Sorciers et sorcières

Entre philtres d'amour et bûchers

Des chamans aux prêtres vaudou, la sorcellerie est de tous les âges et de toutes les civilisations. Le mot est un lointain dérivé du latin sors, qui désignait à l'origine un rituel de divination. Car tous les hommes aspirent, dans leurs moments de faiblesse, à prévoir l'avenir et, le cas échéant, sont prêts à tout pour se concilier les bonnes grâces des puissances surnaturelles.

C'est paradoxalement à la fin du Moyen Âge, tandis que la foi reculait au profit de la raison, que les sorciers et sorcières furent désignés à la vindicte publique et livrés au bûcher !

Un siècle plus tard explosa la « grande chasse aux sorcières », essentiellement en Europe centrale. Contemporaine de quelques-uns des plus grands esprits scientifiques qu'ait connue l'humanité, elle fit en soixante-dix ans environ deux fois plus de victimes que la guillotine sous la Révolution ou l'Inquisition en quatre siècles...

André Larané

Le Bénin, berceau du culte vaudou.

Une réalité aussi ancienne que le monde

Dans un délicieux roman, Pourquoi j'ai mangé mon père (1960), l'écrivain Roy Lewis imagine de façon parodique comment les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique en sont venus à se tourner vers le surnaturel et développer des rites propitiatoires, destinés à se fortifier et obtenir les faveurs des esprits. Sacrifices humains et animaux, cannibalismes, danses sacrées... Tout est bon à prendre.

Ces rites trouvent leur prolongement au Néolithique, dans les premières communautés sédentaires. Ils sont le fait d'individus auxquels le commun des mortels attribue des dons particuliers : guérison par imposition des mains ou encore divination.

Un des hommes d'Ulysse transformé en un cochon, bronze grec du Ve siècle avant J.-C., Baltimore, Walters Art Museum. L'agrandissement est un dessin de Circé transformant les compagnons d'Ulysse en pourceaux, Les Métamorphoses d'Ovide.La sagesse et le savoir sont aussi des facteurs de prestige. Dans la religion zoroastrienne, précurseur du monothéisme, apparue en Perse au VIIe siècle av. J.-C., les membres du clergé ont ainsi une grande réputation de sagesse, du fait notamment de leur excellence en astronomie. Cela leur vaut d'être qualifiés de mages, d'après la racine sanskrite maha, « grand ». De ce mot nous viennent par les Grecs magie et magicien pour désigner les phénomènes paranormaux et ceux qui les servent ou s'en servent.

Médée se préparant à tuer ses enfants, fresque de Pompéi, Maison des Dioscures.La divination mais aussi la magie et les sortilèges sont très présents en Grèce comme à Rome. On use volontiers de tablettes d'imprécation et de poupées piquées d'épingles pour accabler ses ennemis.

L'un des maléfices dont les hommes ont le plus à se plaindre est l'impuissance ou « nouement de l'aiguillette », ultime vengeance de la femme délaissée ! 

La mythologie grecque accorde une grande place aux magiciennes Circé et Médée. La première, charmeuse en diable, retint Ulysse sur son île et transforma pour cela ses compagnons en cochons ! La seconde séduisit Jason, le chef des Argonautes, et entre autres crimes plus odieux les uns que les autres, fit périr ses propres enfants quand Jason la quitta pour une autre femme.

Notons que la sorcellerie et la magie, dans la pensée grecque, est essentiellement l'affaire des femmes : « Si la nature nous fit, nous autres femmes, entièrement incapables du bien pour le mal, il n'est pas d'artisans plus experts ! » dit Médée dans la pièce éponyme d'Euripide.

À Rome, dès le règne d'Auguste, au début de notre ère, les dérives de la magie et de la divination conduisent le gouvernement à proscrire les magiciens. La magie commence à avoir mauvaise presse même si, dans l'Évangile, les rois mages venus d'Orient apparaissent comme des personnages très sympathiques. N'ont-ils pas reconnu la divinité de Jésus avant tous les autres grands de ce monde ?...

L'invention du diable

Le mot « sorcier » apparaît au VIIIe siècle sous sa forme latine sorcerius pour désigner un « diseur de sorts ». Celui-ci, à la différence des mages, est en rapport avec les satans ou démons, que l'on peut assimiler à des anges déchus comme ceux qu'évoque le livre d'Ésaï, dans la Bible.

Après l'An Mil, ces démons laissent la place au diable, aussi appelé Satan. Il devient omniprésent sur les tympans des églises et sur les chapiteaux. On lui reproche d'avoir tenté de corrompre Ève, en prenant la forme d'un serpent.

