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12 juillet 2026. L'euthanasie « active », autrement dit la faculté pour un médecin de donner la mort à un patient, entre peu à peu dans le droit occidental postchrétien. C'est une rupture majeure par rapport à l'interdit de tuer imposé aux médecins dans toutes les civilisations depuis plus de deux millénaires.
Dès 1981, Jacques Attali avait prophétisé des lois destinées à hâter la mort des malades, des vieux et des handicapés, au prétexte d'abréger leurs souffrances et pour éviter à la collectivité leur prise en charge et de coûteux soins palliatifs...
Aussi loin que l'on remonte dans l'Histoire, l'assistance aux malades et aux handicapés figure parmi les constantes de l'humanité. La préhistorienne Marylène Patou-Mathis évoque ainsi tel homme de Néandertal mort vers quarante ans et dont on a pu constater qu'il avait un bras atrophié de naissance ; il a donc pu survivre jusqu'à un âge avancé grâce au soutien de sa communauté.
De la « mort douce » à l'« art de bien mourir »
L'euthanasie, du grec eu (« bon ») et thanatos (« mort »), désignait à l'époque gréco-romaine une « mort douce » (dico). Ainsi l'empereur Auguste a-t-il pu se réjouir de s'éteindre paisiblement et sans douleur dans les bras de sa femme Livie, selon le récit de Suétone.
Si les Grecs et les Romains associaient l'euthanasie à l'idéal d'une mort paisible, le Moyen Âge latin déplace l'attention vers l'ars moriendi, « l'art de bien mourir ». À partir du XVe siècle, de nombreux traités enseignent au chrétien comment se préparer spirituellement à la mort, entouré de ses proches et dans le réconfort des derniers sacrements.
La « bonne mort » devient une mort sans souffrance mais aussi une mort pleinement assumée, sans acharnement thérapeutique, dans la réconciliation avec Dieu et avec les hommes.
Le philosophe anglais Francis Bacon, fondateur de la science expérimentale, s’inscrit dans le droit fil de cet idéal chrétien. Mais il renouvelle le concept d’euthanasie en le dédoublant. Il distingue d’une part l’euthanasia interior, autrement dit « l’art de bien mourir », et d’autre part l’euthanasia exteriore : c’est le devoir qu’ont les médecins d’assurer une fin paisible au patient sans acharnement thérapeutique.
« J'estime que la fonction du médecin est non seulement de rétablir la santé, mais aussi d'atténuer les douleurs et les souffrances ; et cela non seulement lorsque cet adoucissement peut conduire à la guérison, mais aussi lorsqu'il peut contribuer à rendre le passage hors de cette vie doux et paisible, » écrit-il dans The Advancement of Science (1605).
On peut voir dans cette formule l’acte de baptême des soins palliatifs, en lien avec les progrès de la médecine occidentale. Bien évidemment, cette euthanasie-là exclut l’aide à mourir ou le suicide assisté. La vie et la mort de chacun étant dans les mains de Dieu, il n’est pas pensable pour un médecin de tuer son malade sous prétexte d'alléger ses souffrances.
Ce tabou était central dans les confessions chrétiennes comme il l’est encore dans toutes les autres religions, de l’islam au shintoïsme en passant par le judaïsme, l’hindouisme, le bouddhisme, etc.
Il était également central chez les Grecs pour des raisons philosophiques et morales, ainsi que l’exprime le serment attribué à Hippocrate, le « père de la médecine » (Ve siècle av. J.-C.) : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. »
Ce n’est donc pas un hasard si l'intérêt actuel pour l'« aide active à mourir » se manifeste exclusivement dans l’Occident postchrétien, où l’individu a pris le pas sur le collectif et la transcendance.
« Le « progressisme » balaie avec mépris, d’un revers de main, non seulement l’ensemble des traditions religieuses existantes, mais à peu près tout ce qu’ont pu penser les philosophes antérieurs ; une telle arrogance ne s’était, je pense, jamais manifestée dans l’histoire humaine, » écrit le romancier Michel Houellebecq dans une tribune de haute volée (source).
L’« aide active à mourir », une première dans l’Histoire de l’humanité
Le grand basculement survient au milieu du XIXe siècle, dans une Angleterre en pleine révolution industrielle, entraînée de l’avant par les découvertes scientifiques des siècles précédents.
