1940-1944 : un historien engagé

Entretiens avec Marc Ferro (5/5)

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« Contrairement à Pétain, de Gaulle est un prophète… »

5ème et dernier entretien - L’Histoire
Ce qui est très frappant dans votre biographie de Pétain, c’est qu’elle peut servir autant à ses défenseurs qu’à ses détracteurs. Chacune des deux parties pourra y trouver des éléments qui abonderont dans leur sens…

Oui, c’est tellement vrai qu’au début du livre, je préviens que j’essaie d’être loyal à toutes les vérités, que je ne cherche pas à favoriser telle ou telle vision, telle interprétation. Et le résultat en a été paradoxal, puisque mon livre a été interdit. Devinez par qui…

Par les détracteurs de Pétain ?

Exactement. Je devais donner une conférence à Vichy et, sincèrement, j’aurais plutôt pensé que l’interdiction viendrait des pétainistes. Mais je me trompais, ce furent les autorités issues de la Résistance qui interdirent à mon éditeur que je vienne donner une conférence consacrée à Pétain. Ils me firent clairement comprendre que chercher à analyser et non à juger procédait en soi d’une réhabilitation.

Est-ce le fait d'avoir vécu l'Histoire qui vous a donné envie de devenir historien par la suite ?

Pas du tout puisqu’à dix ans j'écrivais déjà l'Histoire de France ! Je me rappelle que mon Histoire s’était arrêtée très précisément à la bataille de Pontvallain, une escarmouche de la guerre de Cent Ans qui date de 1370.
Bataille de Pontvallain et couronnement de Grégoire XI, 1370, Chroniques de Jean Froissart, Paris, BnF.Mais l'Histoire de France que j'écrivais alors relevait de l'Histoire-récit, justement celle que l'école des Annales condamne. Parce qu’avec les mêmes documents, on peut tout à fait raconter trois Histoires-récit différentes, en fonction de la thèse qu'on souhaite défendre. Un historien des Annales considère, lui, que faire de l'Histoire ne consiste pas à interpréter les traces à l'aune de sa propre idée du réel, il apporte moins de réponses qu’il ne pose de questions. J'avais pu effleurer cette nouvelle façon de faire de l'Histoire avec les livres de Fernand Braudel, mais c'est un petit Arabe qui m'en a fait comprendre toute la portée…

Un petit Arabe ? Vous pouvez développer ?

J'étais professeur à Oran, en Algérie, de 1948 à 1957, et j'avais quelques élèves arabes. Un jour où j'évoquais la géographie de l'Algérie telle qu’enseignée par les manuels – la côte, les hauts plateaux puis le désert aride – je fus amené à expliquer que du désert venaient les nomades qui pillaient les agriculteurs sédentaires des plaines. Puis je concluais, toujours à partir du manuel : « c'est pour éviter ces raids qu’il s’est produit ce qu’on a appelé la pacification ». Mais au fond de la classe, un petit Arabe me fit « non » du doigt. Je ne comprenais pas cette réaction, inédite sur une notion aussi élémentaire, acquise dans tous les manuels scolaires d’histoire-géographie du monde. Comment pouvait-il remettre cela en question ? J’en étais scandalisé. Alors, à la fin de la classe, je lui ai demandé la raison de son geste. Il m’a seulement répondu : « Nous dans le sud, on est plus malins ». Comme je lui demandais le sens de cette observation, il m’a dit : « Quand on voit que des pacificateurs arrivent, puisqu’on est nomades, on peut s’enfuir avec nos chameaux et vous ne pouvez pas nous attraper ! » Et là-dessus, il a quitté la classe en courant…

Pour moi, cette conversation fut une révélation en même temps qu’une révolution. Avant, je ne connaissais que deux interprétations de l’Histoire : celle de droite et celle de gauche. Et voilà que j’en découvrais une troisième : celle des nomades. À partir de ce moment, j’ai compris que l’Histoire admet toujours plusieurs interprétations. C’est pourquoi j’ai publié plus tard « Comment on raconte l’Histoire aux enfants : à travers le monde entier » (Payot, 1981). Ce sont mes élèves, des informateurs pour le moins inattendus, qui m’ont fait réfléchir au contenu de la discipline que j’enseignais. Ils m’ont permis d’aborder l’Histoire à de nouveaux niveaux d’intelligibilité.

