1er mars 2014 - Gare à ne pas désespérer la Russie - Herodote.net

1er mars 2014

Gare à ne pas désespérer la Russie

Tandis que la crise ukrainienne menace la paix en Europe, notre éditorialiste Joseph Savès revient sur la genèse du conflit...

On peut lire aussi l'entretien entre l'historien Emmanuel Todd et Herodote.net : « La Russie nous surprendra toujours ».

Vladimir Poutine montre ses muscles. Il annexe la Crimée et menace le Donbass pour déstabiliser l'Ukraine et la ramener dans le giron de Moscou. Faut-il s'en étonner ? Que nenni. C'est la même stratégie qu'il a employée à l'égard d'un autre satellite, la Géorgie, en 2008.

Et l'opération a réussi au-delà de toute espérance, avec qui plus est la bénédiction des Occidentaux. Mieux encore, le président de la République française de l'époque a donné un blanc-seing au gouvernement russe pour rééditer son coup, dans un entretien avec son homologue Dimitri Medvedev au Kremlin, mardi 11 août 2008. Qui s'en souvient ? Voici ce qu'il lui a dit : « Il est parfaitement normal que la Russie veuille défendre ses intérêts ainsi que ceux des Russes en Russie et des russophones à l'extérieur de la Russie ».

La Russie rejetée dans les confins

La crise ukrainienne est bien plus grave que la précédente car elle concerne un pays de 45 millions d'habitants au coeur de l'Europe, très instable et fragile, en voie de dépeuplement et, qui plus est, suréquipé en installations nucléaires.

Cette crise est née d'une grosse maladresse des dirigeants européens qui ont fait un appel du pied à l'Ukraine sans mesurer l'importance vitale pour l'ensemble des Russes du lien qui les rattache à celle-ci. Nous l'avons souligné dans notre précédente analyse de la crise ukrainienne, en novembre 2013 :

Mettons-nous un instant dans la peau d'un Russe de Moscou ou Vladivostok. Il n'est pas concevable pour lui que se dresse un « rideau de fer » entre son pays et l'Ukraine, entre la « Grande-Russie » et la « Petite-Russie ». Cela reviendrait à l'isoler complètement entre des mondes plus ou moins hostiles : l'Extrême-Orient chinois, l'Asie centrale turque, l'Europe atlantique.

On n'imagine pas davantage qu'il accepte un « rideau de fer » au sein même de l'Ukraine, entre une partie russophone qui reviendrait dans le giron russe et une partie occidentale, sans réalité historique, qui chercherait sa voie aux côtés d'une Union européenne désargentée et sans leadership.  

Quoi que pensent les Russes de leur président Poutine, de sa brutalité et de son autoritarisme, ne doutons pas qu'ils partagent sa volonté de conserver l'Ukraine - et la Biélorussie, ou « Russie blanche » - dans la sphère d'influence de Moscou. Si certains grands pays comme le Japon peuvent se délecter d'une solitude hautaine, il n'en va pas ainsi de la Russie qui, comme les autres États européens, a besoin d'être entourée d'amis et d'alliés.

La Russie intégrée à l'Europe

Après l'avertissement géorgien de 2008, il était proprement insensé de la part de Bruxelles de laisser croire à un partenariat avec Kiev qui replongerait Moscou dans une dramatique solitude.

Pour ne rien arranger, les principaux dirigeants européens ont snobé l'ouverture des Jeux de Sotchi, manquant l'occasion de rassurer le président russe sur les intentions de l'Union européenne. La Chine, le Japon ou encore la Turquie étaient quant à eux représentés au plus haut niveau, de même que l'ONU.

On dira que le président et le vice-président américains ne se sont pas non plus dérangés à Sotchi. C'est qu'ils ont en commun avec les Russes d'agir selon ce qu'ils pensent être l'intérêt national. Tout le contraire des dirigeants européens qui seraient bien incapables de définir l'intérêt de l'Union, entre des Polonais qui rêvent de « libérer » les Ukrainiens, des Allemands qui veulent préserver leurs approvisionnements en gaz russe, des Français qui veulent on ne sait trop quoi etc.

- Washington à la manoeuvre :

Le gouvernement américain, donc, sait ce qu'il veut ; c'est attiser les cendres de la « guerre froide ». En juillet 1991, il a refusé de soutenir Mikhaïl Gorbatchev quand celui-ci a sollicité l'aide financière des Occidentaux pour sauver son économie et ses réformes... Plus près de nous, il a semé la zizanie en Géorgie et en Ukraine en faisant valoir à ces pays la promesse d'une entrée dans l'OTAN ou l'Union européenne.