Les élites du Vieux Continent se voient dominer le monde. La Science et le Progrès sont leurs idoles et elles se prennent à rêver de corriger la Création.
Dans les hôpitaux, les médecins, forts de leurs nouveaux savoirs, se font gloire de prolonger la vie de leurs patients en pratiquant ce qu’il est convenu d’appeler l’acharnement thérapeutique. Heureusement, l’anesthésie fait aussi d’immenses progrès avec l’utilisation de l’éther à partir de 1846 puis du chloroforme ; elle permet de soulager autant que faire se peut les souffrances des patients. Oublié l’ars moriendi !
La publication en 1859 de L’Origine des Espèces par Charles Darwin suscite aussi une dérive idéologique, le darwinisme social. Clémence Royer, première traductrice française de l'ouvrage de Darwin, écrit dans sa préface : « Les hommes sont inégaux par nature : voilà le point d'où il faut partir ». Elle s’élève contre la « protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ».
Dans la foulée, voilà qu’une brochure est publiée en 1870 par sept compères réunis en cénacle, le Birmingham Speculative Club. Parmi les sept essais de cette brochure, l’une d’elles, signée Samuel D. Williams, est intitulée Euthanasia (source). Sa diffusion va être limitée mais son retentissement considérable.
Pour la première fois, en application du darwinisme social dont Samuel D. Williams est un partisan, le mot euthanasie s’applique à la mort par compassion (l’« aide active à mourir »). On lit ainsi : « Que, dans tous les cas de maladie incurable et douloureuse, il soit du devoir reconnu du médecin traitant, lorsque le patient en fait la demande, d'administrer du chloroforme... afin d'abolir immédiatement la conscience et de procurer au malade une mort rapide et indolore. »
L’auteur met tout de même de sévères limites à cette euthanasie active : elle doit se rapporter à une maladie incurable et douloureuse et suppose une demande du patient. Quoi qu'il en soit, le tabou de l'interdit de tuer est tombé (source)...
À la fin du siècle, les savants britanniques Herbert Spencer et Sir Francis Galton développent le concept d'eugénisme dans le souci d’améliorer la race humaine. Là-dessus, dans l'Allemagne d'après-guerre, en 1920, l’avocat pénaliste Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche publient Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens (« L'autorisation de détruire les vies indignes d'être vécues »). Il ne s’agit plus de l’intérêt des malades mais de celui de la société.
Sans aller aussi loin, J. Frank Hanly, gouverneur de l’État américain de l’Indiana, a promulgué dès le 9 mars 1907 une loi rendant obligatoire la stérilisation des handicapés mentaux. Dans le quart de siècle suivant, l’Indiana a été imité par une trentaine d’autres États fédérés américains. Là-dessus, cerise sur le gâteau, c'est le gouvernement social-démocrate suédois qui promulgue à son tour une loi similaire en 1934. Entrée en vigueur le 1er janvier 1935, elle a été en vigueur jusqu'au 1er janvier 1976 sans que cela choque grand-monde.
Ces initiatives progressistes venues du camp démocrate inspirèrent le chancelier allemand, Adolf Hitler, lequel n’eut rien de plus pressé que de promulguer à son tour, dès le 14 juillet 1933, une loi pour la prévention d'une descendance atteinte de maladies héréditaires (Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses) sans autre opposition que le clergé catholique. Plusieurs centaines de milliers de personnes furent en conséquence stérilisées.
Allant jusqu’au bout de sa logique, Hitler en vint en 1939 à ordonner « d'accorder la délivrance par la mise à mort [Gnadentod] des malades qui, dans les limites du jugement humain et après un examen médical approfondi, auront été déclarés incurables » (cette définition est celle de l'euthanasie active).
Cette instruction a été datée rétroactivement par le Führer du 1er septembre 1939, début de la Seconde Guerre mondiale. Il en est allé de même de son premier discours relatif à l'élimination physique des Juifs. C’était une manière pour Hitler de signifier que la guerre changeait toutes les règles !
Cinq ans plus tard, au terme d’un chaos sans précédent, le IIIe Reich s’est effondré, entraînant dans sa chute son idéologie criminelle : antisémitisme, eugénisme, euthanasie. À jamais ?...