Sur les marches de l'Hôtel de Ville, Oran, 1894, William Henry Jackson, Washington, Library of Congress. Les lions, en bronze, ont été sculptés par Auguste Cain en 1889. L'agrandissement montre la chapelle Santa Cruz dominant le port d'Oran.

On a le sentiment que cette volonté de ne pas juger le passé mais au contraire d’en comprendre toutes les facettes fait échos à la peur personnelle que vous évoquiez dans notre dernier entretien, celle d’être jugé après coup pour des actes que vous auriez pu commettre dans le passé.

Vous faites allusion au Français que j’aurais pu tuer… Je ne sais pas s’il y a un lien entre mon adhésion à l’École des Annales et ma peur personnelle d’être jugé, mais ce que je peux vous dire c’est que j’ai ressenti cette peur une seconde fois dans ma vie. C’était à la Libération. Comme j’étais classe 44-2, j’ai été appelé pour mon service militaire en forêt de Fontainebleau. Il y avait une suite d’épreuves : traverser une rivière, passer sur une corde, ramper sous des tunnels et à la fin, il fallait sauter du haut d’une falaise sur un coup de sifflet. À la façon dont on atterrissait, on était noté. Cette épreuve finale était surnommée « le saut de la mort » parce que plusieurs décès étaient à déplorer, ainsi que de nombreuses jambes cassées.

Ils nous avaient prévenu du danger, en bas, des ambulances stationnaient… Bref, on pouvait dire que la mise en condition était rude. Mais de mon côté, je n’avais qu’une seule peur : comme tout le monde savait que j’étais le seul ancien maquisard, si je n’avais pas été bon dans l’épreuve du saut, à coup sûr la rumeur se serait répandue et on aurait répété partout à quel point les résistants du maquis sont des mauviettes. J’ai eu peur, tellement peur que j’ai fait dans ma culotte. Mais j’ai réussi mon saut !

Pour en revenir à votre conception de l’Histoire, avez-vous le sentiment que nous revenons aujourd’hui à une interprétation méthodique de l’Histoire, à une sorte de vision monochrome et dogmatique du passé ?

Nous n’y revenons pas, cette interprétation positiviste de l’Histoire a toujours existé. De tous temps, elle s’est fondée sur des slogans très simples, que l’on peut résumer par « my country is right », « my party is right » ou « my church is right ». Oui, l’analyse en noir et blanc, qui consiste à interpréter le passé en fonction de ses croyances présentes, ne date pas d’aujourd’hui. De tous temps, l’idée dominante a consisté à juger qu’il n’existait qu’une seule interprétation possible de l’Histoire.

Comment percevez-vous les déboulonnements de statues par certains militants ?

C’est la mise en cause d’une Histoire qui glorifie des faits et des personnages qu’on juge à présent inhumains, comme par exemple la conquête des colonies. Dans une certaine Histoire, on glorifie le général Bugeaud qui incendiait les cases des Arabes en Algérie. Qu’on lui ait élevé une statue est évidemment scandaleux aux yeux d’un Arabe qui vit en France aujourd’hui et qui possède lui-même sa propre Histoire, au demeurant aussi fausse que celle des autres. Toutes ces Histoires manichéennes et événementielles n’ont aucun enracinement dans le réel et sont reconstruites après coup, en général pour des motifs politiques ou religieux. Ces Histoires-là, je les ai analysées et critiquées depuis longtemps à la suite de l’École des Annales.

Notre récit propre national est fondé sur l’opposition entre deux hommes, de Gaulle et Pétain. Selon vous, dans quelle mesure cette dualité est-elle fondée ?

