, lorsqu'on était sur le point de les sacrifier ; mais si dans la suite ils retournaient dans leur patrie, et qu'ils fussent arrêtés, on les envoyait au Prytanée. Enfin ils lui racontèrent qu'on conduisait en grande pompe cette victime, toute couverte de bandelettes, et qu'on l'immolait en cet état. Les descendants de Cytissore, fils de Phrixus, sont exposés à ce traitement parce que Cytissore revenant d'Aea, ville de Colchide, délivra Athamas des mains des Achéens, qui étaient sur le point de l'immoler pour expier le pays, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu d'un oracle. Par cette action, Cytissore attira sur ses descendants la colère du dieu. Sur ce récit Xerxès, étant arrivé près du bois consacré à ce dieu, s'abstint lui-même d'y toucher, et défendit à ses troupes de le faire. Il témoigna le même respect pour la maison des descendants d'Athamas.

CXCVIII. Telles sont les choses qui se passèrent en Thessalie et en Achaïe. Xerxès alla ensuite de ces deux pays dans la Mélide, près d'un golfe (le golfe Maliaque) où l'on voit tous les jours un flux et un reflux. Dans le voisinage de ce golfe est une plaine large dans un endroit, et très étroite dans un autre. Des montagnes élevées et inaccessibles, qu'on appelle les roches Trachiniennes, enferment la Mélide de toutes parts. Anticyre est la première ville qu'on rencontre sur ce golfe en venant d'Achaïe. Le Sperchius, qui vient du pays des Aenianes, l'arrose, et se jette près de là dans la mer. A vingt stades environ de ce fleuve, est un autre fleuve qui a nom Dyras ; il sortit de terre, à ce qu'on dit, pour secourir Hercule qui se brûlait. A vingt stades de celui-ci est le Mélas, dont la ville de Trachis n'est éloignée que de cinq stades.

CXCIX. La plus grande longueur de ce pays est en cet endroit. C'est une plaine de vingt-deux mille plèthres, qui s'étend depuis les montagnes près desquelles est située la ville de Trachis jusqu'à la mer. Dans la montagne qui environne la Trachinie, il y a au midi de Trachis une ouverture : l'Asopus la traverse, et passe au pied et le long de la montagne.

CC. Au milieu de l'Asopus coule le Phénix, rivière peu considérable, qui prend sa source dans ces montagnes, et se jette dans l'Asopus. Le pays auprès du Phénix est très étroit. Le chemin qu'on y a pratiqué ne peut admettre qu'une voiture de front. Du Phénix aux Thermopyles il y a quinze stades. Dans cet intervalle est le bourg d'Anthela, arrosé par l'Asopus, qui se jette près de là dans la mer. Les environs de ce bourg sont spacieux. On y voit un temple de Cérès Amphictyonide, des sièges pour les amphictyons, et un temple d'Amphictyon lui-même.

CCI. Le roi Xerxès campait dans la Trachinie en Mélide, et les Grecs dans le passage. Ce passage est appelé Thermopyles par la plupart des Grecs, et Pyles par les gens du pays et leurs voisins. Tels étaient les lieux où campaient les uns et les autres. L'armée des Barbares occupait tout le terrain qui s'étend au nord jusqu'à Trachis, et celle des Grecs, la partie de ce continent qui regarde le midi.

CCII. Les Grecs qui attendaient le roi de Perse dans ce poste consistaient en trois cents Spartiates pesamment armés, mille hommes moitié Tégéates, moitié Mantinéens, six vingts hommes d'Orchomènes en Arcadie, et mille hommes du reste de l'Arcadie (c'est tout ce qu'il y avait d'Arcadiens), quatre cents hommes de Corinthe, deux cents de Phliunte et quatre-vingts de Mycènes : ces troupes venaient du Péloponnèse. Il y vint aussi de Béotie sept cents Thespiens et quatre cents Thébains.

CCIII. Outre ces troupes, on avait invité toutes celles des Locriens-Opuntiens, et mille Phocidiens. Les Grecs les avaient eux-mêmes engagés à venir à leur secours, en leur faisant dire par leurs envoyés qu'ils s'étaient mis les premiers en campague, et qu'ils attendaient tous les jours le reste des alliés ; que la mer serait gardée par les Athéniens, les Eginètes, et les autres peuples dont était composée l'armée navale ; qu'ils avaient d'autant moins sujet de craindre, que ce n'était pas un dieu, mais un homme qui venait attaquer la Grèce ; qu'il n'y avait jamais eu d'homme, et qu'il n'y en aurait jamais qui n'éprouvât quelque revers pendant sa vie ; que les plus grands malheurs étaient réservés aux hommes les plus élevés ; qu'ainsi celui qui venait leur faire la guerre, étant un mortel, devait être frustré de de ses espérances. Ces raisons les déterminèrent à aller à Trachis au secours de leurs alliés.

CCIV. Chaque corps de troupes était commandé par un officier général de son pays ; mais Léonidas de Lacédémone était le plus considéré, et commandait en chef toute l'armée. Il comptait parmi ses ancêtres Anaxandrides, Léon, Eurycratides, Anaxandre, Eurycrates, Polydore, Alcamènes, Téléclus, Archélaüs, Agésilaüs,

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net