Le retour de l’euthanasie
En 1981, Jacques Attali, conseiller du président François Mitterrand, entrevit le retour de l’euthanasie active dans un livre d’entretiens (« L'avenir de la vie », Michel Salomon, Seghers) : « Dans une société capitaliste, des machines à tuer, des prothèses qui permettront d'éliminer la vie lorsqu'elle sera trop insupportable, ou économiquement trop coûteuse, verront le jour et seront de pratique courante. Je pense donc que l'euthanasie, qu'elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la société future ».
La dystopie attalienne est devenue réalité dans plusieurs États occidentaux, tous démocratiques (et postchrétiens).
Pionnier en la matière, les Pays-Bas ont voté en 2001 l'aide active à mourir (le droit pour un médecin d'administrer la substance létale) et la loi est entrée en vigueur le 1er avril 2002. La Belgique a suivi son voisin de peu. Elle a voté l'aide active à mourir le 28 mai 2002 et la loi est entrée en vigueur le 20 septembre 2002. En 2014, la Belgique a étendu l'aide active à mourir aux mineurs sans limite d'âge.
Les autres États qui ont légalisé l'aide active à mourir sont le Luxembourg, le Portugal, l'Espagne, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. La Suisse, l'Autriche, l'Allemagne et une dizaine d'États des États-Unis s'en tiennent au suicide assisté (le malade accomplit lui-même l'acte fatal).
Au Canada, où la loi C-14 de juin 2016 a mis en place l'Aide médicale au suicide (MAiD, Medical Assistance in Dying), 5% environ des décès relèvent de la MAiD. Des médecins déplorent que des dépressifs dans la force de l'âge et des malades y aient recours alors que des soins appropriés pourraient leur rendre goût à la vie. En même temps, des services de l'État évaluent à une centaine de millions de dollars les économies annuelles en dépenses de santé générées par l'élimination de ces personnes (source).
Notons une exception de taille au Royaume-Uni où les Parlements de Westminster et d'Edimbourg ont rejeté au printemps 2026 des textes pourtant plus modérés que la loi Macron. Fait significatif : au contraire de la France, les opposants les plus virulents à l'« aide à mourir » se situent à la gauche de l'éventail politique, chez les travaillistes et les nationalistes écossais parce qu'ils y voient une menace à l'égard des classes populaires (source).
Les pauvres sont en effet les premières victimes de l'effondrement du NHS (National Health Service) qui faisait autrefois la fierté de la gauche britannique. Les vieux, les malades et les handicapés qui sont aujourd'hui dans l'impossibilité de financer leurs soins seront demain, dans l'éventualité d'une telle loi, incités subrepticement ou ouvertement à « ne plus souffrir » pour de bon.
Il va de soi que les personnes fortunées, comme Philippe (François Cluzet dans le film Intouchables, 2011) sauront quant à elles s'accommoder de leur handicap et même y trouver matière à dépassement de soi…
Faire de la place pour les jeunes
La cinéaste japonaise Chie Hayakawa voit dans l'euthanasie des vieux et l'« aide active à mourir » la peur d’une société menacée dans son bien-être par le fardeau de ses vieillards.
Elle s'en fait l'écho dans un film lumineux, tout en finesse, douceur et émotion. Tous les personnages de Plan 75 sont aimables mais ils n’en participent pas moins à un dispositif glaçant.
L’idée du film serait partie d’un fait divers : l’assassinat en 2016 de plusieurs vieillards dans une maison de retraite par un tueur en série.
De fait, le Japon ayant devancé tous les autres pays dans la transition démographique, il connaît aujourd’hui le pourcentage de personnes âgées le plus élevé du monde (29% de plus de 65 ans). Il s'ensuit que les jeunes actifs se voient privés d’une part croissante des fruits de leur travail au profit de leurs aînés, d’où le désespoir de certains d’entre eux.
La cinéaste imagine donc que le gouvernement vote le « droit à l’euthanasie » pour les personnes de plus de 75 ans. Une administration zélée se met en place pour accueillir et traiter les postulants. Une prime de 100 000 yens (c’est moins que le salaire mensuel d’une aide-soignante) leur est offerte pour qu’ils s’offrent quelques douceurs avant le grand saut.