De Gaulle avait été l’enfant chéri de Pétain. Dès sa sortie de Saint-Cyr, en 1912, il fut affecté dans le régiment commandé par le colonel Pétain !
Portrait officiel du gouvernement de Paul Reynaud. De gauche à droite : Frossard, Chichery, J. Prouvost, P. Reynaud, Février, Y. Delbos, le général De Gaulle (sous-secrétaire d'État à la Défense nationale et à la Guerre) et Pernot, mai 1940, La Gazette Drouot.Après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle de Gaulle fut blessé, Pétain n’avait de cesse que de soutenir son protégé, jusqu’à le choisir dans son cabinet où il le chargea de rédiger une Histoire de l’armée française. De Gaulle acheva l’ouvrage « La France et son Armée », mais au lieu de le signer du nom de son commanditaire comme c’était l’usage, il le signa de son propre nom, de Gaulle. Entre les deux hommes, cela provoqua une rupture immédiate et dramatique, au sens où on pouvait y voir un fils qui trahissait le père.

Le 7 juin 1940, journée tragique puisque le front est percé et que les Allemands franchissent la Seine, Pétain demande à s’entretenir avec Paul Reynaud, le Président du Conseil. Mais au lieu de lui parler de la défense à mettre en place, le Maréchal s’insurge contre la nomination de De Gaulle, la veille, comme sous-secrétaire d’État à la guerre. Il le traite d’orgueilleux, d’ingrat, d’aigri puis ressasse l’histoire du livre.

La Une de La Petite Gironde le 18 juin 1940.

Qu’est-ce qui différencie de Gaulle de Pétain ?

De Gaulle admirait Pétain et cette admiration était réciproque. En dépit de tout, des traces attestent que Pétain avait prévu de nommer de Gaulle dans son gouvernement, lors de l’exil à Bordeaux, du 13 au 16 juin 1940. Leur différence procède d’abord d’une divergence d’analyse stratégique à un moment donné : la défaite de juin 1940.

Au-delà de l’appréciation stratégique, ont-ils des divergences de valeurs ?

Pétain est plus terrien, plus enraciné. C’est la principale raison pour laquelle il refuse de quitter la métropole, acte qu’il assimilerait à une désertion. De Gaulle est planétaire, mondial. Par ailleurs, de Gaulle est croyant alors que Pétain ne l’est pas, même s’il utilise parfois la religion à des fins politiques. Ce qui différencie les deux hommes surtout, c’est que de Gaulle est un prophète. Rappelez-vous des prophéties de De Gaulle. Bien sûr, il prévoit que les guerres du futur seront mécaniques, que les Allemands ne respecteront pas les clauses l’armistice ou encore que les Anglais tiendront malgré les bombardements. Mais ce n’est pas tout. J’énumère dans un livre (De Gaulle expliqué aujourd’hui, Le Seuil, 2010) un certain nombre de ses prophéties, dont certaines sont édifiantes.

Portrait du général de Gaulle. En agrandissement, le général de Gaulle, en visite dans la Drôme en septembre 1963, a fait une halte à la nécropole de Vassieux-en-Vercors, collection ANPCVMV.Par exemple, le 25 mai 1940, au beau milieu de la débâcle, son aumônier lui demande simplement comment il apprécie la situation. Il médite : « L’avenir… l’avenir… l’avenir » – il répète ce mot trois fois, avant de déclarer : « Monsieur l'Aumônier, cette guerre n'est qu'un épisode d'un affrontement de peuples et de civilisations. Ce sera long. Et quand surgira l'affrontement avec la Chine, ce très grand peuple, que serons-nous et que ferons-nous ? » Il poursuit : « Mais le danger le plus grand et le plus immédiat peut venir de la transversale musulmane, qui va de Tanger aux Indes. Nous sommes foutus. Et croyez-moi monsieur l'Aumônier, il n'y aura plus de bataille de Poitiers possible. » Il ne prédit rien d’autre que le réveil d’un islam conquérant, c’est-à-dire de l’islamisme, terme qui n’existe même pas à l’époque… Pas mal vu n’est-ce pas ? De Gaulle n’est pas un homme ordinaire, il est un prophète. Pétain n’a jamais été un prophète.

Entretiens de Marc Ferro avec Erwan Barillot, automne 2020
Publié ou mis à jour le : 2021-02-06 18:56:44

 
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