La Première Tentation du Christ au désert, psautier enluminé, vers 1222, Copenhague, Det kongelige Bibliotek.Les Évangiles disent clairement aussi qu'il a tenté de corrompre Jésus lui-même lors de son séjour au désert. Il est bien naturel donc qu'il récidive auprès des simples humains en tentant de les embarquer vers l'enfer.

Les démons sont omniprésents dans l'imaginaire de cette époque. Sous la forme d'incubes (démons mâles) ou succubes (démons femelles), ils s'accouplent avec des humains et le fruit de ces unions ne laissent pas de surprendre. Dans la légende du roi Arthur, l'enchanteur Merlin serait ainsi le fils d'un incube et les fées Mélusine, Morgane ou encore Viviane ne seraient autres que des succubes !

Au XIIIe siècle apparaît le mot « sorcellerie » pour qualifier le commerce avec le diable, parfois assimilé à une hérésie et passible des foudres de l'Inquisition

Toutefois, on se contente le plus souvent d'exposer en place publique les personnes soupçonnées de sorcellerie car on les considère comme de pauvres fous, plus dignes de pitié qu'autre chose. Soulignons que ces personnes sont à près de 90% des femmes. À ce commerce s'opposent les intercessions des saints et de la Vierge, qui sont quant à elles tout ce qu'il y a de plus légitime.

Les innombrables hagiographies ou vies de saints qui racontent ces miracles convainquent leurs lecteurs que la magie d'essence divine est plus performante et plus bénéfique que la magie du diable. Ce dernier est d'ailleurs fréquemment berné, par exemple en acceptant de construire un pont contre la promesse d'emporter une âme en enfer, promesse qui ne sera jamais réalisée !

« Traittié du crisme de vauderie », 1401, miniature, Paris, BnF.

Sale temps pour les sorcières

Les premiers procès et bûchers apparaissent à la fin du XIIIe siècle dans le Languedoc, en lien avec la traque des hérétiques cathares par l'Inquisition. 

Martin le Franc, Le Champion des dames, 1451Tout change au XIVe siècle, à l'automne du Moyen Âge, avec la surpopulation des campagnes, le retour des famines et de la peste, les jacqueries et autres révoltes sociales, la guerre de Cent Ans et également le Grand Schisme au sein de l'Église romaine. Dès les années 1320, le pape Jean XXII invite les inquisiteurs à sévir contre les invocateurs du démon et, par la bulle Super illius specula,  assimile les magiciens et autres jeteurs de sorts à des hérétiques. 

On assiste à des crises mystiques et religieuses. L'Europe centrale est secouée par la prédication de Jan Hus et sa mise au bûcher en 1415. Dans le royaume de France livré aux bandes de soudards, on ne sait plus à quel saint se vouer et l'on finira par se tourner vers une sainte, pas n'importe laquelle, Jeanne d'Arc ! Elle-même finira sur le bûcher en 1431, à l'instigation de ses ennemis qui l'accusent de sorcellerie, pas moins !

Rien d'étonnant à cela. À la même époque, un chroniqueur lucernois, Hans Fründ, relate une des premières chasses aux sorcières dans le Valais, où plus de cent hommes et femmes ont été traqués sous l'accusation de vouloir élire un roi et renverser la Chrétienté, pas moins ! On voit alors apparaître les premiers traités de démonologie et les premiers bûchers de sorciers. 

Dans cette première phase de répression, la parité entre hommes et femmes est plus ou moins respectée selon les régions, note l'historienne Martine Ostorero (L'Histoire, février 2019) : les hommes sont par exemple plus nombreux dans le canton de Vaud et les femmes dans le Dauphiné...

Par la bulle (dico) du 5 décembre 1484 (Summis desiderantas affectibus), le pape Innocent VIII ordonne une enquête sur les sorciers, les sorcières et la sorcellerie, en vue de définir les signes auxquels on peut reconnaître le pacte d'un individu avec le démon !

Deux ans plus tard, en 1486, deux inquisiteurs publient un traité sur la sorcellerie et la manière de la traquer. C'est l'amorce d'une folie collective qui va affecter une grande partie de l'Europe et brouiller le discernement des plus grands esprits de l'époque. C'est aussi l'amorce d'une régression d'une rare ampleur du statut des femmes, désignées comme le vecteur du Malin. Intitulé Malleus maleficarum (le « Marteau des sorcières »), le traité va être de nombreuses fois réédité

Ce traité va inspirer plusieurs ouvrages similaires et notamment le traité de démonologie de l'illustre Jean Bodin, plus connu pour son traité de science politique Les Six Livres de la République (1576). Cet esprit supérieur, contemporain de Montaigne, écrit son traité De la démonomanie des sorciers en 1580, après avoir participé en tant que magistrat au procès d'une sorcière, Jeanne Harvilliers.