De cette façon, il justifie la survie de l'OTAN et son protectorat sur le Vieux Continent. Qui plus est, il affaiblit la cohésion de l'Europe et son économie. Déjà, Washington tire parti des troubles de Crimée pour signifier aux Européens la nécessité de relancer l'OTAN et l'urgence d'un traité de libre-échange américano-européen qui briserait définitivement la souveraineté économique de l'Union européenne.

Au sein de l'Union, Washington peut compter sur le soutien des Polonais, des Baltes et des Tchèques qui abhorrent les Russes : ils ont oublié les maux que leur ont infligés les Allemands mais pas l'occupation soviétique. Hélas, comme en 1919, comme en 1945, ils sont en retard d'une guerre et se méprennent sur la Russie de Poutine qui n'est plus sérieusement en état de les menacer comme l'URSS de Staline et Brejnev... (24','','width=350,height=200'); return false;">*)

- « De l'Atlantique à l'Oural » :

Imaginons a contrario où nous en serions si nous avions accordé à Vladimir Poutine autant d'égards qu'aux autocrates du Qatar ou d'Arabie et, surtout, si nous l'avions rassuré en démantelant l'OTAN, qui a perdu sa raison d'être avec la fin de la « guerre froide » (la vraie) et s'est disqualifiée au Kossovo, en Afghanistan et en Libye.

Les Européens de l'Ouest et de l'Est, Russes compris, auraient retourné à nos amis américains la formule du président James Monroe« L'Europe aux Européens ! » 

Ils se seraient ensuite réunis autour d'une table pour coordonner leurs économies et apaiser leurs différends sans que les gesticulations des généraux de l'OTAN et des espions de la NSA viennent troubler les débats. Nous aurions assisté à l'ébauche d'un ensemble économique majeur, uni par l'Histoire et la civilisation,  « de l'Atlantique à l'Oural », selon le mot de De Gaulle... Mais sans doute n'est-ce pas ce que souhaitent les États-Unis et aussi la Chine, l'un et l'autre conscients de leur intérêt national.

Maintenant, bien malin qui peut dire le chemin qu'empruntera l'Histoire. On peut seulement être sûr de deux ou trois choses :
- Fort du total soutien de ses concitoyens et du redressement spectaculaire de la Russie après l'effondrement de l'ère Eltsine, Vladimir Poutine va tout mettre en oeuvre pour maintenir l'Ukraine dans l'orbite russe, avec sa brutalité coutumière et plus ou moins d'habileté,
- Le gouvernement américain va laisser pourrir la situation en veillant seulement à ce qu'elle ne dégénère pas, afin d'en cueillir les dividendes et d'assujettir complètement l'Europe à travers la réactivation de l'alliance militaire et un traité de libre-échange,
- Comme à son habitude, l'Union européenne va tergiverser, soufflant le chaud et le froid. Elle n'a pas tiqué quand le gouvernement ukrainien issu de l'insurrection de Maidan a enlevé au russe le statut de deuxième langue officielle, provoquant la colère des Ukrainiens russophones d'Odessa, de Crimée et du Donbass. Et elle a peut-être atteint le comble de l'impéritie en signant un accord d'association avec ce gouvernement, le 21 mars 2014, en pleine crise de Crimée, sans attendre l'élection d'un gouvernement légitime. 

Reste l'imprévisible : une manifestation de rue qui dégénère, des tirs de chars ou de roquettes intempestifs, toutes choses qui échapperaient aux dirigeants tant russes qu'ukrainiens.

Joseph Savès
Incurie et divisions européennes

Faut-il s'en réjouir ? La crise ukranienne a mis à nu l'incurie de l'Europe du traité de Lisbonne, dont on nous promettait qu'elle allait enfin prendre sa place dans le concert des Nations. La voilà à la remorque de l'OTAN, humble et dépenaillée, avec des dirigeants qui n'en finissent pas de s'écharper en coulisse.

Il est amusant que l'Union européenne ait soudain trouvé en mars 2014 dix milliards d'euros pour secourir l'Ukraine alors que, quatre mois plus tôt, elle n'avançait que quelques centaines de millions... mais c'était avant le coup de force en Crimée.

Sur un autre plan, il est tout aussi amusant que la chancelière Merkel, dont le pays ne vend pratiquement pas d'armes à la Russie, ait annoncé un embargo sur lesdites armes avec un regard appuyé vers la France qui, elle, ne tient pas à perdre le milliard du contrat des frégates Mistral... Belle démonstration d'« amitié franco-allemande » !...

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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