Le dispositif se révèle si efficace que le gouvernement japonais envisage bientôt de l’étendre aux plus de 65 ans !... Il s’en justifie en rappelant que la mesure s’inscrit dans une tradition nationale, l’ubasute (« abandon des vieux »).
Cette tradition plus ou moins légendaire a fourni le motif d’un chef-d’œuvre du cinéma : La Ballade de Narayama (Shohei Imamura, Palme d’Or à Cannes en 1983). Dans les villages très pauvres d’antan, les vieux, arrivés à 70 ans, se devaient de gravir la montagne et d’y attendre la mort. Dans le même temps, les villageois pratiquaient l’infanticide des filles pour pallier l’absence de contraception et stabiliser leur population.

Mais nous n'en sommes plus là et le Japon de Plan 75 baigne dans un confort sans égal dans le monde et dans l’Histoire. Ce n'est pas la misère ou la menace de famine qui pousse à l'élimination des vieux mais l’effondrement des naissances.
La population du Japon ne se renouvelle plus depuis 1974 et diminue depuis 2005. Avec une fécondité proche d’un enfant par femme, le nombre de naissances est divisé par deux à chaque génération, tous les trente ans environ. Il va s’ensuivre mécaniquement une quasi-disparition des Japonais au cours du prochain siècle. En attendant, la proportion d’anciens sera appelée à augmenter régulièrement, de sorte que les actifs seront conduits à travailler de plus en plus pour le seul bénéfice des retraités.
Les jeunes gens, écrasés par le poids de leurs aînés, seront de moins en moins enclins à faire des enfants et les élever, de sorte que la société s'enfoncera dans une nuit de plus en plus profonde.
Les enjeux sont similaires en Europe. Autant dire qu’en l’absence de regain de la natalité, toutes les sociétés modernes seront un jour ou l'autre tentées par un Plan 75 qui soulagera à court terme le fardeau des actifs.
Pas assez d’enfants !
On retrouve dans Plan 75 une lointaine référence au film Soleil vert de Richard Fleischer (1973). Dans un New York surpeuplé et suffocant de chaleur, les vieillards sont ainsi « invités » à se faire gentiment euthanasier. Il n’empêche que notre situation n'a rien de commun avec la New York de Soleil vert, même si l’action de ce film est supposée se dérouler en 2022 !
Richard Fleischer a réalisé son film dans la foulée du livre à succès de Paul Ehrlich, La Bombe P comme Population (1968), qui pointait la menace d’un trop-plein d’hommes, et du Rapport Meadows (1972) qui craignait qu’à trop prélever de ressources naturelles, nous en venions à replonger dans la misère.
Dans les faits, la natalité s’est effondrée dans tous les pays développés à partir de 1974. Aujourd’hui, exception faite de l’Afrique noire, la population humaine est en-deçà du seuil de renouvellement et ne va pas tarder à diminuer.
Nous sommes désormais confrontés à la difficulté de remplacer les anciens dans les fonctions essentielles au bien-être commun (industrie, agriculture, encadrement, éducation). Mais sans que cela freine notre fringale de consommation.
Autant dire que notre prospérité est aux antipodes de Soleil vert et si les pays occidentaux les plus avancés en sont venus à autoriser le suicide assisté, ce n'est pas comme dans ce film pour éliminer des bouches excédentaires mais plutôt pour alléger les charges qui menacent le confort des bien-portants dans une démarche qui se veut « fraternelle ».
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Vos réactions à cet article
Voir les 10 commentaires sur cet article
MarcR (09-08-2026 14:59:51)
Monsieur Laramé, on ne peut pas dire que vous soyez dans l'air du temps. Sauf dans votre haine permanente d'Emmanuel Macron, le meilleur président que nous ayons jamais eu. Il nous lèguera bien des... Lire la suite
charles Brandt (14-07-2026 17:12:45)
Quel article scandaleux ! Vous confondez tout. Il ne s'agit pas de "liquider" tous les vieux , les infirmes,etc. J'ai vu 3 personnes proches de moi littéralement crever de douleurs jour et nuit. Ell... Lire la suite
Pitou 24-31 (13-07-2026 15:52:09)
Bien d’accord Tonio, laissons faire la sagesse médicale , accompagnée de plusieurs avis pour les très rares cas extrêmes Surtout pas de loi, avec les inévitables risques de dévoiement. D’a... Lire la suite