Dès le XVe siècle, la traque des sorciers et plus spécialement des sorcières rejoint celle des hérétiques et des juifs. Ainsi que le note l'historien Jean Delumeau, « au début des temps modernes, en Europe occidentale, l'antijudaïsme et la chasse aux sorcières ont coïncidé » (La peur en Occident, 1979). C'est d'ailleurs au judaïsme que les inquisiteurs et les juges empruntent le vocabulaire de la sorcellerie : « sabbat »,  « cabale », « synagogue de Satan ». Ils se représentent aussi les sorcières enfourchant un balai ou un bouc pour se rendre plus vite au sabbat et copuler à leur aise avec Satan...

Des sorcières au sabbat (gravure d'Adrianus Hubertus, XVIe siècle)

À la différence des inquisiteurs du Moyen Âge, les magistrats laïcs et les inquisiteurs de la Renaissance et des Temps dits « modernes » se persuadent de la réalité de tous ces rituels sataniques qui n'ont jamais existé que dans leur imagination et dans la bouche des personnes livrées à la torture. Celles-ci sont le plus souvent de vieilles femmes à l'imagination et à la parole débridées, mal aimées de leur entourage ou qui font imprudemment commerce de leurs talents de guérisseuses, voire de jeteuses de sorts !

Soucieuse d'affirmer son pouvoir, la justice civile déleste assez rapidement la justice ecclésiastique et l'Inquisition des procès en sorcellerie. Caractéristique de la Renaissance (fin du XVe siècle, XVIe et XVIIe siècles), ceux-ci débutent au XVe siècle mais la plupart ont lieu entre 1560 et 1630. Dans cette courte période de 70 ans durant laquelle sévit la « grande chasse aux sorcières », environ 30 000 à 60 000 malheureux vont être envoyés au bûcher, pour environ le double de procès.

Les estimations demeurent imprécises car aux procès en règle s'ajoutent des exécutions privées qui s'apparentent à des lynchages. En tout état de cause, c'est deux fois plus de victimes que la guillotine sous la Révolution ou l'Inquisition espagnole en quatre siècles ! 

Et cette fois, à la différence du siècle précédent, les femmes sont clairement visées : sur dix personnes poursuivies, on en compte sept à huit. Cette prépondérance va de pair avec l'exclusion des femmes de la vie publique. Les victimes sont le plus souvent des femmes âgées, solitaires et marginales, qui survivent parfois en faisant commerce de leurs dons de guérisseuses, voire de leurs charmes. Notons aussi que leurs accusateurs sont essentiellement aussi des femmes. Leurs griefs sont divers et variés : jalousie, conflit d'intérêt, ressentiment après des soins qui ont échoué...

Exécution de Verena Trost, Barbara Meyer et de leur fille Anna Lang à Bremgarten en tant que sorcières, 13 eptembre 1574, Zürich, Bibliothèque centrale.

Cherchez la famille

Comme Lucien Febvre (note), les historiens continuent de s'interroger sur la folie collective qui a conduit les Européens (une partie d'entre eux) à traquer et brûler les sorciers et plus spécialement les sorcières, à l'époque de Descartes, Galilée et Spinoza ! On peut comparer ce phénomène avec le surgissement du racisme, de l'antisémitisme et des pogroms à la fin du XIXe siècle, en pleine euphorie scientifique.

Un éclairage essentiel nous est apporté aujourd'hui par l'anthropologue Emmanuel Todd. Dans ses recherches sur les systèmes familiaux dans l'Europe ancienne, il a opposé la « famille nucléaire » primitive (papa, maman et les enfants) à la « famille souche » (un patriarche qui a autorité sur ses enfants, l'aîné de ceux-ci ayant lui-même autorité sur les autres) :
• La famille nucléaire est caractéristique du monde anglo-saxon et du Bassin parisien et ce n'est pas sans raison que la démocratie moderne... et l'émancipation de la femme sont apparues dans ces régions,
• La famille souche prévaut dans le monde germanique mais aussi en Suède, dans les Pyrénées et le Sud-Ouest de la France, en Écosse, en Catalogne etc.

Principales régions d'Europe où se tinrent des procès en sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles (source : L'Histoire, février 2019), DROr, par un fait remarquable, ce sont à de rares exceptions près (Danemark, Pologne...) les régions de famille souche qui ont connu, et de loin, la plus grande fréquence de bûchers aux XVIe et XVIIe siècles. Emmanuel Todd associe « la frénésie antiféminine de la chasse aux sorcières à la modification alors en cours des rapports entre hommes et femmes. Sur l'ensemble du continent, les couples se forment plus tardivement, dans une ambiance de négation du plaisir et de la chair. En Allemagne, le statut de la femme commence à chuter. À l'origine de la grande chasse aux sorcières, nous pouvons identifier un début d'émergence du principe patrilinéaire. » (Où en sommes-nous ?, Seuil, 2017).

