21 mai 2017 - Donald Trump s'en va-t-en guerre... - Herodote.net

21 mai 2017

Donald Trump s'en va-t-en guerre...

Tout être normal s'instruit de ses erreurs. Pas les dirigeants américains. Après le chaos provoqué par les interventions des Bush père et fils contre l'Irak de Saddam Hussein, voici que Donald Trump menace de récidiver contre cette fois l'Iran de Hassan Rohani...

Sommes-nous victimes d'une hallucination ? Devant une une cinquantaine d'autocrates musulmans, le président des États-Unis s'en prend à l'Iran, présenté comme le fer de lance du terrorisme international (note) !

Cette déclaration de guerre survient deux jours après que les Iraniens ont reconduit le président Hassan Rohani, un modéré, anxieux d'ouvrir son pays sur l'Occident et la modernité. Ce scrutin démocratique, sans équivalent dans le Moyen-Orient actuel, a été salué par des concerts improvisés dans toutes les grandes villes iraniennes.

Il est vrai que l'Iran est une république religieuse structurée par de multiples pouvoirs et contre-pouvoirs qui limitent drastiquement l'autorité du président et, au-dessus de lui, du Guide Suprême, aujourd'hui Ali Khamenei (note). C'est un trait que le pays partage avec... la démocratie américaine.

Le président Trump a quant à lui tenu son discours à Riyad, capitale de l'Arabie séoudite, où la musique et l'alcool sont prohibés et les femmes astreintes à ne sortir que voilées de la tête aux pieds. L'Arabie, de même que le Quatar voisin, est en effet une théocratie vouée au wahhabisme. Cette doctrine vieille de trois siècles prône la guerre sainte et le retour à l'islam des origines. Elle dicte les actions des gouvernants séoudiens depuis la naissance du royaume.

Grâce à leurs pétrodollars, les oligarques séoudiens et quataris financent les campagnes d'islamisation de la planète, du Sénégal à l'Indonésie en passant par le Kossovo, Lunel et Molenbeek. C'est à eux que l'on doit le succès du voile intégral, jusqu'ici réservé  aux femmes de quelques oasis arabes. Plus gravement, ils financent aussi Al-Qaida, Daesh et leurs antennes régionales. Les terroristes qui ont dirigé des Boeing contre les tours du World Trade Center étaient ainsi des Séoudiens wahhabites.

C'est donc à ces amis de l'Amérique et de la démocratie que Donald Trump a adressé ces mots empreints de morale chrétienne : « Chaque fois qu'un terroriste tue un innocent et invoque faussement le nom de Dieu, il insulte toute personne de foi. Les terroristes n'adorent pas Dieu, ils adorent la mort. Ce n'est pas une bataille entre différentes croyances, différentes sectes ou différentes civilisations. C'est une bataille entre le Bien et le Mal. »

Donald Trump au sommet arabo-islamique-américain de Riyad (21 mai 2017)

Le Bien et le Mal selon Donald Trump

Gardons-nous de gloser sur le Bien et du Mal (où était le Bien quand Colin Powell brandissait une fiole de poudre de perlinpinpin à l'ONU, en 2003, pour justifier l'anéantissement de l'Irak ?). Poursuivant son discours, le président Trump en vient à dénoncer le Mal. Surréaliste :

« Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire. Mais il importe de mentionner le gouvernement qui procure aux terroristes refuge, soutien financier et centres de recrutement. Ce gouvernement est responsable de l'instabilité de la région. Je parle bien sûr de l'Iran. Du Liban à l'Irak au Yémen, l'Iran finance, arme et forme des terroristes, des milices et d'autres groupes extrémistes qui propagent la destruction et le chaos dans toute la région. Son gouvernement promet la destruction d'Israël, la mort en Amérique et la ruine pour de nombreux dirigeants et nations dans cette salle.
Parmi ses interventions les plus tragiques, il y a la Syrie. Soutenu par l'Iran, Assad a commis des crimes indescriptibles. Jusqu'à ce que le régime iranien soit disposé à la paix, toutes les nations doivent travailler à l'isoler et prier pour qu'un jour, les Iraniens aient le gouvernement juste et droit qu'ils méritent. »

Dans ce raccourci « powellien » (d'après Colin Powell, 2003), le président met dans le même sac des phénomènes très différents :
- le terrorisme islamiste qui frappe les Occidentaux, d'Orlando à Manchester : ce terrorisme est le fait des sunnites intégristes inspirés et financés par les Séoudiens et les Quataris et de personne d'autre,
- le terrorisme qu'emploient les Arabes sunnites dans leur guerre contre les chiites, du Liban à l'Irak,
- enfin le terrorisme d'État : la République islamique a employé cette arme contre les Occidentaux quand ceux-ci aidaient l'Irak dans sa guerre d'agression (1980-1988) puis contre Israël jusqu'en 2012 pour soutenir les chiites libanais.

De ces trois phénomènes, seul le premier est proprement inédit. Les deux autres relèvent des guerres qui déchirent le Moyen-Orient arabe et opposent de façon inextricable les factions et leurs alliés extérieurs (Russes, Américains, Iraniens, Israéliens).

Si l'on est informé des horreurs commises en Syrie par les troupes du dictateur Assad, on ne peut en dire autant des horreurs commises par le camp opposé ni surtout de celles commises au Yémen. Ce pays aussi peuplé que la Syrie (25 millions d'habitants) a été agressé par l'Arabie séoudite il y a deux ans, quand les chiites locaux (houtites) ont commencé de s'affronter aux sunnites. Les bombardements de populations civiles par l'aviation séoudienne n'ayant pas suffi à briser la résistance houtite, les Séoudiens organisent aujourd'hui le blocus alimentaire du pays. On parle de millions de victimes potentielles...

Questions sans réponse

Après l'exposé des faits vient l'analyse. Et là, avouons-le, nous sommes gênés de ne trouver aucune explication rationnelle à l'attitude de Donald Trump.

Une première question se pose : pourquoi Donald Trump et les gouvernants américains s'entêtent-ils à nier le potentiel démocratique de l'Iran ? Trente ans après la Révolution islamique, ce pays de 80 millions d'habitants a surmonté ses démons et s'affirme comme une démocratie certes imparfaite mais plus avancée qu'aucun autre pays du Moyen-Orient, l'exact opposé de l'Arabie séoudite.

Dans le « Grand Jeu » moyen-oriental, pourquoi faut-il aussi que les stratèges américains abandonnent à leurs rivaux russes le privilège d'une alliance avec l'Iran, l'État de loin le plus stable et le plus prometteur du Moyen-Orient ? Que leur restera-t-il si l'Arabie séoudite devait sombrer dans l'aventure yéménite et la Turquie d'Erdogan s'abandonner à la répression de ses libéraux et de ses minorités ?

Peut-être cet aveuglement remonte-t-il au « pacte du Quincy » (1945) entre le président Roosevelt et le roi Ibn Séoud ? Peut-être au renversement du Premier ministre iranien Mossadegh par la CIA (1953), premier rendez-vous manqué entre l'Iran et l'Occident ? Ou à l'humiliante prise d'otages de l'ambassade de Téhéran (1979) ?

Peut-être aussi n'a-t-il aucun motif sinon le caractère brouillon de l'actuel président et l'immaturité de la diplomatie américaine, si souvent démontrée ? Au demeurant, les dirigeants iraniens, qui en ont vu d'autres, encaissent l'affront avec philosophie. Le temps joue pour eux depuis... 2500 ans.

Joseph Savès

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