Entre folie et raison

La « grande chasse aux sorcières » sévit principalement en Allemagne. Le Saint Empire, qui compte au XVIIe siècle environ quinze millions d'habitants, recense la moitié des bûchers de l'Europe.

Le petit Danemark en compte à lui seul environ cinq cents. Mais c'est en Suisse que leur fréquence rapportée à la population est la plus élevée. Dans le seul pays de Vaud, on compte un total de 1 700 bûchers (jusqu'à 25 en une seule année !).

Anna Göldin, die letzte Hexe (film de Gertrud Pinxus, 1991)La dernière sorcière, Anna Göldi, a été décapitée le 18 juin 1782 dans le canton suisse de Glaris. Elle a été réhabilitée le 28 août 2008.

La Suède est très atteinte, la Finlande et la Norvège beaucoup moins. La Pologne entre dans la traque sur le tard, au début du XVIIIe siècle, mais rattrape assez vite son retard ! L'un des pays les plus sages en la matière demeure curieusement l'Espagne, si l'on met à part les régions pyrénéennes.

Dans le royaume de France, les procès en sorcellerie restent limités et aboutissent assez rarement à des condamnations à mort du fait des procédures d'appel. L'historien Alfred Soman, cité par Jacques Roehrig, dénombre 104 exécutions (XVIe-XVIIIe siècles).

Même contraste en Grande-Bretagne. L'Angleterre, seul pays d'Europe à interdire la torture, sauf dans les affaires d'État, recense « seulement » cinq cents exécutions (pendaisons) pour pacte avec le Diable. L'Écosse, bien que beaucoup moins peuplée, en recense trois fois plus. Le roi Jacques VI s'implique en personne dans les procès et se déclare « le plus grand ennemi de Satan ». Succédant à Elizabeth Ière sur le trône d'Angleterre sous le nom de Jacques Ier Stuart, il met alors un bémol à la chasse aux sorcières tant en Écosse qu'en Angleterre.

La Nouvelle Angleterre n'échappe pas à la mode. Des calvinistes anglais, fuyant les persécutions, émigrent au Massachusetts et fondent la ville de Salem (aujourd'hui Danvers). En février 1692, des jeunes filles prises d'hystérie accusent des adultes de sorcellerie. Plus de cent cinquante sont jugés et vingt-et-une exécutions prononcées. Tous les condamnés sont pendus sauf un vieillard qui est lentement étouffé sous des pierres pour avoir tenu tête aux juges. Deux femmes, enceintes, sont pendues après avoir accouché. Cette tragique affaire des Sorcières de Salem aboutira à une repentance collective et une réhabilitation des victimes. Elle inspirera plus tard le dramaturge Arthur Miller. En 1953, il crée la pièce The Crucible (titre français : Les Sorcières de Salem), qui  est aussi, en filigrane, une dénonciation du maccarthysme. Cette « chasse aux communistes » de l'après-guerre n'est pas sans analogie avec les horreurs du XVIIe siècle (dénonciations sans fondement, suspicion généralisée...).

Sorcières et animaux, même procès

À partir du XIIIe siècle, en Occident, on instruit des procès contre les animaux domestiques coupables de méfaits comme d'avoir blessé ou dévoré un enfant. Il s'agit le plus souvent de cochons. Cette forme d'exorcisme est condamnée sans détour par les théologiens comme saint Thomas d'Aquin (1225-1294) ou les juristes comme Philippe de Beaumanoir (1250-1296). Il n'empêche que, sous la pression populaire, elle se développe à la fin du Moyen Âge et plus encore sous la Renaissance, au XVIe siècle. Faut-il y voir une relation avec le développement des procès de sorcières à la même époque ? La question est posée.

Sources bibliographiques

Colette Arnould, professeur de philosophie à la Sorbonne, est l'auteur d'une remarquable Histoire de la sorcellerie (Texto, Perrin, 2009).

La « grande chasse aux sorcières » a fait l'objet d'une enquête passionnante, complète et très érudite par Jacques Roehrig : Procès de sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles - Alsace, Franche-Comté, Lorraine (éditions Trajectoire, 2016).

À noter deux magazines consacrés au sujet :
« Le diable, de l'ange déchu à l'axe du Mal », Historia Thématique, N°98, novembre-décembre 2005,
« L'Inquisition contre les sorcières », L'Histoire, février 2019.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-05 17:29:27

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net